Le récit d’une survivante écrit par sa fille
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Le récit d’une survivante écrit par sa fille

Que faire quand on grandit avec une mère 'collectionneuse' née en temps de guerre au Kirghizstan ? On rédige ses mémoires

Judy Batalion, l'auteure de « White Walls: A Memoir About Motherhood, Daughterhood, and the Mess in Between » dans sa maison de New York (Crédit : Autorisation)
Judy Batalion, l'auteure de « White Walls: A Memoir About Motherhood, Daughterhood, and the Mess in Between » dans sa maison de New York (Crédit : Autorisation)

New-York – La maison d’enfance de Judy Batalion à Montréal était remplie, dans le sens où il y avait des piles de vieux courrier, des tours de boîtes de conserve de thon, des pièces remplies de chaises pivotantes et de télécopieurs : chaque objet était collecté et gardé par une mère collectionneuse.

Donc, quand Batalion a appris qu’elle était enceinte une question s’est imposée : comment allait-elle faire de la place pour un bébé ? Parce que pour Batalion, l’espace est un problème complexe – au sens propre comme au sens figuré. En fin de compte, elle a décidé que la meilleure façon de répondre à cette question était d’écrire « White Walls: A Memoir About Motherhood, Daughterhood, and the Mess in Between ». Mais par-dessus tout, c’est une histoire qui raconte ce que cela signifie de survivre et de prospérer.

« Je dis souvent que le livre est sur la survie des survivants », a déclaré Batalion, dont les écrits ont été publiés dans le New York Times, le Washington Post et The Guardian.

Les survivants dont elle parle sont ses grands-parents et sa mère. L’évasion des grands-parents de Batalion de Varsovie vers les camps de travail de Sibérie, la naissance en temps de guerre de sa mère en Kirghistan, après quoi, il y a eu les camps de personnes déplacées et puis finalement le Canada.

Les années de vie en tant que réfugiée constamment en mouvement, sachant qu’un si grand nombre de membres de sa famille avaient été assassinés pendant la Shoah, a laissé une marque indélébile sur la mère de Batalion. Elle a connu ce que Batalion a décrit comme la culpabilité du survivant, un complexe qui s’est traduit par de la paranoïa et un complexe de victime pathologique.

Tandis qu’elle rédigeait son livre, Batalion a repensé à la façon dont ces différentes forces l’ont modelée en tant que mère.

Le mémoire de l'auteure Judy Batalion, « White Walls » (Crédit : Autorisation Penguin Random House)
Le mémoire de l’auteure Judy Batalion, « White Walls » (Crédit : Autorisation Penguin Random House)

« Je pense qu’il peut y avoir une prédisposition génétique à la maladie mentale, et puis il y a la question de la prise en charge parentale précoce, puis les circonstances de la vie. Parfois, ces choses surviennent comme une tempête et se déchaîne », a-t-elle dit. « Bien sûr, tout le monde qui a vécu l’Holocauste est un dépressif sévère et un ‘collectionneur’, et il y a ceux qui ne passent pas par l’Holocauste qui sont gravement déprimés ».

Le livre, qui sera publié le 5 janvier, relate la maladie mentale particulière de sa mère, qui a commencé avec l’accumulation obsessionelle et a fini avec les menaces de suicide et les hôpitaux psychiatriques.

Batalion examine non seulement comment le manque d’espace physique dans sa maison d’enfance a impacté sa vie, mais aussi le sentiment de perte qui vivait dans les espaces entre les « crédences empilées l’une à côté de l’autre comme des blocs de Tetris ».

En raison de la honte qu’elle éprouvait devant l’accumulation des objets que sa mère gardaient, Batalion a rarement ramené des personnes chez elle. Il n’y a que seulement maintenant que ses anciens camarades de classe et ses amis savent pourquoi.

« J’ai eu des nouvelles de quelques vieux amis. Quelqu’un a même écrit des excuses pour me dire qu’ils ne savaient pas ce que je vivais », a déclaré Batalion. « Enfants, nous ne sommes pas toujours conscients des dysfonctionnements des familles autour de nous ».

En raison de son éducation, Batalion est devenu obsédée par le minimalisme et la propreté.

Lorsque Batalion a quitté la maison familiale pour étudier l’histoire des Sciences à Harvard, elle n’a rien emmené de plus à l’université que son ordinateur et quelques vêtements. Elle était une « minimaliste sophistiquée », quelqu’un qui essayait de « faire en sorte que le clairsemé semble chic ».

Quand elle a déménagé à Londres pour obtenir un doctorat en histoire de l’art au Courtauld Institute of Art, elle a insisté pou que son appartement ait des étagères ouvertes pour qu’elle puisse voir tout ce qu’elle possédait.

Pendant son séjour à Londres, elle a également travaillé en tant que conservatrice, chercheuse, éditrice, comique, présentatrice, actrice, auteure, traductrice en yiddish.

Elle a également rencontré Jon, un homme juif qui se révéla être ‘un enfant de collectionneurs’ également. Contrairement à Batalion, il ne semblait pas perturbé par les dizaines de dindes farcies casher congelées dans le réfrigérateur de ses parents et par la multitude de tables de salle à manger stockées dans une pièce.

Les deux se sont mariés et ont déménagé à New York. Aujourd’hui, le couple juif laïc élève leur fille aînée Zelda, nommé ainsi d’après la grand-mère de Batalion.

L'auteure Judy Batalion (Crédit : Autorisation Penguin Random House)
L’auteure Judy Batalion (Crédit : Autorisation Penguin Random House)

La naissance et l’enfance de Zelda ont changé la perception de la mère de Batalion. Tandis que sa mère était désintéressée, utilisant les objets pour créer des barrières émotionnelles, Batalion a également réalisé que sa mère lui a donné l’espace pour prendre ses propres décisions et faire ses propres erreurs. Voilà quelque chose qu’elle cherche à inculquer à sa fille Zelda.

Batalion s’est rendue compte que même si elle essayait de ne pas devenir comme sa mère, elle était comme elle sous de nombreuses manières, dont son enclin à tout garder. Par exemple, elle décrit comment elle a du mal avec les dessins, les oeuvres et les grenouillères de Zelda. En outre, elle commence à comprendre l’importance de prendre du recul en tant que parent.

«vPlus je vieillis, plus j’éprouve de la sympathie pour ma mère », a déclaré Batalion.

« Je la comprends plus. Et avec l’expérience de la parentalité, j’apprécie les éléments de sa parentalité. Elle m’a donné de l’espace pour faire mes propres erreurs, elle m’a donné l’espace pour grandir ».

Dans « White Walls », Batalion invite les lecteurs à partager son voyage tandis qu’elle déballe ses sentiments compliqués à propos de son rôle de mère et de fille. Elle espère également que les lecteurs seront réceptifs à la manière dont, de son point de vue sans fard, la maladie mentale dans une famille affecte en réalité tout le monde dans la maison.

« J’ai une capacité [par l’écrit] à aider d’autres personnes », a-t-elle dit. « Dès que je commence à écrire, ces personnes se sont senties liées à cela, d’une manière à travers laquelle elles ont eu le sentiment de ne pas être si seules et étranges ».

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