Le président juif d’Harvard veut restaurer la foi dans l’éducation supérieure
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Interview

Le président juif d’Harvard veut restaurer la foi dans l’éducation supérieure

Fils d’une survivante de la Shoah et d’un réfugié, Lawrence Bacow veut transmettre l’idée que les "valeurs durables des universités rendent le rêve américain possible"

Lawrence Bacow, 29e président de l'université d'Harvard, en juillet 2018. (Crédit : Rose Lincoln/Harvard Staff Photographer, via JTA)
Lawrence Bacow, 29e président de l'université d'Harvard, en juillet 2018. (Crédit : Rose Lincoln/Harvard Staff Photographer, via JTA)

CAMBRIDGE, Massachusetts (JTA) — Les étudiants juifs de l’Université d’Harvard en devraient prendre bonne note : il vaudrait mieux bien se comporter pendant les Grandes Fêtes.

Lawrence Bacow, devenu président de Harvard le 1er juillet, et sa femme, Adele Fleet Bacow, ont prévu de passer une partie des Grandes Fêtes aux cérémonie religieuses au centre Hillel de l’école de la Ivy League. Le couple juif s’est rencontré sur le campus il y a plus de 40 ans, quand Bacow a commencé à étudier à la faculté de droit de Harvard.

Il avait déjà pris l’habitude de participer à des cérémonies d’étudiants dans son ancien travail, alors comme président de l’université Tufts, une école située dans la zone de Boston.

« Nous prévoyons de suivre un programme similaire en partageant notre temps entre notre synagogue, où nous avons des liens profonds et que nous fréquentons depuis très longtemps, a déclaré Bacow au JTA au cours d’une récente conversation dans son nouveau bureau spacieux dans la Maison Loeb, un bâtiment datant du début du 20ème siècle au sein du campus d’Harvard. « De temps en temps, nous irons passer du temps avec les étudiants ».

Le rabbin Jonah Steinberg, directeur exécutif de Harvard Hillel, a déclaré dans un email au JTA : « Les étudiants de notre communauté sont très contents de voir un homme qui s’intéresse si profondément à l’identité et à la tradition juives être le président d’Harvard. Cela sera une immense joie d’avoir Larry et Adele dans notre communauté juive ».

Lawrence Bacow, lors de son intronisation en tant que 29e président de l’université d’Harvard, le 11 février 2018 à Cambridge, Massachusetts. (Crédit : Paul Marotta/Getty Images/AFP)

Bacow, âgé de 67 ans, a fait savoir qu’il avait l’intention de mettre à profit cette identité et cette tradition pour restaurer la foi dans l’éducation supérieure. Celle-ci fait l’objet de critiques pour son coût énorme, mais aussi parce qu’elle est parfois perçue comme étant synonyme d’élitisme et de partis pris politiques. Il est préoccupé par la problématique de l’accès à l’université, et du fait que la valeur de l’éducation supérieure est maintenant remise en cause par les parents et le grand public.

« C’est une période difficile pour l’éducation supérieure », a reconnu Bacow dans sa conversation avec le JTA.

Bacow, un partisan de longue date d’une éducation supérieure publique, a l’intention de mettre à profit sa position actuelle pour transmettre l’idée que les « valeurs durables des universités rendent le rêve américain possible ». Et il se cite d’ailleurs lui-même en exemple.

En tant que fils d’immigrants qui sont arrivés dans ce pays sans rien, il pense que l’éducation supérieure lui a permis de réussir. Bacow veut s’assurer que cette opportunité sera encore disponible pour les générations futures – et il a maintenant un tribune nationale pour faire traiter cette problématique

« A bien des égards, je vois vraiment cela comme une mission de service public », a-t-il déclaré, et pas seulement comme une opportunité de diriger Harvard.

Nommé en février en tant que 29ème président d’Harvard, Bacow succède à Drew Gilpin Faust, la première femme présidente de l’université, qui a démissionné en juin après 11 années de service. Il est le troisième président juif de l’école, après Neil Rudenstine (1991-2001) et Lawrence Summers (2001-2006).

Illustration: Université d’Harvard (Crédit : Wikimedia Commons via JTA)

Bacow, diplômé du MIT et de la faculté de droit d’Harvard, a également obtenu son doctorat en politique publique à Harvard. C’est un économiste et un spécialiste de politique environmentale.

Après 24 années au MIT, où il a enseigné et occupé diverses positions de direction, Bacow est devenu président de Tufts. Au cours de la décennie qu’il y a passé, il est parvenu à transformer l’école d’arts libéraux en une institution compétitive mondialement et garantir un accès plus ouvert aux étudiants issus de familles avec des revenus modestes.

Après Tufts, il a enseigné à l’Ecole d’Education et à l’Ecole de Gouvernance Kennedy, toujours à Harvard.

Né et ayant élevé à Pontiac dans le Michigan, Bacow a grandi dans une famille profondément impliquée dans la vie juive.

Son père, Mitchell, qui est mort en 2007, était un réfugié qui avait fui les pogroms en Europe de l’est. Ruth, sa mère née allemande et qui est décédée en 1994, était une survivante de la Shoah – la seule survivante juive de sa ville. Bacow, chaleureux et toujours prêt à discuter, a parlé librement de leurs histoires de vie poignantes et de l’influence que cela continue à jouer dans sa vie personnelle et professionnelle.

