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Le ministre orthodoxe et l’hypocrisie de ses critiques haredim

Au menu des réformes de Matan Kahana : une refonte de la casheroute, la dynamisation des conversions - le tout conformément à la halakha ; les Haredim devraient être ravis

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le ministre des Services religieux Matan Kahana (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le ministre des Services religieux Matan Kahana (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les leaders ultra-orthodoxes – et notamment les politiciens haredim – auraient dû se hâter d’approuver avec enthousiasme le nouveau ministre israélien aux Services religieux.

Respectueux du Shabbat, fidèle aux règles de la casheroute, Juif orthodoxe convaincu, la mission déterminante de Matan Kahana – comme il l’a établi dans un entretien qui a été publié mardi sur le site du Times of Israel – est de renforcer l’identité juive d’Israël qui, selon lui, s’est diluée au cours des dernières décennies.

Kahana évoque ainsi avec une nostalgie non dissimulée les premières années de l’État, par exemple, où commerces et lieux de divertissements étaient fermés pendant le Shabbat et, s’il souligne que ce que font concrètement les Israéliens à l’intérieur de leurs foyers pendant la journée juive de repos n’est pas son affaire, il affirme que le Shabbat, au sein de l’État juif, devrait présenter des caractéristiques propres, conformes au seul judaïsme qu’il considère comme authentique : le judaïsme de la halakha (la loi juive).

En ce qui concerne spécifiquement les intérêts de la communauté ultra-orthodoxe, sa nomination annonce toute une série de réformes bénéfiques. La plus importante : lui et son gouvernement veulent abaisser l’âge auquel les jeunes hommes ultra-orthodoxes qui n’ont pas effectué leur service militaire pour étudier la Torah à plein-temps pourront entrer sur le marché du travail – d’abord à 21 ans. Actuellement, cet âge est de 24 ans et il est vrai qu’à 24 ans, les hommes de la communauté haredi sont généralement mariés et pères de famille, ce qui implique qu’il est difficile pour eux d’obtenir un type de formation susceptible de déboucher sur un emploi épanouissant et raisonnablement rémunéré, condamnant un grand nombre d’entre eux à vivre dans une pauvreté relative.

Kahana et le gouvernement reconnaissent bien que cette réforme pourra sembler injuste pour les Israéliens non-ultra-orthodoxes, qui portent seuls le poids du service militaire. Mais ils affirment – et c’est une affirmation crédible – qu’elle est sage, car les hommes ultra-orthodoxes qui entreront plus tôt sur le marché du travail, qui en apprécieront les bénéfices, encourageront leurs jeunes frères et leurs fils à réfléchir à la possibilité d’entrer dans l’armée et à celle d’étudier les programmes communs afin de vivre à un meilleur niveau économique et des perspectives d’emploi plus larges.

Pas de coercition dans ce processus, affirme Kahana, qui ajoute qu’il s’appuiera également sur la mise en place de cadres, au sein de l’armée, où les recrues haredim pourront faire leur service sans compromettre leur mode de vie.

Des hommes juifs ultra-orthodoxes se heurtent à la police israélienne alors qu’ils protestent contre l’emprisonnement d’un étudiant juif de yeshiva qui n’a pas respecté un ordre de recrutement de l’armée à Jérusalem, le 26 janvier 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Parmi les autres réformes du nouveau ministre : la privatisation de la supervision casher qui, selon lui, profitera aux autorités ultra-orthodoxes de la casheroute dans la mesure où les fabricants alimentaires se mettront en quête du contrôle le plus strict de manière à garantir que leurs produits seront suffisamment casher pour tous.

Il veut aussi favoriser une approche plus accueillante des personnes désireuses de se convertir au judaïsme et sincères dans leur démarche – venant ainsi en aide aux centaines de milliers d’Israéliens suffisamment Juifs pour vivre dans le pays grâce à la loi du Retour mais insuffisamment Juifs au regard de la halakha. Il a néanmoins souligné que ce nouvel encouragement ne devrait nullement se faire au détriment du respect rigoureux de la loi juive.

