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InterviewLa vie juive en Russie telle que je la connaissais touchait à sa fin

Le périple et les projets du rabbin russe Motl Gordon, de Moscou à Jérusalem

Lorsque la guerre en Ukraine a éclaté, Gordon a déménagé en Israël, où il travaille avec les Juifs russophones pour nourrir la vision d'une nouvelle diaspora très accueillante

  • Le Rabbin Motl Gordon à Jérusalem. (Crédit: Nathan Lazovnikov)
    Le Rabbin Motl Gordon à Jérusalem. (Crédit: Nathan Lazovnikov)
  • Le Rabbin Motl Gordon lors d'un atelier sur les mélodies hassidiques. (Crédit: Nickolay Busygin pour le projet Eshkolot)
    Le Rabbin Motl Gordon lors d'un atelier sur les mélodies hassidiques. (Crédit: Nickolay Busygin pour le projet Eshkolot)
  • Le Rabbin Motl Gordon lors du lancement du cours Lamed pour les enseignants de la Torah (Crédit: Mikhail Fedoseyev)
    Le Rabbin Motl Gordon lors du lancement du cours Lamed pour les enseignants de la Torah (Crédit: Mikhail Fedoseyev)
  • Le Rabbin Motl Gordon à Jérusalem. (Crédit: Nathan Lazovnikov)
    Le Rabbin Motl Gordon à Jérusalem. (Crédit: Nathan Lazovnikov)
  • Le Rabbin Motl Gordon dirige une célébration communautaire de Hanoucca à Moscou. (Crédit: Alyona Nezalyonova)
    Le Rabbin Motl Gordon dirige une célébration communautaire de Hanoucca à Moscou. (Crédit: Alyona Nezalyonova)

Le matin du 24 février 2022, le rabbin Motl Gordon s’est réveillé en apprenant que la Russie avait envahi l’Ukraine.

« Il m’a semblé que c’était une autre époque désormais », a déclaré Gordon au Times of Israel dans une récente interview à Jérusalem. En moins de deux heures, lui, sa femme et leurs deux enfants avaient des billets d’avion, et en moins de 10 heures, ils étaient à bord d’un avion pour Varsovie.

Gordon avait passé les cinq dernières années à diriger une communauté juive indépendante à Moscou, Sredi Svoih (Parmi les nôtres). Quelques minutes seulement après avoir décidé de partir, Gordon s’est rendu à la synagogue pour donner un cours de Torah et présider les prières du matin. Il n’a pas informé ses fidèles de ses projets – il n’était pas encore certain de pouvoir embarquer sur le vol comme prévu.

Ce n’était pas un simple voyage : la famille traversait Varsovie et tous n’avaient pas de visas. Israël n’avait pas levé les restrictions liées au coronavirus et les enfants n’étaient pas vaccinés. Ils ont demandé une autorisation spéciale pour contourner les restrictions et entrer en Israël, mais comme la guerre avait commencé un jeudi, l’approbation est arrivée trop tard pour se rendre à Jérusalem avant Shabbat. Ils sont donc restés à Varsovie jusqu’à samedi soir, avant d’embarquer sur un vol pour l’aéroport Ben Gurion. Le dimanche matin, ils sont arrivés en Israël.

« Soixante heures », dit Gordon, « pendant lesquelles je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à me rendre à Jérusalem ».

La décision de partir n’a pas été facile. Seredi Svoih avait prospéré sous la direction de Gordon. Mais cela n’a pas été fait en vain. Comme il le raconte, les Juifs russes avaient commencé à partir avant le 24 février.

Le premier signe, dit-il, a été les élections à la Douma – la chambre parlementaire basse de la Russie – en 2021, au cours desquelles Gordon a estimé que la répression préélectorale était trop ancrée pour être inversée.

« C’était comme une purge », a-t-il dit.

Il a donc informé certains de ses fidèles qui étaient déjà hors de Russie qu’il pensait qu’il était temps de prendre un nouveau chemin et de déménager.

