Rechercher

Le malaise des alliés d’Israël face au gouvernement ne cesse de croître

Les USA et les EAU ont mis en pause leurs invitations de Netanyahu ; le sommet du Forum du Néguev au Maroc est également suspendu - dans l’attente de ce que réservera le Ramadan

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Le chef du Likud, le député Benjamin Netanyahu, et le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, lors d'un vote dans la salle de réunion de la Knesset, le 28 décembre 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
Le chef du Likud, le député Benjamin Netanyahu, et le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, lors d'un vote dans la salle de réunion de la Knesset, le 28 décembre 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Ce n’est un secret pour personne : depuis son retour au pouvoir le 29 décembre dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a pour objectif de conclure un accord de normalisation avec l’Arabie saoudite.

Même en formant un gouvernement avec certains des partis les plus à droite de toute l’histoire d’Israël, le chef du Likud a conclu des accords de coalition de nature à, espère-t-il, lui assurer une marge de manœuvre et un droit de veto suffisants pour nouer une relation avec les Saoudiens – des Saoudiens résolument favorables aux Palestiniens.

Mais pour décrocher ce « Graal » – l’accord de normalisation – il faudra également s’appuyer sur le soutien et l’aide de Washington. Comme intermédiaire bien sûr, mais avec une administration américaine qui devra de surcroît impliquer ces technologies militaires qu’elle rechigne de plus en plus à vendre au régime du Golfe.

En outre, Netanyahu devra cultiver et renforcer les relations avec les pays partenaires des accords d’Abraham afin de maintenir la tendance à la normalisation.

Conscient que la route vers Riyad passe par Washington et Abou Dhabi, Netanyahu a fait en sorte d’obtenir des invitations à se rendre dans ces deux capitales aux premiers jours de son (sixième) mandat.

Les États-Unis et les Émirats arabes unis étaient sans doute désireux de partir du bon pied avec le nouveau gouvernement, mais cette bonne volonté a semblé se dissiper rapidement, au fur et à mesure que les partenaires les plus à droite de la coalition, et non Netanyahu lui-même, semblent, de manière croissante, dicter le ton de la politique mise en œuvre par le gouvernement au-delà de la Ligne verte.

Compte tenu de ces développements, un responsable américain et un diplomate du Moyen-Orient ont déclaré mercredi au Times of Israel que les projets de déplacements de Netanyahu avaient été mis en stand-by.

Ces deux sources ont déclaré que les USA et les Émirats attendaient de voir ce qui allait se passer dans la région pendant le Ramadan, qui commence fin mars, préférant laisser passer le temps avant de dérouler le tapis rouge au Premier ministre israélien dont le gouvernement a pris des mesures à Jérusalem-Est et en Cisjordanie qui, selon eux, attisent les tensions avec les Palestiniens, en plus de promouvoir des politiques indigestes pour sa propre population.

Le leader de l’opposition Benjamin Netanyahu rencontre le ministre des Affaires étrangères des EAU Abdullah bin Zayed à Tel Aviv, le 16 septembre 2022. (Capture d’écran : Benjamin Netanyahu/Twitter)

Au-delà du sabordage des projets de déplacement de Netanyahu, les mesures prises par le nouveau gouvernement ont également brisé l’élan du Forum du Néguev, conçu pour s’appuyer sur les accords d’Abraham et pour faire progresser des projets régionaux dans plusieurs domaines.

Le Maroc devait accueillir la deuxième réunion ministérielle du forum, le mois prochain, mais Rabat tarde à fixer la date de la conférence, ont révélé le responsable américain et le diplomate du Moyen-Orient.

« Netanyahu dit que c’est lui qui dirige les choses, mais la perception qu’en ont les capitales étrangères est qu’il n’a pas de contrôle sur ce qui se passe, ce qui rend encore plus difficile le dialogue avec Israël en ce moment », a expliqué le diplomate du Moyen-Orient, s’exprimant sous couvert d’anonymat.

Comment la présence de Ben Gvir sur le mont du Temple a coûté son nom à Netanyahu

Les problèmes de Netanyahu ont commencé moins d’une semaine après son retour au poste de Premier ministre, lorsque le ministre d’extrême droite de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir – qui a longtemps demandé la fin du fragile statu quo sur le mont du Temple pour y autoriser la prière juive – s’est rendu sur place, dans ce lieu saint qui est vénéré par les musulmans qui l’appellent leur Noble sanctuaire et qui est aussi considéré comme le lieu le plus important du judaïsme.

