Le film qui raconte comment Nina Simone a trouvé la paix en Israël
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Le film qui raconte comment Nina Simone a trouvé la paix en Israël

Le film du cinéaste juif Jeff Lieberman sur la chanteuse révolutionnaire est évocateur, en cette année de violence raciale aux États-Unis

Le réalisateur Jeff Lieberman, à gauche, avec le musicien Emile Latimer, qui a collaboré avec Nina Simone. (Crédit : Cheryl Gorski/via JTA)
Le réalisateur Jeff Lieberman, à gauche, avec le musicien Emile Latimer, qui a collaboré avec Nina Simone. (Crédit : Cheryl Gorski/via JTA)

JTA – Jeff Lieberman était en route vers la Caroline du Sud pour une projection de son premier long métrage « Ré-émergence : Les Juifs du Nigeria », quand il a pris conscience qu’il n’était qu’à quelques encablures de la petite ville de Blue Ridge Mountain Tryon, en Caroline du Nord.

Le cinéaste new-yorkais n’a pas pu s’empêcher de bifurquer en direction de la ville natale d’Eunice Kathleen Waymon, mieux connue du public sous le nom de Nina Simone.

« Je suis fan d’elle depuis le lycée, mais j’ai toujours senti qu’une part d’elle m’échappait », explique Lieberman, dont la première rencontre avec la famille et les amis d’enfance de Simone l’a conduit à écrire et réaliser son nouveau documentaire « The Amazing Nina Simone ». « Comme je l’ai lu plus tard à son propos, j’ai compris qu’elle avait une histoire personnelle étonnante dont je ne pense pas que les gens ont conscience ».

Bientôt, cependant, ceux qui ne connaissent pas l’histoire incroyable de Simone en seront pour leurs frais. Un demi-siècle après les heures de gloire de la chanteuse et activiste, et plus d’une décennie après sa mort en 2003, Nina Simone est l’objet d’une nouvelle attention.

Le film de Lieberman est l’un des trois films sur Simone à sortir cette année. Ce come-back s’accompagne aussi de la sortie de biographies, de rééditions de sa musique et d’un album hommage « Nina Revisited », mettant en vedette des artistes comme Lauryn Hill et Usher.

Ce qui en ressort est un portrait complet de Nina Simone, de ses chansons d’amour sensuelles (« I Love You, Porgy ») à ses hymnes percutants pour les droits civiques («To Be Young, and Black »), ainsi que de nouvelles perspectives sur sa sexualité, son mariage violent et le trouble bipolaire qui l’a habitée toute sa vie.

Bien que ses vues sur la libération des Noirs penchaient plus vers Malcolm X que vers Martin Luther King Jr., ses influences et ses affinités étaient aussi larges et interculturelles que son charisme.

Que l’histoire de Simone résonne avec l’actualité d’aujourd’hui signifie que son message, comme sa musique, a porté loin.

« L’histoire de Nina Simone est toujours intéressante à raconter  » déclare Liz Garbus, réalisatrice du documentaire « What Happened, Miss Simone ? », composé presque uniquement de vidéos d’archives inédites et audio, sorti sur Netflix en juin. « Toutefois, il y a eu un retour de la prise de conscience et du dialogue à propos de l’injustice raciale dans notre pays ».

« Les événements de Ferguson se déroulaient pendant que nous étions en montage, à éditer des images de gardes armés dispersant des manifestants.  La voix de Nina est absolument nécessaire ».

Il y a même un brin de controverse : le biopic « Nina », qui devait sortir plus tard cette année, a inspiré des pétitions en ligne à cause du choix de l’actrice à la peau claire Zoe Saldana, originaire de la République dominicaine et Puerto Rico, pour incarner Simone. Le script a également déplu à ses plus grands fans et biographes.

« Une grande partie de l’histoire a été fabriquée » assure Lieberman. « C’était inutile étant donnée  l’histoire de Simone, si dramatique ».

Nina Simone, en concert en 1964 (Crédit : Getty Images/ via JTA)
Nina Simone, en concert en 1964 (Crédit : Getty Images/ via JTA)

Né en 1933 dans une famille pauvre, mais en vue, Eunice jouait de l’orgue d’église à l’âge de 3 ans et maîtrise Bach quelques années plus tard.

Il s’agit d’un talent rare et plus que remarquable dans le Sud de Jim Crow. Ses voisins se sont unis pour l’envoyer étudier à la célèbre Juilliard School de New York, où elle était déterminée à devenir la « première pianiste classique noire du monde », comme elle l’a écrit plus tard.

