« Le Sigd rassemble notre communauté » : les Juifs éthiopiens affluent à Jérusalem
Des milliers de personnes ont assisté à la cérémonie sur la promenade surplombant la Vieille Ville, dont l’ancien otage du Hamas Avera Mengistu
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Avner Nado se souvient encore de la fête du Sigd telle qu’elle était célébrée en Éthiopie.
« Les gens arrivaient de villages éloignés pour venir à notre synagogue d’Ambober ; beaucoup restaient dormir trois ou quatre jours », raconte-t-il. « Nous montions sur une colline pour prier, la plus haute de la région. C’était notre mont Sinaï. »
Nado, 50 ans, s’est confié au Times of Israel en marge de la cérémonie qui a eu lieu sur la promenade d’Armon Hanatziv, qui surplombe la ville et offre une vue spectaculaire sur la Vieille Ville.
Depuis des dizaines d’années, les Juifs éthiopiens d’Israël s’y retrouvent chaque année pour célébrer le Sigd, qui tombe 50 jours après Yom Kippour, le 29 du mois hébraïque de ‘Heshvan. Pour marquer le lien avec Yom Kippour, la journée débute traditionnellement par un jeûne. Les prières sont récitées en amharique, la langue liturgique et vernaculaire de la communauté.
Sur un podium, plusieurs kessim, les chefs religieux de la communauté, vêtus de robes blanches traditionnelles, récitaient les prières sous leurs ombrelles traditionnelles, richement décorées de couleurs vives et d’or. Le rituel célèbre le renouvellement de l’alliance entre le peuple juif, Dieu et la Torah, ainsi que l’aspiration historique au retour en Terre d’Israël.
« Pendant des générations, nous avons prié pour pouvoir monter en Terre d’Israël, et maintenant que nous y sommes, nous continuons à prier pour exprimer notre gratitude », poursuit Nado.
Les origines des Juifs éthiopiens dans la région remontent à plus de 2 000 ans. Restée isolée du reste du monde juif, la communauté a longtemps subi persécutions et violences, jusqu’aux premiers contacts établis au début du 20ᵉ siècle. La majorité a immigré en Israël dans les années 1980 et 1990. Plusieurs milliers, notamment ceux issus de familles converties de force au christianisme (les Falash Mura), attendent encore d’y être autorisés. Selon le Bureau central des statistiques (CBS), fin 2022, le pays comptait près de 170 000 Juifs d’origine éthiopienne.
Nado avait 16 ans lorsqu’il est arrivé en Israël en 1991. Il vit aujourd’hui à Hadera avec sa femme et leurs enfants, et chaque année, ils se rendent en famille à Jérusalem pour assister à la cérémonie.
« Nos ancêtres priaient pour pouvoir un jour se rendre à Jérusalem ; ils n’y sont jamais parvenus, mais nous, leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, sommes tous ici », dit-il.
Le long de la promenade, des milliers de Juifs éthiopiens de tous âges et de tous horizons déambulaient dans les jardins, encore fleuris malgré l’approche de l’hiver.
De nombreuses femmes, surtout les plus âgées, portaient les robes blanches traditionnelles brodées de motifs colorés. Les kippot des hommes et les foulards des femmes côtoyaient des coiffures et des tenues plus contemporaines. Les plus jeunes, en baskets, jeans et t-shirts de marque, traînaient entre amis ou sur leurs téléphones, souvent loin du podium. Des parents poussaient des poussettes et des landaus, tandis que les familles élargies s’installaient sur l’herbe pour pique-niquer, parfois en se faisant livrer des pizzas.
Orel Aviel, 20 ans, discutait avec un groupe de jeunes femmes.
« Je suis ici parce que nous célébrons une fête », a-t-elle confié au Times of Israel.
Aviel, qui vit à Jérusalem, est née en Israël.
« Les plus âgées l’expliquent certainement mieux que moi la signification de cette fête. Mais nous continuons sur la voie tracée par nos parents. C’est une communauté très soudée. »
« La véritable réalisation du rêve sioniste »
Le Sigd a été reconnu fête nationale en Israël en 2008.
Comme chaque année, la cérémonie religieuse a été suivie d’un événement officiel, en présence notamment du président Isaac Herzog et du ministre de l’Immigration Ophir Sofer.
« Vous qui êtes revenus dans la Terre sainte que vos ancêtres n’ont jamais, jamais oubliée, vous nous rappelez à tous quelles sont nos valeurs en tant que nation », a déclaré Herzog. « Vous avez apporté avec vous un immense trésor spirituel et culturel, ainsi qu’un profond amour pour le peuple d’Israël. Nous l’avons constaté au cours des deux dernières années : nous avons vu la place centrale que vous occupez dans tous les domaines. C’est une expression éclatante de l’alliance au sein de notre peuple et la véritable réalisation du rêve sioniste. »
Comme par le passé, cet événement a aussi servi de tribune pour sensibiliser le public aux difficultés auxquelles la communauté fait face, et plus particulièrement la disparition de Haymanut Kasau. La fillette israélo-éthiopienne de 9 ans, est portée disparue depuis 2024 alors qu’elle se trouvait dans un centre d’accueil de Safed. Certains participants portaient des t-shirts à son effigie, et le sort de sa famille a été évoqué par Herzog, qui a rencontré ses parents ainsi que Fentahun Assefa-Dawit, président du conseil du Centre du patrimoine juif éthiopien.
Pendant dix ans, l’esplanade a résonné des appels adressés aux autorités israéliennes pour sauver Avera Mengistu. Entré de son plein gré dans la bande de Gaza en 2014, alors qu’il traversait une période de détresse mentale, le jeune homme y a été retenu par le Hamas pendant plus de dix ans avant d’être libéré en février 2025.
Cette année, Mengistu était présent à la cérémonie.
Transmettre la tradition
L’importance de transmettre les traditions à la génération suivante revenait comme un thème central parmi les participants.
« C’est un jour saint pour les Juifs éthiopiens », a déclaré Assefa-Dawit. « Nous renouvelons l’alliance entre l’individu et la communauté, la communauté et la société israélienne, et avant tout, entre chaque personne et Dieu. »
« Notre tradition ne nous parle pas seulement de notre passé, elle nous enseigne comment vivre dans le présent et construire notre avenir », a-t-il ajouté. « C’est un jour où nous rappelons à nos enfants de poursuivre cet héritage avec fierté. »
Pour Dereje Tamano, 38 ans, l’identité éthiopienne reste au cœur de sa vie quotidienne.
« Bien sûr que je suis ici, c’est mon héritage », a-t-il affirmé au Times of Israel alors qu’il fumait une cigarette à quelques pas de sa femme et de leur fillette.
« Nos traditions sont mon identité et mes racines ; en gros, elles me définissent », a-t-il ajouté.
Une fois la cérémonie terminée, une partie des participants a pris le chemin des bus stationnés dans un parking voisin, tandis que d’autres ont préféré prolonger leur présence, échangeant, partageant un repas ou déambulant entre les stands de livres consacrés au patrimoine éthiopien, de vêtements traditionnels et d’artisanat.
« Je viens chaque année », a déclaré Ricky, 30 ans, originaire de Netanya, qui a refusé de donner son nom de famille. « Je rends hommage à mes racines. En Israël, il y a beaucoup de fêtes, mais celle-ci est unique, car c’est une fête qui nous rassemble en tant que communauté. »
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