Ses 13 minutes de visite sur le site ont déclenché un torrent de condamnations internationales, y compris de la part des États-Unis, le plus proche allié d’Israël, et de l’un de ses nouveaux alliés, les Émirats arabes unis.

Abou Dhabi a dénoncé la « prise d’assaut de l’esplanade de la mosquée Al-Aqsa » par Ben Gvir, exigeant la fin de « ces violations graves et de ces actes de provocation ».

Les EAU ont également soutenu une demande qui a conduit à une réunion d’urgence du Conseil de sécurité, ce qui n’a fait qu’aggraver la polémique sur le plan international.

Netanyahu, qui était en pourparlers pour se rendre aux EAU la semaine suivante, avait insisté sur le fait qu’Israël était déterminé à préserver le statu quo sur le mont du Temple, mais les Émiratis ont reporté son déplacement, invoquant des problèmes de calendrier. Le diplomate du Moyen-Orient qui s’est entretenu avec le Times of Israel a confirmé que les agissements de Ben Gvir étaient bien à l’origine du report de la visite.

« Une décision a été prise pour ralentir les engagement publics », a sobrement déclaré le diplomate, bien que quelques semaines auparavant, l’ambassadeur des EAU en Israël ait été photographié en train de saluer Ben Gvir lors d’un événement organisé par l’ambassade émiratie.

Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, sur le mont du Temple, le 3 janvier 2023. (Crédit : Minhelet Har Habayit)

L’ambassadeur américain en Israël, Tom Nides, a de son côté pris la parole au nom de l’administration Biden, qualifiant la visite du ministre de la Sécurité nationale sur le mont du Temple « d’inacceptable » dans une déclaration faite peu après le départ de Ben Gvir du lieu saint.

« Nous n’étions pas favorables à cette visite, compte tenu du contexte », a ultérieurement déclaré Nides au Times of Israel.

Essayer d’arrêter l’hémorragie

Cette colère précoce n’avait pas empêché l’administration Biden de s’engager auprès du nouveau gouvernement. À la fin de son premier mois au pouvoir, Netanyahu a accueilli le conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, Jake Sullivan, et le secrétaire d’État, Antony Blinken, pour des visites de haut-niveau.

L’administration avait estimé que des réunions en tête-à-tête avec les dirigeants, à Jérusalem et à Ramallah, seraient essentielles pour contenir l’escalade de la violence, en particulier à l’approche du Ramadan.

Depuis le début de l’année 2023, 11 Israéliens ont été tués dans des attentats terroristes à Jérusalem. Au cours de la même période, 48 Palestiniens ont trouvé la mort, la plupart lors d’affrontements avec les troupes israéliennes, mais certains étaient des civils non armés pris dans la ligne de mire. Un Palestinien aurait également été abattu par un résident d’implantation, la semaine dernière.

Blinken a demandé à la secrétaire d’État adjointe aux affaires du Proche-Orient, Barbara Leaf, et au représentant spécial pour les affaires palestiniennes, Hady Amr, de rester sur place après son départ de la région à la fin du mois dernier, afin de veiller à ce que les parties mettent en œuvre une série de mesures soutenues par les États-Unis visant à rétablir le calme.

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken (à gauche) et le Premier ministre Benjamin Netanyahu après une apparition conjointe devant la presse, le 30 janvier 2023, à Jérusalem. (Crédit : Ronaldo Schemidt, via AFP)

Les deux hauts responsables de l’administration sont rentrés à Washington au début du mois, espérant qu’ils en avaient fait assez pour convaincre les deux parties de s’abstenir, au moins temporairement, de prendre des mesures sur le terrain ou aux Nations unies qui pourraient exacerber davantage les tensions.

Combattre la terreur par la construction

Puis est survenu l’attentat à la voiture piégée par un terroriste palestinien qui a tué trois Israéliens, dont des frères de 6 et 8 ans, vendredi dernier. M. Ben Gvir et son collègue d’extrême droite, le ministre Bezalel Smotrich, ont été à la tête de la demande écrasante des législateurs de la coalition pour qu’Israël renforce sa présence au-delà de la Ligne verte en réponse à l’attaque.

Dimanche dernier, le cabinet de M. Netanyahu a approuvé la légalisation de neuf avant-postes en Cisjordanie et autorisé l’avancement des plans pour quelque 10 000 nouveaux logements dans les implantations – il s’agirait du plus grand nombre de projets jamais autorisés en une seule séance.