« Je voulais commencer à penser à une façon de servir les Juifs russophones de l’extérieur de la Russie qui ne soit pas centrée sur Moscou. Je voulais lancer une initiative qui servirait les Juifs russophones où qu’ils décident de vivre dans le monde », explique Gordon.

Gordon a imaginé un processus graduel qui prendrait au moins un an. Mais les événements du 24 février, sont arrivés – pas seulement pour lui, mais pour au moins une dizaine de membres de la communauté qui avaient pensé à partir et pour qui ce jour a servi de catalyseur.

« J’ai senti que la vie juive en Russie telle que je la connaissais touchait à sa fin. Je ne pouvais pas donner un [sermon] le vendredi soir sur autre chose que la guerre. Et en tant que personnalité publique, faire des déclarations anti-guerre n’était pas une bonne chose à faire, ni pour moi, ni pour la communauté. Mais un rabbin doit dire la vérité à sa communauté », dit-il.

Une fois à Jérusalem, Gordon a enregistré une vidéo pour dire à ses fidèles qu’il était parti. Il voulait faire une déclaration forte et se positionner sur l’invasion maléfique de l’Ukraine. Mais le conseil d’administration de sa synagogue a déclaré qu’il pourrait attirer inutilement l’attention sur les membres de la communauté qui étaient toujours sur place. (Pour cette raison, Gordon a également demandé que le Times of Israel ne publie pas de photos de ses fidèles.) Au lieu de cela, il s’est concentré sur le fait qu’il avait emmené sa famille à Jérusalem, qu’il ferait son travail d’ici et qu’il soutenait ses membres dans toutes leurs prises de décisions. En fin de compte, la déclaration était cohérente avec sa décision et le fait que la vidéo soit envoyée depuis Jérusalem.

De juif laïc soviétique à rabbin

Gordon a grandi dans une famille juive laïque à Saint-Pétersbourg. A l’âge de 5 ans, il apprend le chant yiddish et la culture folklorique. Son professeur, Larissa Pecherskaya, était l’un des professeurs de tradition juive et de chant yiddish les plus convoités de la ville.

À 12 ans, il a voulu que son jeune frère, alors âgé de 5 ans, en fasse également l’expérience. Pecherskaya était partie pour les États-Unis, mais l’un de ses élèves avait repris le poste et Gordon a inscrit son jeune frère, l’accompagnant aux cours.

« Je pensais que j’avais déjà dépassé tout cela », se souvient-il avec un sourire.

« Mais il est évident pour moi maintenant qu’il y avait quelque chose de tellement plus grand derrière ça. » Il a donc commencé à étudier plus sérieusement le yiddish.

À 16 ans, Gordon est devenu professeur de yiddish dans une école locale du dimanche et a rejoint un groupe klezmer. À 19 ans, il a commencé à travailler comme éducateur au Centre communautaire juif. Il a également participé au programme d’été de Naomi Prawer Kadar International Yiddish à Tel Aviv, d’abord en tant qu’étudiant puis en tant qu’enseignant. C’est durant cette période qu’il a été attiré vers l’observance religieuse.

Le Rabbin Motl Gordon lors d’un atelier sur les mélodies hassidiques. (Crédit: Nickolay Busygin pour le projet Eshkolot)

« J’avais l’impression que j’avais besoin de relier les points, comme s’il y avait un vide dans mon éducation, dans mon identité. Alors je suis allé à  Meah Shearim [le quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem] pendant Shabbat », dit Gordon. « J’y ai rencontré des gens qui parlaient le yiddish. Ils m’ont invité et j’ai ressenti le besoin d’observer le Shabbat à partir de ce moment-là. Ce n’est pas comme si j’avais pensé à traverser le pont entre le monde séculier et le monde religieux. C’était simplement quelque chose qui correspondait assez bien à ma vie et à ma compréhension de ce qui est important. »

Il est retourné à Saint-Pétersbourg et a commencé à fréquenter la synagogue chaque Shabbat, ce qui l’a amené à approfondir son éducation religieuse au sein du mouvement Habad. Il a sillonné la Russie pour donner des conférences sur la vie et la culture juives et pour partager différentes approches pour combiner le judaïsme avec la vie moderne des jeunes en Russie. Au cours de ces années, il s’est également rendu régulièrement à Jérusalem pour étudier dans un séminaire rabbinique. Puis, en 2017, il a été invité à diriger Sredi Svoih à Moscou.

