Le shekel à son plus haut niveau depuis 33 ans, affectant les exportations ; les décideurs politiques obstinément inactifs
La vigueur de la monnaie israélienne oblige les exportateurs et les start-ups à faire des choix difficiles sur le recrutement à l'étranger et la délocalisation de leurs centres R&D hors d'Israël, attisant les craintes quant à la croissance future
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Des exportateurs et des fabricants israéliens du secteur de la technologie appellent désormais à la vigilance face à la crise économique qui se profile, alors que le shekel a atteint son plus haut niveau depuis 33 ans, ce qui menace d’éroder les principaux moteurs de croissance de l’économie du pays. Dans le même temps, ni la Banque d’Israël ni le gouvernement ne se sont particulièrement exprimés sur le sujet, préférant éviter d’aborder la question et se renvoyant la balle.
Le ministère des Finances, quant à lui, soutient que la banque centrale dispose d’un arsenal d’outils monétaires susceptibles de contribuer à contenir la forte hausse du shekel. La devise s’échange actuellement à environ 2,90 pour un dollar, sa valeur la plus élevée depuis octobre 1993.
La Banque d’Israël peut recourir à plusieurs instruments de politique monétaire, dont le plus important est le taux d’intérêt. Elle peut également acheter ou vendre des devises étrangères pour atténuer l’impact négatif de l’appréciation (ou de la dépréciation) du shekel sur l’inflation et l’activité économique. Mais elle n’a pas encore utilisé ces outils.
Dans une allocution qui a été prononcée lors d’une conférence, au début du mois de mai, le gouverneur de la Banque d’Israël, Amir Yaron, a convenu que l’appréciation de 20 % du shekel par rapport au dollar au cours des douze derniers mois pénalisait la rentabilité des exportateurs.
Yaron a toutefois déclaré que, malgré la diversité des outils de politique monétaire à la disposition de la banque centrale, l’intervention sur le marché des changes n’était envisagée qu’en cas de fluctuations inhabituelles du taux de change ou en cas de dérèglement du marché.
Selon lui, la vigueur de la monnaie locale reflète l’optimisme des investisseurs quant à un accord de cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, quant à l’afflux massif de capitaux et quant à la résilience de l’économie israélienne, malgré près de trois années de guerre incessante.
Pourtant, les exportateurs de technologies et les industriels se montrent de plus en plus inquiets, jugeant que la vigueur du shekel met cette résilience en péril.
Les entreprises de haute technologie et les centres de R&D quittent le pays
Jeudi, dans un ultime appel, le président de l’Association des industriels israéliens a exhorté la Banque d’Israël à prendre des dispositions immédiates et à abaisser les taux d’intérêt, pour endiguer la hausse continue du taux de change du shekel par rapport au dollar.
« Israël perd ses moteurs de croissance, ce qui entraînera de graves conséquences pour l’économie et ce qui pénalisera tout le monde », a mis en garde Avraham Novogrocki, président de l’association. « Nous sommes sur le point de perdre l’avantage technologique que nous avons mis des décennies à construire. »
« Les entreprises de haute technologie et les centres de recherche et développement se préparent à se délocaliser à l’étranger. Certains l’ont déjà fait. Ce n’est pas une prédiction théorique, c’est une réalité dont nous sommes témoins », a souligné Novogrocki.
Les exportateurs ont par ailleurs demandé au ministère des Finances d’élaborer un plan d’aide, en plus de mesures incitatives, afin de préserver l’attractivité d’Israël pour les activités professionnelles et les investissements.
Le ministère des Finances et la Banque d’Israël ont refusé de s’exprimer dans le cadre de cet article au sujet des mesures qui pourraient être susceptibles d’être mises en œuvre pour pallier les effets de plus en plus néfastes de la vigueur du shekel sur l’industrie et sur l’économie israéliennes.
Les exportateurs, parmi lesquels figurent la plupart des entreprises de haute technologie, des industriels traditionnels et des multinationales, tirent l’essentiel de leurs revenus de l’étranger et ils sont réglés en dollars. En revanche, les salaires, les frais généraux, les impôts et toutes les autres dépenses sont payés en shekels, dont la valeur a augmenté en raison de la vigueur de la monnaie locale.
Ce phénomène oblige les entreprises à faire des choix difficiles, avec des conséquences dommageables pour l’économie nationale.
Liad Agmon, PDG de la start-up israélienne Sunsay et ancien associé du fonds de capital-risque Insight Partners, a indiqué avoir invité son équipe à recruter autant que possible des travailleurs extérieurs à Israël, estimant qu’il n’est « tout simplement plus viable de maintenir les salaires israéliens ».
« Les sociétés dans lesquelles j’ai investi prennent des dispositions pour délocaliser leurs activités hors d’Israël », a écrit Agmon mercredi sur le réseau social X. « Les industriels exportateurs sont au bord de la faillite. »
Selon Agmon, de nombreuses pistes existent pour remédier à cette situation. Il déplore toutefois l’absence de dirigeants capables de montrer la voie à Jérusalem.
C’est la population qui paiera
Les pertes ne toucheront pas seulement les entreprises locales, elles se répercuteront sur l’ensemble de la population, a averti Novogrocki.