Selon des fuites anonymes dans les médias israéliens, des responsables ont affirmé que Smotrich et Ben Gvir avaient exigé une expansion bien plus importante en Cisjordanie, et que Netanyahu avait réussi à faire baisser leurs revendications de plusieurs crans. En outre, ils ont souligné que la mise en œuvre des légalisations d’avant-postes et de la construction d’implantations prendront des années.

Mais cela n’a pas rassuré le président américain Joe Biden et son administration, qui ne sont absolument pas convaincus que le renforcement de la présence israélienne au-delà de la Ligne verte contribuera à dissuader de futures attaques terroristes, a déclaré le responsable américain.

Aujourd’hui, les États-Unis tentent de bloquer une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies rédigée par les Émirats arabes unis, qui condamne la décision du cabinet israélien et exige l’arrêt immédiat de la construction des implantations, épuisant ainsi le capital politique qu’ils espéraient réserver à des priorités de politique étrangère plus urgentes, telles que la guerre en Ukraine.

Illustration : Des prisonniers palestiniens dans une cellule, en attendant leur libération de la prison de Ketziot, dans le sud d’Israël, le 1er octobre 2007. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit/File)

Les États-Unis ont également assisté, consternés, à la façon dont Ben Gvir a ignoré les demandes pressantes des responsables de l’administration en visite, qui lui demandaient de ne pas provoquer d’affrontement avec les prisonniers sécuritaires palestiniens avant le Ramadan. Au cours des dernières semaines, le ministre de la Sécurité nationale a annoncé la réduction du temps de douche des prisonniers et la fin des avantages tels que la distribution de pain pita frais.

Les dirigeants des prisonniers ont à leur tour menacé de lancer une grève de la faim massive, avertissant que la colère déborderait des murs des prisons et se répandrait en Cisjordanie pendant le Ramadan.

Les responsables gouvernementaux ont cherché à apaiser l’administration Biden en faisant savoir que le cabinet avait approuvé trois mesures visant à améliorer les moyens de subsistance des Palestiniens, mais les mesures décrites étaient vagues et relativement mineures, et n’ont guère retenu l’attention de Washington, selon le responsable américain.

« Vous mettez ensemble toutes les préoccupations ignorées, et vous créez une réalité dans laquelle il est très difficile d’accueillir le Premier ministre », a expliqué le fonctionnaire.

Il s’agit probablement d’une mauvaise nouvelle pour M. Netanyahu, dont le bureau avait évoqué l’idée d’une visite à la Maison Blanche dès ce mois-ci, selon le fonctionnaire américain.

Le bureau du Premier ministre n’a pas répondu aux demandes répétées de commentaires pour cet article.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président américain Barack Obama à la Maison Blanche, le 9 novembre 2015. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

Des styles d’engagement différents

« Il y a beaucoup d’autres priorités à Washington, et l’invitation n’était pas au sommet de l’agenda avant tout cela, mais maintenant c’est encore moins le cas », a ajouté le fonctionnaire, précisant néanmoins qu’une visite de Netanyahu aurait « éventuellement » lieu.

En comparaison, l’éphémère prédécesseur de M. Netanyahu, Yaïr Lapid, a accueilli M. Biden en Israël quelques jours après son entrée en fonction l’été dernier, tandis que le prédécesseur de M. Lapid, Naftali Bennett, s’est rendu à Washington moins de deux mois après avoir prêté serment en 2021. La dernière fois que Netanyahu est revenu au pouvoir en 2009, il s’est retrouvé assis aux côtés du président de l’époque, Barak Obama, moins de 50 jours plus tard. Lors de son premier mandat de Premier ministre, M. Netanyahu a rencontré Bill Clinton à la Maison Blanche moins d’un mois après avoir pris ses fonctions.

Mais au lieu de lancer une invitation, M. Biden a fait une rare déclaration au New York Times, appelant le gouvernement de M. Netanyahu à rechercher un « consensus » plutôt que de faire passer en force sa réforme judiciaire controversée.

Depuis son retour au pouvoir, M. Netanyahu a tout de même voyagé, en rendant visite au roi Abdallah de Jordanie et au président français Emmanuel Macron. Mais la première visite n’a pas fait l’objet de larges échos, et la seconde a été éclipsée par la mise en garde de Macron concernant la réforme judiciaire, qui pourrait réduire considérablement les pouvoirs de la Haute Cour de justice.