Les dortoirs des première année, à Harvard Yard. (Crédit : Chensiyuan/Wikimedia Commons/GFDL)

« J’ai eu une enfance très inhabituelle pour un enfant de survivant, a-t-il confessé. J’ai lu des témoignages d’enfants de survivants, et cela n’a pas été mon expérience. Ma mère n’était pas très protectrice ». Contrairement à certains stéréotypes associés aux parents survivants,  » elle m’a encouragé à prendre des risques ».

On aimait sa mère pour sa nature solaire et parce que c’était une femme forte, s’est-il souvenu.

Bacow a expliqué que ses parents lui ont inculqué, à lui et à sa sœur, le sentiment de gratitude et de responsabilité pour partager leur chance.

Dans sa relation avec ses étudiants, il a dit avoir essayé de transmettre l’idée que « nous avons tous… la chance d’étudier et de travailler dans un endroit comme celui-ci. Cela implique une responsabilité spéciale : il faut profiter au maximum de cette éducation et de cette opportunité pour faire du monde un endroit meilleur et aider ceux qui ont moins de chance ».

A une époque, sa famille appartenait à deux congrégations religieuses de la ville, a déclaré Bacow dans un petit rire.

Harvard University (Crédit : Shutterstock)

« Notre vie tournait autour de la synagogue », a-t-il dit, en se souvenant avoir consacré quatre à cinq jours par semaine à l’école hébraïque et aux services religieux.

C’est une tradition qu’il a conservée toute sa vie. Les Bacow participent régulièrement aux cérémonies du samedi matin au Temple Emanel, une congrégation massortie à Newton, dans la banlieue de Boston où ils ont éduqué leurs fils maintenant adultes.

Pendant un certain temps, Bacow était membre du conseil de l’Université hébraïque du Centre Newton, et en 2004 il en a reçu un diplôme honoraire. Dans le discours de début d’année, il s’est opposée à l’idée que l’antisémitisme se développerait dans les campus des universités américaines, qualifiant cela de « déformation grossière » de la réalité, comme c’est décrit dans un récent portrait de Harvard Magazine.

Critique des pétitions appelant à boycotter Israël qui circulent sur les universités, y compris celle organisée à Tufts, Bacow considère cependant que qualifier d’antisémites les partisans du boycott fermait toute possibilité de dialogue. Au contraire, il pense qu’il faut voir ces conflits comme un moment d’enseignement possible.

Bacow se définit lui-même comme un défenseur de la liberté d’expression et de la liberté académique. « Veritas », ou la vérité, est la devise d’Harvard. « Emet » en hébreu, a déclaré Bacow. « Le rôle fondamental de l’université est la recherche de la vérité ».

Selon lui, le débat est sain.

« Nous devons nous assurer que personne n’ait le sentiment d’être exclu ou marginalisé », a déclaré Bacow. Nous devons défendre la liberté universitaire. C’est une valeur centrale de la mission académique ».

Lawrence Bacow prononce un discours à la Michlala de Jérusalem, en 2004, où il a été récipiendaire d’un grade honorifique (Crédit : Hebrew College, via JTA)

Au fil des années, il a partagé son expertise avec plusieurs présidents de l’Universrité hébraïque, y compris le rabbin Daniel Lehmann, qui n’était pas en fonction quand Bacow était au conseil de l’université.

Alors que l’école croulait sous les dettes, Bacow a offert son aide sur une série de problèmes tels que savoir comment attirer de nouvelles sources de revenus ou augmenter le nombre d’inscriptions d’étudiants, a rappelé Lehmann lors d’une conversation téléphonique avec le JTA.

« Il est très à l’aise pour parler de ses engagements auprès de la communauté juive, a déclaré Lehman, maintenant président de l’Union Théologique à l’université de Berkeley, en Californie. Il veut voir le judaïsme américain se développer. Pour quelqu’un dans sa position, c’est assez remarquable ».

La croyance inébranlable de Bacow dans une expérience de formation très riche et ouverte est mise à mal par une procédure judiciaire majeure lancée contre Harvard par le groupe des Etudiants pour des Admissions équitables qui affirme que les politiques d’admission de l’école sont dicriminatoires envers les étudiants américains d’origine asiatique. L’école et Bacow démentent cette accusation. L’audience du procès aura lieu début octobre.

Harvard attire plus de 40 000 candidats chaque année et en accepte seulement une petite partie, a souligné Bacow. Il a aussi rappelé que l’école prenait en compte le besoin de diversité dans son processus d’admission.

Il sait que certains comparent les difficultés d’admissions d’Américains d’origine asiatique aux quotas utilisés contre les Juifs candidats à Harvard et dans d’autres universités dans les années 1930 et 1940.

« Malheureusement, dans le passé, il y avait des quotas contre les Juifs dans de nombreuses universités, a noté Bacow. Ici, c’est totalement différent, il n’y a pas de quotas. Nous ne faisons pas de discriminations ».

Bacow a rappelé que le pourcentage d’étudiants américains d’origine asiatique inscrits à Harvard a augmenté de plus de 25 % au cours des huit dernières années et que « lors du procès, les données montreront cette tendance ».

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