Le Hamas, le gaz naturel, et d’autres bonnes raisons pour lesquelles Israël et la Turquie devraient s’entendre
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Le Hamas, le gaz naturel, et d’autres bonnes raisons pour lesquelles Israël et la Turquie devraient s’entendre

La coopération économique et sécuritaire pourrait bénéficier aux deux états

Un navire, "Lady Leyla", pendant que le gouvernement turc envoie de l'aide humanitaire dans la bande de Gaza après l'accord de réconciliation israélo-turque, à Mersin, en Turquie, le 1er juillet 2016. (Crédit : Sezgin Pancar/Anadolu Agency/Getty Images)
Un navire, "Lady Leyla", pendant que le gouvernement turc envoie de l'aide humanitaire dans la bande de Gaza après l'accord de réconciliation israélo-turque, à Mersin, en Turquie, le 1er juillet 2016. (Crédit : Sezgin Pancar/Anadolu Agency/Getty Images)

JTA – Israël et la Turquie devraient être amis, géopolitiquement parlant. Comme le président turc Recep Tayyip Erdogan l’a déclaré en janvier, « Israël a besoin d’un pays comme la Turquie dans cette région. Nous devrions nous aussi admettre que nous avons besoin d’un pays comme Israël. »

Mais les puissances régionales n’ont souvent pas réussi à faire fonctionner cela.

En 2010, la Turquie a rompu ses relations avec Israël après son raid militaire mortel contre le Mavi Marmara, de la flottille à destination de la bande de Gaza. Et cette semaine, quelques jours après la ratification par le Parlement turc de l’accord de réconciliation permettant de restaurer les relations bilatérales avec Israël, les deux états se sont mutuellement critiqués après le bombardement israélien dimanche dernier de cibles du Hamas à Gaza.

Et pourtant, si Israël et la Turquie pouvaient s’empêcher de se quereller, ils auraient beaucoup à y gagner.

« La situation des six dernières années n’a été bonne pour aucun de nous, Turquie ou Israël, et finalement chacun a réalisé que nous devrions réparer les dommages. C’est donc ce qui est arrivé », a déclaré à JTA David Kushner, professeur émérite d’histoire du Moyen Orient de l’université de Haïfa.

« Je pense que la plupart des gens font en fait un bon accueil à cette nouvelle étape. Cela ne rapportera peut-être pas l’intimité du passé, mais les deux pays réalisent que leurs intérêts sont communs, et c’est ce qui compte dans les relations internationales. »

Israël et la Turquie devraient échanger des ambassadeurs dans les prochains jours, selon l’accord de réconciliation. Voici trois bonnes raisons de ne pas les rappeler à la maison et de ne pas revenir à leur confrontation dans un futur proche.

Le consul général d'Israël à Istanbul, Shai Cohen (à gauche) avec le directeur général du ministère des Affaires étrangères Dore Gold et le chef du bureau Gilad Cohen, le 21 mars 2016, à Istanbul. (Crédit : ministère des Affaires étrangères)
Le consul général d’Israël à Istanbul, Shai Cohen (à gauche) avec le directeur général du ministère des Affaires étrangères Dore Gold et le chef du bureau Gilad Cohen, le 21 mars 2016, à Istanbul. (Crédit : ministère des Affaires étrangères)

Gaza doit être reconstruite

La source de tensions principales entre Israël et la Turquie est aussi peut-être leur meilleure opportunité de collaboration : la bande de Gaza. Dans le cadre de l’accord de réconciliation, Israël n’a pas levé le blocus maritime du territoire, comme l’avait demandé la Turquie, mais a promis que la Turquie pourrait fournir un soutien terrestre à la bande côtière.

Israël a également accepté deux autres demandes de longue date de la Turquie. L’Etat paiera 20 millions de dollars de dédommagement aux familles des neufs Turcs tués par des soldats israéliens à bord du Mavi Marmara. Et le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’était excusé auprès d’Erdogan en 2013, après des pressions du président américain Barack Obama.

En échange, la Turquie a promis, dans le cadre de l’accord, de ne pas autoriser le Hamas à mener des attaques terroristes depuis son territoire, de faire ce qu’elle pouvait pour obtenir la restitution des corps des soldats et civils israéliens détenus par le groupe terroriste islamiste, et de voter une loi assurant aux soldats israéliens de ne pas être poursuivis pour leurs rôles dans le raid du Mavi Marmara.