Le responsable américain a indiqué qu’il pourrait falloir attendre l’été pour accueillir Netanyahu, Washington préférant le faire après que le calme soit revenu dans la zone. Mais, un mois après le Ramadan, se tiendra la Journée de Jérusalem, le 18 mai, et les États-Unis craignent que le nouveau gouvernement soit moins enclin à restreindre la marche annuelle des nationalistes religieux dans la Vieille Ville, évènement qui a déclenché des tensions massives par le passé, a déclaré le responsable américain.

Le fonctionnaire a précisé que l’administration Biden prévoyait toujours de travailler avec le gouvernement Netanyahu pour promouvoir les valeurs et les intérêts communs dans la région. Mais comme l’a expliqué l’ambassadeur Nides le mois dernier : « Il n’y a qu’un temps limité dans une journée, il serait donc extrêmement utile de ne pas avoir à traiter chaque jour de choses auxquelles nous sommes fondamentalement opposés, car cela ne fait que nous distraire des questions plus importantes que nous essayons d’atteindre. »

À l’issue de leurs discussions au Forum du Néguev : le ministre des Affaires étrangères du Bahreïn, Abdullatif bin Rashid al-Zayani, à gauche, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, le ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, le Cheikh Abdullah ben Zayed al-Nahyan, à Sde Boker, en Israël, le 28 mars 2022. (Crédit : AP Photo/Jacquelyn Martin/Pool)

Une distance croissante entre voisins

Le malaise s’est étendu bien au-delà de Washington et d’Abu Dhabi. Les décisions de dimanche du cabinet sur les implantations en Cisjordanie ont laissé les alliés d’Israël au Moyen-Orient sur les dents. La Jordanie, l’Égypte et la Turquie ont exprimé publiquement leurs objections, tandis que les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le Maroc ont choisi d’exprimer leurs préoccupations à huis clos, ont confirmé deux diplomates du Moyen-Orient.

Ces trois derniers pays n’ont pas l’intention de rompre les accords de normalisation qu’ils ont récemment signés, mais ils ont « plus de mal à les faire avancer, car la question palestinienne est négligée », a expliqué l’un des diplomates du Moyen-Orient.

D’où la décision du Maroc d’attendre avant d’annoncer une date pour la réunion des ministres des Affaires étrangères du Forum du Néguev. De nombreux autres pays ont soutenu cette approche « attentiste », a indiqué le diplomate, expliquant qu’aucune des parties ne souhaitait organiser un tel rassemblement de haut-niveau si les tensions montaient en flèche à Jérusalem, en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza.

Cela ne devrait pas inquiéter outre mesure M. Netanyahu, qui n’a pas particulièrement apprécié l’initiative orchestrée par son prédécesseur Lapid, selon un député israélien de l’opposition. Mais le Premier ministre reconnaît que la « dissolution complète » du Forum du Néguev ne serait pas de bon augure pour l’effort plus large visant à faire progresser les Accords d’Abraham, a spéculé le député.

En attendant, les pays du Forum du Néguev ont l’intention de ne tenir une autre réunion que si une initiative substantielle peut en sortir – une initiative qui peut également bénéficier aux Palestiniens – a déclaré le diplomate du Moyen-Orient, reconnaissant que cela serait plus difficile sous le nouveau gouvernement israélien.

Quant à l’Arabie saoudite, elle a été le seul pays du Golfe à s’exprimer publiquement contre la décision du cabinet de dimanche dernier. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal bin Farhan, a dénoncé cette décision comme « un acte manifestement illégal qui ne servira qu’à attiser les tensions et à compliquer la situation ».

Que ce soit intentionnel ou non, il a qualifié l’autorisation donnée par Israël pour les neuf avant-postes « d’annexion », utilisant un terme qui pourrait bien avoir choqué les Émiratis, qui ont longtemps considéré que leur normalisation avec Israël avait stoppé l’annexion des terres de Cisjordanie prévue par Netanyahu.

La critique a montré comment les dernières politiques du nouveau gouvernement israélien pourraient éloigner les anciens et les futurs alliés.

En savoir plus sur :
S'inscrire ou se connecter
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
Se connecter avec
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation
S'inscrire pour continuer
Se connecter avec
Se connecter pour continuer
S'inscrire ou se connecter
Se connecter avec
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un email à gal@rgbmedia.org.
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.