Il ne se fait pas l’avocat du judaïsme réformé ou massorti, et il n’envisage aucun renforcement significatif des rôles tenus par des personnalités issues des courants non-orthodoxes en Israël. Mais il refuse à la fois la confrontation directe, encourageant l’alyah et le dynamisme des communautés de la diaspora, soutenant également la relance du compromis au sujet de la mixité au mur Occidental, qui officialisera le pavillon de prière pluraliste sur le site et offrira un rôle formel, dans sa supervision, aux courants non-orthodoxes du judaïsme.

Véritable révolutionnaire orthodoxe, l’ordre du jour de Kahana est vaste – c’est la raison pour laquelle notre interview avec lui a été si profonde.

Il considère ouvertement le judaïsme orthodoxe comme l’approche dominante, à juste titre, de la foi dans la sphère publique au sein de l’État juif. Ce qui, une fois encore, devrait réjouir la communauté ultra-orthodoxe.

Et pourtant, loin d’être apprécié, Matan Kahana est régulièrement dénoncé par les politiciens ultra-orthodoxes – qui se sont retrouvés, fait inhabituel pour eux, sur les bancs de l’opposition après de longues années où ils ont utilisé leur statut d’équilibristes du pouvoir entre blocs de droite et blocs de gauche pour déterminer la nature de la vie juive dans la sphère publique israélienne.

Ainsi, les membres de Yahadout HaTorah et du Shas ont passé les derniers mois, alors que la coalition prenait forme, puis prenait le pouvoir, à tenter de dépeindre Kahana ainsi que le Premier ministre Naftali Bennett et sa majorité diversifiée comme représentant autant de menaces gravissimes planant sur la vie juive en Israël – ou plutôt sur leur vision propre de la vie juive orthodoxe.

Le leader de Yahadout HaTorah, Moshe Gafni, à gauche, le dirigeant du Shas Aryeh Deri et le député de Yahadout HaTorah, Yaakov Litzman, lors d’une conférence de presse à la Knesset, le 8 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

En fait, la révolution que Kahana souhaite prôner reflète fidèlement les intérêts du judaïsme orthodoxe authentique. Elle maintient – et c’est notable – des siècles de sagesse rabbinique orthodoxe, soulignant l’impératif pour les fidèles à la foi de répondre aux besoins de leur famille (autrement dit, travailler pour gagner sa vie) et de trouver le temps nécessaire, en plus de ce travail, pour l’étude de la Torah. Dans ce cadre, les meilleurs et les plus brillants esprits – et seulement eux – sont soutenus financièrement par la communauté nationale de manière à pouvoir étudier à plein-temps.

Les leaders ultra-orthodoxes connaissent tous ces enseignements rabbiniques. Le problème est que si les membres de la communauté entrent plus pleinement sur le marché du travail, ils n’auront plus besoin des politiciens haredim – et des responsables rabbiniques qui se tiennent dans l’ombre – pour tenter d’obtenir des avantages sociaux et financiers particuliers en leur nom ; ils ne formeront plus un électorat largement pauvre.

Ils trouveront également leur place plus facilement dans la mosaïque de la société israélienne. Les rabbins ultra-orthodoxes perdront une partie de leur emprise et les politiciens issus de la communauté, qui ne pourront plus exploiter un électorat captif, n’auront plus d’utilité.

Rien d’étonnant à ce qu’ils fassent tout ce qu’ils peuvent pour dénoncer Kahana, Bennett et les autres en les qualifiant de « Juifs réformés », de Juifs qui, selon les dires de certains députés ultra-orthodoxes, devraient jeter leur kippa. Et pourtant, Kahana, d’une certaine manière, se réapproprie une orthodoxie dans l’arène politique qui était restée entre les mains d’hypocrites intéressés qui auront biaisé les traditions, les droits et les responsabilités au sein de l’État juif de toute une communauté pendant des décennies.

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