« C’était excitant d’être embauché par une synagogue – pas un patron ou un donateur, mais toute une communauté qui embauche et licencie des rabbins en fonction de leurs performances », a déclaré Gordon.

En Russie, explique-t-il, être le rabbin d’une communauté signifiait faire beaucoup de choses : collecter des fonds, être un coach de vie et donner des cours de Torah – pas au sens traditionnel, mais d’une manière familière et pertinente pour les gens. Cela impliquait également le marketing, la gestion des événements et la direction de toutes les prières pendant le Shabbat et les jours fériés, y compris la lecture de la Torah. Cela a donné à Gordon des opportunités qui n’existaient nulle part ailleurs.

Atteindre les gens à leur niveau

Gordon ne se repose jamais longtemps. À Jérusalem, il a loué un espace de coworking dans le centre-ville et a commencé à mettre en place une nouvelle initiative dès la fin de sa deuxième semaine en Israël. Il voulait organiser un Shabbaton – un rassemblement spirituel le temps d’un week-end.

Le Shabbaton, qui a eu lieu au Cinema Hostel de la rue Shamai, a rassemblé des fidèles qui avaient quitté la Russie ainsi que leurs amis, qui n’étaient pas actifs dans la communauté de Moscou, mais qui étaient maintenant intéressés par un soutien spirituel. Le groupe a cuisiné ses propres repas, s’est rendu au mur Occidental à 7 heures du matin pour des prières et a donné des cours de Torah destinés à aider à traiter la situation réelle qui comprenait des sujets comme la guerre, la responsabilité, la dictature, l’impuissance et la culpabilité. Et, comme le dit Gordon, le Shabbaton s’est terminé par un événement impromptu qu’il a vécu comme un événement spirituel profondément positif.

« Avant Shabbat, j’ai dit à tout le monde qu’il n’y avait qu’une seule mitsva ce Shabbat : ne pas lire les informations pendant 25 heures. Et les gens ont accepté. »

« Juste avant la Havdalah [cérémonie marquant la fin du Shabbat], j’ai réalisé que nous avions atteint le moment fatidique où tout serait ruiné dès qu’ils liraient les nouvelles. J’ai donc dû trouver un moyen de ne pas gâcher l’ambiance et de faire le contraire. Il fallait tourner l’actualité en dérision. »

Le Rabbin Motl Gordon dirige une célébration communautaire de Hanoucca à Moscou. (Crédit: Alyona Nezalyonova)

Gordon et le groupe ont décidé de lire les infos ensemble à haute voix, comme une pièce radiophonique ou un cabaret, jouant les différents politiciens comme des personnages. Il avait sollicité un pianiste pour les accompagner. Et, à la fin, ils ont chanté les nouvelles. Pour les mélodies, ils ont repris de vieilles chansons soviétiques, en particulier de films d’animation pour enfants.

« Tout le monde nous a filmés », dit Gordon. « J’ai dû faire le tour et demander aux gens de ne rien publier sur les réseaux sociaux car cela aurait mis certains des participants en danger. »

Pour Gordon, l’événement était un projet pilote de programmation spirituelle, culturelle et religieuse qu’il envisage de développer dans le cadre de sa nouvelle initiative. Cela a déjà porté ses fruits : l’un des participants, le cinéaste Ruslan Sorokin, est devenu une sorte de leader pour sa propre communauté d’amis et de collègues de l’industrie du cinéma et de la télévision – des dizaines de gens, dit Gordon, qui sont arrivés en Israël au cours du dernier mois.

Sorokin a organisé une réunion dans son appartement où les gens pouvaient se détendre, parler de leurs expériences et mettre la situation en perspective. Il a invité Gordon à venir parler au groupe du thème des artistes et du pouvoir, sur la façon dont les prophètes communiquaient avec les rois et comment les maîtres hassidiques communiquaient avec les tsars. C’est le genre de travail que Gordon espère faire dans un avenir proche – travailler avec les Juifs russes tels qu’ils sont, plutôt que d’essayer de les intégrer au moule d’une autre culture.