Un camion chargé de marchandises entre dans la bande de Gaza depuis Israël via le passage de Kerem Shalom, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 mars 2015. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)
Un camion chargé de marchandises entre dans la bande de Gaza depuis Israël via le passage de Kerem Shalom, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 mars 2015. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Erdogan a longtemps été un fervent défenseur du Hamas et un détracteur de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. Il devait se rendre dans la bande de Gaza en 2013, quand la prise de pouvoir du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a modifié ses projets. Le Hamas, qui a juré de détruire Israël, a des bureaux à Istanbul et est financé par la Turquie. Erdogan a déclaré qu’Israël était un « état terroriste » pendant un entretien de 2009 avec CNN.

« L’empathie de la population turque pour les Palestiniens, l’identité musulmane d’Erdogan, le fait qu’il pense le Hamas légitime, les victimes presque inévitablement civiles dans les conflits à Gaza : tout cela constitue des pièces du puzzle qui en s’assemblant rendent difficiles pour Erdogan de résister à critiquer Israël sur le sujet », a déclaré à JTA Gallia Lindenstrauss, chercheuse turque à l’Institut de recherche d’Israël sur la sécurité nationale.

Avec Israël sur ses gardes contre le Hamas, sans mentionner son contrôle de la Cisjordanie, il ne semblerait pas y avoir beaucoup de raisons à une coopération israélo-turque sur le sujet palestinien.

Mais Israël est apparemment déterminé à ne pas chercher à renverser le Hamas, craignant que son gouvernement ne soit remplacé par quelque chose de pire. Israël a combattu pour affaiblir la menace militaire du Hamas tout en essayant de fournir à l’organisation assez d’incitations pour éviter le prochain conflit. Même le belliqueux ministre de la Défense Avigdor Liberman a exprimé son soutien à la reconstruction de l’économie et des infrastructures de la bande de Gaza.

Un membre palestinien des Brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, pendant une parade militaire anti-Israël marquant le 2° anniversaire de la mort des commandants militaires du Hamas Mohammed Abu Shamala et Raed al-Attar, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza,le 21 août 2016. Crédit : AFP/Said Khatib)
Un membre palestinien des Brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, pendant une parade militaire anti-Israël marquant le 2° anniversaire de la mort des commandants militaires du Hamas Mohammed Abu Shamala et Raed al-Attar, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza,le 21 août 2016. Crédit : AFP/Said Khatib)

Les deux partis ont alors un intérêt à la disposition de l’accord de réconciliation qui autorise la Turquie à fournir une aide humanitaire, tant qu’elle passe par le port israélien d’Ashdod, et à aider à reconstruire les infrastructures de la bande de Gaza, dont des usines d’eau et de désalinisation, et un hôpital.

« [En 2014], la guerre a éclaté en partie parce que le Hamas n’avait rien à perdre », a déclaré à JTA Dror Zeevi, professeur d’études moyen-orientales à l’université Hébraïque de Jérusalem. « Ce serait pour cela que le Hamas a ouvert les hostilités contre Israël ou a autorisé les choses à se détériorer. La Turquie pourrait être une solution à ce problème. »

Parallèlement, Gaza reste un point de friction potentiel entre Israël et la Turquie. Un autre incident majeur, comme le raid du Mavi Marmara, pourrait anéantir le rapprochement.

Le gaz, naturellement

Israël est assis sur des centaines de milliards de dollars de réserves de gaz naturel, selon des responsables. Et la Turquie est dans le marché pour le combustible fossile. Bien que l’accord de réconciliation ne traite pas du gaz, il était dans l’air pendant les négociations.

Netanyahu a déclaré que la restauration des relations avec Ankara était cruciale pour débloquer la récompense du gaz récemment découvert du pays, et renforcer sa position économique et politique. Un pipeline passant par la Turquie pourrait ouvrir un marché d’exportation pour Israël là-bas et en Europe.

« C’est une affaire stratégique pour l’Etat d’Israël », avait déclaré Netanyahu en annonçant la signature de l’accord le mois dernier. « Cette affaire n’aurait pas pu être avancée sans cet accord, et maintenant nous allons prendre des mesures pour l’avancer. »

La Turquie s’était montrée plus circonspecte.

View of a Mediterranean sea gas drill platform (Photo credit: Nati Shohat/FLASH90)
Une plateforme de forage de gaz naturel en mer Méditerranée. Illustration. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

« D’abord, laissons la normalisation commencer, et après, le niveau auquel nous coopèrerons sur différents sujets sera lié aux efforts des deux pays », avait déclaré le Premier ministre turc Binali Yildirim le mois dernier. « Il n’y a pas d’intérêt à parler de ces détails maintenant. »

Mais la Turquie a longtemps cherché à réduire sa dépendance énergétique à la Russie, à qui elle achète la plupart de son gaz naturel. L’affrontement entre la Turquie et la Russie après la destruction par les Turcs d’un avion militaire russe en novembre a probablement fourni un motif supplémentaire. La Russie avait répliqué à cet incident en annulant son projet de construction d’un pipeline de gaz en Turquie, même si les relations entre les deux pays se sont rapidement améliorées.