« Si rien n’est fait, ce sont les Israéliens qui en paieront le prix : hausse des impôts, dégradation des services publics et détérioration de la qualité de l’emploi », a-t-il ajouté.
Les exportations représentent près de 40 % de l’activité économique israélienne. Selon les données du Bureau central des statistiques (CBS), les exportations de marchandises ont chuté de 5 % au cours des trois premiers mois de l’année, après une baisse de 7,4 % en 2025 en shekels.
« À l’heure actuelle, l’économie affiche toujours une résilience extraordinaire malgré trois années de guerre. Il est incontestable qu’une part importante et significative de la situation économique relativement favorable que nous connaissons est due à l’industrie de haute technologie. C’est elle qui porte l’économie à bout de bras », a déclaré Gali Ingber, responsable des études financières au College of Management Academic Studies, au Times of Israel. « Au vu de la vigueur persistante du shekel, ce sont les industries de haute technologie qui doivent nous préoccuper le plus. »
Le secteur technologique local représente quelque 20 % du PIB. Il génère plus de 50 % des exportations et il contribue à hauteur de 30 % environ aux cotisations sociales. Il emploie également près de 11 % de la main-d’œuvre du pays.
« La haute technologie israélienne est sans doute le secteur le plus sensible au taux de change du dollar. Ses revenus sont principalement libellés en dollars, tandis qu’une part importante de ses dépenses, notamment les salaires, est exprimée en shekels », confirme Dror Litvak, PDG de Manpower Group Israël. « Une forte appréciation du shekel nuit à la rentabilité, en particulier pour les start-ups et les entreprises en phase de développement qui n’ont pas encore atteint leur plein rendement. »
« On n’assiste pour l’instant pas à une vague spectaculaire de licenciements due au taux de change shekel-dollar. Mais le comportement des employeurs évolue : les entreprises se montrent beaucoup plus prudentes, elles allongent les processus de recrutement, et elles réexaminent chaque embauche en termes de coût et de productivité », a précisé Litvak.
Effet boule de neige
Sans signe d’inversion de la tendance à la hausse du shekel et en l’absence d’intention déclarée de la part du gouvernement ou de la Banque d’Israël d’intervenir et d’apporter leur aide, l’impact sur l’ensemble de l’économie est préoccupant, a estimé Ingber.
Si rien n’est fait pour contenir le renforcement continu du shekel, les pertes à l’exportation pourraient atteindre 31,5 milliards de shekels d’ici la fin de cette année. Selon les estimations de l’Association des industriels israéliens, cela pourrait se traduire par une perte de 3 milliards de shekels de recettes fiscales pour le gouvernement en 2026.
« Nous avons atteint un stade critique. Les entreprises tributaires des exportations continuent d’enregistrer des pertes, en raison de la baisse de leurs revenus et de la perte de compétitivité de leurs produits. Elles vont donc commencer à licencier du personnel », a expliqué Ingber. « Les entreprises, notamment celles du secteur des hautes technologies, qui sont plus agiles, arriveront à la conclusion qu’il est de moins en moins rentable d’employer du personnel et de produire en Israël. Elles privilégieront plutôt le recrutement à l’étranger, au détriment de l’emploi local, du PIB et des recettes fiscales de l’État. »
« Et cela aura un effet boule de neige, le secteur des hautes technologies soutenant largement l’économie et représentant la majeure partie des recettes fiscales », a ajouté Ingber.
Pour Ingber, dans le même ordre d’idées, les géants internationaux de la technologie, notamment Nvidia, Google ou Microsoft, qui sont implantés en Israël avec des centres de R&D, pourraient reconsidérer leur stratégie d’embauche ou d’expansion dans le pays, car ils disposent d’alternatives à l’étranger.
Litvak, pour sa part, ne prévoit pas d’exode massif des entreprises hors d’Israël.
Mais, à son avis, « de plus en plus d’entreprises vont tester des modèles hybrides : recrutement partiel à l’étranger, externalisation ou ralentissement du recrutement en Israël ».
La surévaluation du shekel a également un effet déflationniste : elle renforce la compétitivité des importations, freine la hausse des prix et réduit le coût du crédit pour les consommateurs, permettant ainsi à la Banque d’Israël, soucieuse de la stabilité des prix, d’abaisser ses taux d’intérêt.
Novogrocki a instamment demandé à la Banque d’Israël de prendre des mesures et d’abaisser immédiatement les taux d’intérêt d’au moins 0,5 %, de manière à rendre les investissements en monnaie locale moins attractifs. La Banque d’Israël est déjà intervenue sur le marché par le passé, en achetant des dizaines de milliards de dollars pour modérer la hausse du shekel ou en abaissant les taux d’intérêt. Mais cette fois-ci, elle n’a pris aucune de ces mesures.
« C’est maintenant que des décisions doivent être prises, pas dans six mois », a affirmé Novogrocki. « Si nous ne réagissons pas tout de suite, les dommages causés à l’économie seront profonds et durables. »
« Il est encore possible d’enrayer la dérive du dollar. Mais la fenêtre d’opportunité va bientôt se refermer », a-t-il souligné.
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