« L’idée n’est pas de recadrer les choses », dit-il. « Il ne s’agit pas de leur vendre quoique ce soit. Juste leur permettre de comprendre, à un niveau plus profond, qui ils sont, à quoi ils sont connectés, quelles influences culturelles leur parlent, ce qui les inspire. »

Le Rabbin Motl Gordon lors du lancement du cours Lamed pour les enseignants de la Torah (Crédit: Mikhail Fedoseyev)

« J’ai toute de suite fait le lien entre ce que Ruslan a fait et ce que j’avais lu et recherché sur les synagogues d’Europe de l’Est qui étaient organisées par des communautés commerciales », dit Gordon. « La synagogue du cordonnier, la synagogue du boulanger, la synagogue du tailleur – vous reconnaissez son existence, son pouvoir et ce qui a réuni ces personnes. Il ne s’agit pas de travailler au-dessus de ces structures, mais d’utiliser ces structures, leur tissu social particulier, pour aider les gens à trouver leur place, à se connecter les uns aux autres, à leur héritage – à la tradition et à la culture juives. »

Cela est particulièrement vrai, souligne Gordon, en temps de crise, lorsque les gens ont besoin de quelque chose de profond auquel se connecter. Mais son idée plus vaste est que la vie est elle-même une crise.

« Le début est une crise, la fin est une crise, à chaque tournant il y a une crise, et pour chacun il y a quelque chose dans la Torah qui aide à traverser cela. Vous n’avez pas besoin de faire partie d’un groupe politique ou d’un groupe religieux particulier pour bénéficier de cette aide », dit-il.

Une grande partie de la motivation de Gordon vient de la volonté de créer une initiative qui ne se résume pas à une énième organisation juive avec un programme à respecter ou à une quasi-secte tournant autour d’un rabbin.

« Bien sûr, vous avez besoin d’une personne charismatique pour la mettre en place, mais il ne s’agit pas seulement de moi, il s’agit de créer un réseau qui ne dépendrait pas autant d’une seule personnalité que de son leader », dit-il.

Toute l’initiative était le résultat d’une chaîne d’événements mis en mouvement par une structure étatique qui avait un pouvoir trop concentré, dit Gordon. Pour cette raison, il construit sa vision sur une structure équitablement répartie, dirigée par ceux qui bénéficient des programmes.

« Je veux que les gens sentent qu’ils font une différence », dit Gordon. « Et nous le voyons dans ce qui se passe actuellement en Ukraine, où beaucoup de gens croient qu’ils peuvent faire une différence. »

Le Rabbin Motl Gordon à Jérusalem. (Crédit: Nathan Lazovnikov)

Gordon a quitté la Russie rapidement, en tournant ses pensées vers l’avenir.

« Nous avons l’habitude de considérer la communauté juive russophone comme faisant partie du passé », dit-il. « Les gens immigrent, une génération passe, puis ils s’intègrent dans la société. Il en va de même pour Israël, pour l’Amérique et pour d’autres pays. »

Ce qui est important pour les personnes qui partent maintenant, explique-t-il, c’est qu’elles aient les ressources nécessaires pour construire leur héritage juif non pas en écrasant leurs identités russophones, mais en s’engageant avec elles. Depuis l’annonce de son départ par vidéo, Gordon a également informé sa communauté russe qu’une recherche est en cours pour trouver quelqu’un pour les diriger à Moscou alors qu’il commence à développer son initiative mondiale.

« Nous apportons un énorme bagage linguistique et culturel… qui est en fait très interconnecté avec la culture juive d’Europe de l’Est », déclare Gordon. « Nous ne recommençons pas en abandonnant toutes les ressources que nous avons développées dans la sphère russe. Au contraire, nous utilisons ces ressources pour construire nos nouvelles identités, en gardant cet héritage à l’esprit. C’est une chose respectueuse à faire envers nos grands-parents. Et c’est notre façon de créer une continuité plus durable. »

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