Le Qatar, cet ’emmerdeur’ pour les autres pays arabes, selon un responsable israélien
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Le Qatar, cet ’emmerdeur’ pour les autres pays arabes, selon un responsable israélien

Le directeur général du ministère des Renseignements affirme que le soutien apporté à l'Iran par Doha a mis le Qatar en fort désaccord avec les états du Golfe, motivant la rupture soudaine de leurs liens.

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Un homme devant une agence de Qatar Airways à Ryad. Illustration. (Crédit : Fayez Nureldine/AFP)
Un homme devant une agence de Qatar Airways à Ryad. Illustration. (Crédit : Fayez Nureldine/AFP)

Si la rupture soudaine, rapide et brutale des liens entre le consortium d’états musulmans sunnites avec à leur tête l’Arabie saoudite et le Qatar, lundi, a tardé à venir, cela s’explique par le soutien apporté par Doha à l’Iran et aux Frères musulmans, a indiqué le directeur général du ministère des Renseignements.

Même si cette tempête menaçait depuis un moment, la décision de couper le Qatar – de 40 % de son approvisionnement en produits alimentaires entre autres -cela « constitue un changement spectaculaire » des politiques mises en oeuvre par l’Arabie saoudite, qui a tenté jusqu’à présent de faire rentrer le plus grand nombre de groupes sunnites possibles au bercail plutôt que de les rejeter pour mauvaise conduite, a indiqué lundi au Times of Israël Chagai Tzuriel, le plus haut fonctionnaire du ministère des Renseignements.

Lors d’une initiative surprise, l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Emirats Arabes Unis et l’Egypte ont rompu officiellement leurs relations diplomatiques avec le Qatar dans la matinée de lundi, l’accusant de soutenir le terrorisme et de déstabiliser la région.

Les vols vers le pays ont été annulés, les navires qataris interdits d’entrer dans les ports, et les ressortissants qataris ont dû quitter les territoires respectifs. En fin de journée, les Maldives, la Libye et le Yémen ont rejoint le mouvement.

Ce séisme diplomatique a pu être ressenti à travers le monde, alors que les analystes et les responsables ont tenté de déterminer le sens de cette décision et de prédire son impact. Même si peu de responsables israéliens – à l’exception notable du ministre de la Défense Avigdor Liberman et du chef de l’opposition Isaac Herzog – ont pour leur part commenté le sujet lundi.

Chagai Tzuriel, directeur général du ministère des Renseignements, dans une photographie non datée. (Crédit : autorisation)
Chagai Tzuriel, directeur général du ministère des Renseignements, dans une photographie non datée. (Crédit : autorisation)

Selon Tzuriel, le pays riche en pétrole est depuis longtemps considéré comme un « emmerdeur » par le camp sunnite soit-disant « pragmatique ». C’est un allié des Américains qui héberge le siège des opérations avancées du Commandement central des Etats-Unis mais qui entretient aussi des liens forts avec les Frères musulmans et son dérivé, le Hamas – deux groupes terroristes pour lesquels l’Egypte en particulier n’a aucune affection – et il soutiendrait aussi en douce les Houtis, le groupe mandaté par l’Iran dans la guerre civile dévastatrice au Yémen, ce qui le met aux prises avec Ryad, qui soutient l’autre partie dans le conflit.

En effet, le monde musulman en entier et ses conflits sont régulièrement entrevus à travers le prisme des tensions entre l’Arabie saoudite, considérée comme dirigeant les états sunnites, et l’Iran, à la barre de la coalition chiite.

Dans le cadre de ce combat, Ryad a oeuvré pour faire venir « l’axe des Frères musulmans » extrémiste – la Turquie, le Hamas, le Qatar – dans son camp, a expliqué Tzuriel, afin de pouvoir s’attaquer à « l’ennemi numéro un » : l’Iran.

« Une tentative a été faite dans le passé pour se réconcilier avec le Qatar mais il semble aujourd’hui que les Saoudiens et leurs alliés aient adopté une politique d’impatience stratégique et qu’ils ont décidé de mettre la pression sur le Qatar pour que celui-ci cesse de jouer le double-jeu auquel il s’est livré », a estimé le directeur-général.

Les gens font la queue pour stocker des produits alimentaires dans un supermarché de Doha, le 5 juin 2017 (Crédit : AFP PHOTO / STRINGER)
Les gens font la queue pour stocker des produits alimentaires dans un supermarché de Doha, le 5 juin 2017 (Crédit : AFP PHOTO / STRINGER)

La pression exercée sur le Qatar n’est pas seulement diplomatique. Avec la fin des déplacements sur son territoire, cette nation du Golfe – qui est entourée par l’Arabie saoudite sur trois côtés – ne sera dorénavant plus en mesure de faire venir les 40 % approximatifs d’approvisionnement alimentaires introduits dans le pays par ses frontières terrestres. Dans les heures qui ont suivi l’annonce des pays sunnites, les réseaux sociaux ont été rapidement envahis par les photos de longues files d’attente et de rayons de supermarchés vides.

Même si on en est encore loin, la rupture des liens pourrait empêcher le Qatar d’accueillir la Coupe du monde, la FIFA pouvant estimer que le pays est trop risqué.

Selon Tzuriel, vétéran du Mossad, le Qatar est une source de frustration pour le camp sunnite, non seulement en raison de ses liens avec les Frères musulmans radicaux et Téhéran mais également pour son réseau d’information populaire, et souvent critiqué : la chaîne Al-Jazeera.