Lorsque la renommée Curtis School of Music de Philadelphie a rejeté sa candidature, ce que Simone attribuera toujours au racisme bien que la discrimination sexuelle a peut-être davantage joué, sa trajectoire et son identité en ont été profondément modifiées.

Pour joindre les deux bouts, elle décida de jouer du piano dans un bar d’Atlantic City, où elle a chanté en public pour la première fois, comme indiqué dans le contrat. Elle changea son nom, de peur que sa mère n’apprenne sa déchéance.

Mais Simone ne resta pas longtemps anonyme. Elle a à peine 30 ans quand elle fait ses débuts en solo au Carnegie Hall au printemps 1963. Le spectacle est joué à guichets fermés à New York et annonce son arrivée en la décrivant comme « la Grande Prêtresse de la Soul ».

La set-list, cependant, révélait déjà la diversité de ses influences et préférences. Parmi le mélange de jazz, de gospel, de blues et de folk, on pouvait entendre des mélodies juives et hébraïques, y compris « Od Yishama », « Eretz Zavat Chalav » et un quelques instrumentaux répertoriés comme « Shalom Shabat » et « Vaynikehu ».

Cette nuit fut un moment déterminant pour Simone à plus d’un titre : après le concert, son amie Lorraine Hansberry, la célèbre dramaturge, l’a appelée. Non pas pour la féliciter, mais pour partager la plus grande des nouvelles de ce jour-là : le Dr King avait été emprisonné à Birmingham .

« Que fais-tu pour le mouvement ? » lui demanda alors Hansberry.

Medgar Evers (Crédit : Gobonobo, Wikimedia Commons)
Medgar Evers (Crédit : Gobonobo, Wikimedia Commons)

L’assassinat du leader de NAACP Medgar Evers cet été-là a été « ce qui a mis le feu aux poudres » pour Simone. Elle a ensuite accepté de jouer un concert dans l’Alabama, où elle a rencontré King.

« Elle ne dit pas, « Comment faites-vous ? » ou quoi que ce soit », se souvient  dans les deux films son guitariste de longue date Al Schackman, décrit par Simone dans son autobiographie comme un « gamin dégingandé juif ». « Elle disait : « Je ne suis pas non violente ! » ».

Un an plus tard, elle était de retour au Carnegie Hall, avec sa première chanson de protestation, « Mississippi Goddam », chantant devant un public majoritairement blanc.

« Je l’ai composée avec de la colère pure », écrit à ce propos Nina Simone.

Aujourd’hui, ceux qui ont connu la discrimination peuvent trouver du réconfort dans le courage de Simone. A une époque d’une parole très publique sur les relations raciales, combinée avec la nostalgie pour son contralto incomparable, Simone exerce un attrait puissant. Mi-juillet, Lieberman a organisé une projection de son film à Harlem, suivie de la « plus grande Nina Simone dance party ». Près de 1 000 personnes y ont participé.

« En tant que cinéaste juif, je suis intéressé par les questions d’identité et d’origine et d’ascendance, et par l’idée de trouver sa place en tant que minorité dans une société plus grande »

« En tant que cinéaste juif, je suis intéressé par les questions d’identité et d’origine et d’ascendance, et par l’idée de trouver sa place en tant que minorité dans une société plus grande » poursuit Lieberman. « [Etre juif en Amérique] est une expérience très différente de l’expérience afro-américaine, mais il y a quelques parallélismes ».

Bien au-delà de ce qu’il pouvait inclure dans le film, Lieberman a découvert la façon dont la vie de Simone a été influencée par les Juifs.

Plusieurs de ses premiers mentors et collègues musiciens étaient des hommes juifs, et pendant ses années nomades tardives (Simone a vécu au Libéria et en France ), elle a passé plusieurs semaines en Israël.

« Elle a trouvé la paix avec des musiciens là-bas, et à la plage, » raconte-t-il.

Alors que Garbus assure qu’ « un sentiment d’humanisme traverse tout mon travail » et que sa propre « tradition du judaïsme et de l’humanisme sont intimement liés », Nina était comme lui, dans l’idée de révéler le masque d’un artiste mal compris et son travail reste puissamment pertinent.

Comme Simone le déclare à la caméra, dans les deux films : « Le devoir de l’artiste est de refléter son époque … Comment pouvez-vous être un artiste et ne pas refléter votre époque ? C’est cela, pour moi, la définition d’un artiste ».

https://youtu.be/fVQjGGJVSXc

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