« Pour les deux dirigeants [en Israël et en Turquie], le gaz est un sujet important à leur programme. La Turquie n’aime pas être si dépendante de la Russie, a déclaré Lindenstrauss. Il existe un intérêt [au pipeline de gaz israélien], mais sera-t-il traduit en réalité ? J’en suis moins certaine. »

Même sans pipeline, la réconciliation pourrait aider à promouvoir les accords commerciaux entre Israël et la Turquie, qui malgré les tensions ont plus que doublé ces six dernières années pour atteindre 5,6 milliards de dollars.

La coopération contre le chaos

Le Printemps arabe d’il y a quelques années a traversé le Moyen Orient et l’Afrique du Sud, ne laissant que peu d’amis à la Turquie, et des ennemis encore plus imprévisibles à Israël. Il vaut mieux pour les états affronter des myriades de défis de la région en collaboration qu’avec des objectifs différents. La conscience de ce fait a probablement aidé à mener la réconciliation.

« Il n’y a pas tant de raison d’être optimiste sur un règlement en Syrie dans un futur proche », a déclaré Kushner, de l’université de Haïfa.

« En attendant, la Turquie fait ce qu’elle pense être bon pour elle, et nous en Israël faisons ce que nous pensons être bon pour nous. Mais il existe un intérêt commun entre la Turquie et Israël pour pouvoir coordonner les choses quand nous en avons besoin, et je pense que c’est une raison pour laquelle nous nous sommes réconciliés.

Israël a eu quelques bénéfices du Printemps arabe. La menace de l’armée syrienne a été éliminée, et les musulmans sunnites se sont montrés plus ouverts à la coopération contre la montée de l’Etat islamique et de l’Iran.

Funérailles d'un membre du Hezbollah qui a été tué en combattant aux côtés des forces du gouvernement Assad en Syrie, le 1er mars 2016. (Crédit : AFP/Mahmoud Zayyat)
Funérailles d’un membre du Hezbollah qui a été tué en combattant aux côtés des forces du gouvernement Assad en Syrie, le 1er mars 2016. (Crédit : AFP/Mahmoud Zayyat)

Mais de nouvelles menaces potentielles ont également émergé. Les combattants du Hezbollah, occupés à renflouer le président syrien Bashar el-Assad pour l’instant, se sont renforcés, et le groupe terroriste chiite a amassé 120 000 missiles, contre 7 000 il y a 10 ans, selon Israël. Personne ne sait ce qui ressortira des mêlées générales en Syrie et dans le Sinaï.

Après avoir initialement semblé bénéficier du Printemps arabe, la Turquie a rapidement commencé à subir perte après perte. Les anciens alliés turcs Assad et Mohammed Morsi, l’ancien président égyptien, ont perdu le contrôle de leurs pays. Au moins 2,7 millions de réfugiés auraient afflué vers la Turquie depuis le début de la guerre civile syrienne. Et les vagues de membres de l’Etat islamique et de terroristes kurdes ont lancé des attaques dévastatrices sur le sol syrien.

Peut-être le plus gros problème de la Syrie est-il la puissance croissante des milices kurdes en Syrie, qui semble avoir aidé à motiver Erdogan à envoyer mercredi tanks, avions et forces spéciales de l’autre côté de la frontière.

Les tanks turcs et les combattants de l'opposition syrienne pro-Ankara à deux kilomètres à l'ouest de la ville syrienne de Jarablos, à Karkamis, une ville turque frontalière, le 24 août 2016. (Crédit : AFP/Bulent Kilic)
Les tanks turcs et les combattants de l’opposition syrienne pro-Ankara à deux kilomètres à l’ouest de la ville syrienne de Jarablos, à Karkamis, une ville turque frontalière, le 24 août 2016. (Crédit : AFP/Bulent Kilic)

Une préoccupation potentielle partagée d’Israël et de la Turquie est l’influence régionale croissante de l’Iran, particulièrement en Syrie, bien qu’Israël soit concentré sur le sud et la Turquie sur le nord.

« Israël ne veut pas que l’Iran ait autant d’influence en Syrie qu’il n’en avait avant la guerre civile, la Turquie ne veut pas que l’Iran domine la Syrie et l’Irak. Cela ressemble à une base de coopération », a déclaré Lindenstrauss.

Privées de collaboration militaire, un emblème de la relation israélo-turque précédant la dernière décennie, les relations diplomatiques restaurées des deux pays devraient au moins les aider à éviter les mauvais calculs, qui peuvent rapidement se révéler mortel et litigieux au Moyen Orient, comme l’ont appris les deux pays.

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