Toutefois, des récents commentaires attribués (potentiellement à tort) à l’émir qatari en soutien à l’Iran et au Hamas, l’ennemi d’Israël, semblent être la goutte d’eau qui a fait déborder le vase proverbial, provoquant les soudaines contre-attaques de lundi, a dit Tzuriel.

Sheik Hamad bin Khalifa al-Thani at the World Economic Forum in 2011 (photo credit: CC BY SA World Economic Forum, Flickr)
Le Cheik Hamad ben Khalifa al-Thani, émir du Qatar, en 2011. (Crédit : Forum économique mondiale/CC BY SA/Flickr)

Le mois dernier, l’émir qatari Sheikh Tamim bin Hamad al-Thani aurait qualifié l’Iran de « puissance islamique qui ne peut être ignorée », disant qu’il « serait malavisé de se dresser contre ce pays », des propos repris par les médias d’état. Il aurait également ajouté que le Hamas, et non l’Autorité palestinienne, était « le représentant légitime du peuple palestinien ».

Après des réactions violentes de la part des autres états du Golfe, le Qatar avait rapidement démenti que l’émir ait pu faire ces déclarations, clamant que le site Internet des médias d’état et leurs comptes Twitter avaient été piratés – mais le mal était fait. Le même jour, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis avaient bloqué les médias qataris dont Al-Jazeera.

Le président Donald Trump et la 'first lady' Melania Trump avec le roi d'Arabie saoudite Salman bin Abdulaziz al-Saud, deuxième depuis la droite, à la cérémonie inaugurale du Centre mondial de lutte contre l'idéologie extrémiste de Riyadh, en Arabie saoudite, le 21 mai 2017 (Crédit : Bandar Algaloud/Saudi Royal Council/Anadolu Agency/Getty Images)
Le président Donald Trump et la ‘first lady’ Melania Trump avec le roi d’Arabie saoudite Salman bin Abdulaziz al-Saud, deuxième depuis la droite, à la cérémonie inaugurale du Centre mondial de lutte contre l’idéologie extrémiste de Riyadh, en Arabie saoudite, le 21 mai 2017 (Crédit : Bandar Algaloud/Saudi Royal Council/Anadolu Agency/Getty Images)

« Les mesures drastiques prises par ces pays contre le Qatar peuvent avoir également été tirées de l’appui reçu, de leur point de vue, de la part du [président américain Donald] Trump au cours de sa récente visite dans le royaume quand il a adopté un positionnement dur contre l’Iran, plaçant le Hamas dans la même catégorie que [l’état islamique], al-Qaida et le Hezbollah, » a écrit Tzuriel au Times of Israël.

Malgré la base militaire américaine qui est située aux abords de Doha, l’état du Golfe va se retrouver probablement « seul », sans aucune aide de la Maison Blanche de Trump, selon H. A. Hellyer, spécialiste d’histoire arabe contemporaine et maintenant membre du think-tank de l’Atlantic Council.

« Washington va rester discret et se tenir à l’écart de cette affaire, en attendant probablement qu’elle se règle relativement rapidement au profit des Saoudiens », a écrit Hellyer dans un article pour le think-tank lundi.

Ce spécialiste du Moyen-Orient prévoit que le règlement de ce conflit impliquerait pour le Qatar d’abandonner son soutien plus flagrant pour le Hamas et les Frères musulmans, que l’état change le ton adopté sur Al-Jazeera et se tienne d’une manière plus générale sur la ligne adoptée par Ryad.

Sur le front israélien, le ministre de la Défense Liberman a indiqué, lundi, que les retombées diplomatiques entre les états musulmans et le Qatar créeraient des opportunités pour l’état juif de collaborer avec d’autres pays de la région dans la lutte contre le terrorisme.

La crise est survenue « non en raison d’Israël, ni en raison des Juifs, ni en raison du sionisme », mais plutôt à cause « de la crainte du terrorisme », a expliqué Liberman durant une séance de questions à la Knesset dans la journée de lundi.

Le ministre de la Défense Avigdor Liberman s'adresse à la plénière de la Knesset, le 5 juin 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le ministre de la Défense Avigdor Liberman s’adresse à la plénière de la Knesset, le 5 juin 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Il n’y a aucun doute sur le fait que cela ouvre de nombreuses possibilités de collaboration dans la lutte contre le terrorisme », a déclaré le ministre de la Défense, lors de la première réponse officielle apportée par le gouvernement israélien à ce bouleversement régional.

Israël conserve des relations apaisées avec l’Arabie saoudite et les autres états du Golfe, dont une probable coopération sécuritaire – selon des informations – leur animosité envers l’Iran dépassant leur mécontentement déclaré vis-à-vis d’Israël sur la question palestinienne.

Le Qatar a dans le passé exprimé son désir de maintenir des relations commerciales avec Israël et a accueilli des responsables israéliens, tout en hébergeant des responsables du Hamas sur son territoire. Dimanche, des informations affirmaient que Doha allait demander à certains chefs du Hamas de quitter le Qatar, citant des « pressions extérieures ».

Le leader de l’opposition Isaac Herzog a lui aussi évoqué les dissensions avec le Qatar lundi, recommandant vivement à Israël de faire avancer dès maintenant un processus régional de paix alors que les états modérés « ont coupé les liens avec un pays qui finance le terrorisme contre le monde occidental et contre Israël en particulier ».

Marissa Newman a contribué à cet article.

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