Le suicide assisté, l’enterrement juif et le judaïsme
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Le suicide assisté, l’enterrement juif et le judaïsme

Depuis que sa femme en phase terminale est allée en Suisse pour mettre fin à ses souffrances, Yoskeh Marmurstein se bat pour l'inhumation des suicidés dans des cimetières juifs

Yoskeh et Nurit Marmurstein profitent des fleurs d'hiver à Alumim, en Israël, en 2012. (Avec l'aimable autorisation de Yoskeh Marmurstein/via JTA)
Yoskeh et Nurit Marmurstein profitent des fleurs d'hiver à Alumim, en Israël, en 2012. (Avec l'aimable autorisation de Yoskeh Marmurstein/via JTA)

Cet article a été rédigé en juin 2019

ZURICH (JTA) – Quand sa tasse de barbiturique est arrivée, Nurit Marmurstein était si impatiente de mourir qu’elle a ignoré les instructions de la boire lentement et a avalé la dose entière.

Pour son mari, Yoskeh, cet empressement illustrait à la fois la souffrance de sa défunte épouse, atteinte d’une maladie mortelle qui l’a torturée, et sa détermination à mettre fin à la douleur en 2014, lorsque le couple israélien s’est rendu en Suisse parce que c’est un des rares pays où le suicide assisté est légal.

Chaque année, des centaines de personnes font appel aux services d’organismes de suicide assisté comme Dignitas et Exit en Suisse, où l’aide à la fin de vie « pour des raisons non égoïstes », comme le prévoit la loi suisse, est autorisée depuis 1942. Des dizaines d’Israéliens comme Nurit Marmurstein, une mère de quatre enfants dont le corps a été la proie de la SLA [Sclérose latérale amyotrophique], ou maladie de Charcot, ont fait le même choix désespéré.

Mais la décision peut être particulièrement difficile à prendre pour les Juifs. Le suicide est une violation tellement grave de la halakha, la loi juive, que ceux qui se suicident se voient souvent refuser l’inhumation dans les cimetières juifs. Ce fut certainement une décision difficile pour les Marmurstein, qui vivaient et élevaient leurs enfants dans le kibboutz religieux orthodoxe d’Alumim, près d’Ashdod, sur la côte occidentale d’Israël.

« C’était une préoccupation pour Nurit et nous avons demandé des conseils rabbiniques », a déclaré Yoskeh, 64 ans, à la Jewish Telegraphic Agency. Il a dit que le rabbin orthodoxe qu’ils ont contacté « a délibéré pendant un mois et nous a finalement dit que ce n’était pas permis mais, dans son cas, pas strictement interdit à cause de ses intenses souffrances ».

Mais en définitive, « Nurit aurait mis fin à sa vie, indépendamment de ce que le rabbin avait dit, parce qu’elle n’en pouvait plus de souffrir et d’avoir mal », a expliqué Yoskeh, qui est agriculteur.

La clinique de suicide assisté Dignitas à Pfaeffeffikon, près de Zurich. (Sebastian Derungs/AFP/Getty Images/via JTA)

Le corps de Nurit a été enterré dans un cimetière juif grâce à une interprétation rabbinique permissive d’un autre rabbin, souvent appliquée au suicide : Elle a déclaré qu’elle regrettait sa décision dès qu’elle avait bu la dose létale de barbiturique.

Yoskeh s’est félicité de cette autorisation, mais insiste sur le fait que ce raisonnement n’est pas exact.

« Elle était impatiente de le boire. Elle était catégorique au sujet de la mort », a dit Yoskeh, qui est devenu un activiste pour la promotion du suicide assisté en Israël, où il parle fréquemment dans les médias et dans des conférences sur l’histoire de sa famille.

Nurit, dont les amis ont dit qu’elle avait une soif de vie insatiable lorsqu’elle était en bonne santé, a été diagnostiquée SLA environ un an et demi avant son suicide assisté – aidé par le pentobarbital – au centre Dignitas, à Zurich, un chalet à panneaux bleus dans une rue de banlieue verdoyante.

Ce que Nurit, qui avait 59 ans à sa mort, a d’abord attribué aux « aléas de la vieillesse » s’est rapidement révélé être une forme violente de la maladie dégénérative, a déclaré Yoskeh. Elle a demandé pardon, dans un mot d’adieu qu’elle a dicté à son mari, alors qu’elle se tortillait, tremblait et était incapable d’utiliser ses membres de manière efficace.

« Ne jugez pas une personne avant d’être à sa place. Je suis désolée, mes amis. C’est ma décision, et seulement la mienne. Et l’exécution aussi. Je ne peux plus continuer. Pardonnez-moi », a-t-elle dit, en s’excusant auprès des membres de ma famille avant de conclure par ces mots : « Pardonnez-moi, mes amis qui m’avez si bien soutenue. Avec mon amour infini, Nurit. »

D’autres Israéliens qui ont eu recours aux services de Dignitas n’ont pas présenté d’excuses.

Dan Dori, en Israël en 2018, a choisi le suicide assisté à 45 ans avant de devenir paralysé par la SLA. (Avec l’aimable autorisation de la famille Dori/via JTA)

« Vous sentez que vous perdez lentement votre corps », a écrit Dan Dori, un autre patient atteint de SLA qui s’est suicidé avec Dignitas en janvier, avant le voyage. « Je ne suis pas encore paralysé, mais c’est précisément pour cela que je pars en Suisse : Pour éviter de finir comme ça. »

Dans sa lettre d’adieu, il a remercié ses amis et sa famille, les assurant qu’il avait « gagné sur la maladie » en mettant fin à ses jours.

Dori, 45 ans à sa mort, était un technicien high-tech laïc dont la famille a largement accepté son choix.

Plusieurs membres de la famille et amis ont supplié Nurit de renoncer à son projet de suicide, en invoquant des interdits religieux.

« Elle était consciente de leur peine, mais rien ne pouvait l’arrêter. Cela ne servait à rien », explique son mari.

J’espère qu’un jour Israël autorisera la mort assistée pour que d’autres n’aient pas à endurer ce que nous avons vécu

La culpabilité de Nurit était sans doute inévitable. Mais la douleur et les souffrances qu’elle a endurées pendant son voyage en Suisse, ainsi que la mort à l’extérieur du seul pays qu’elle aimait, « étaient un cauchemar inutile », a dit Yoskeh à propos de sa femme de 39 ans. « J’espère qu’un jour Israël autorisera la mort assistée pour que d’autres n’aient pas à endurer ce que nous avons vécu. »

C’est une perspective peu probable dans un pays où les sensibilités religieuses empêchent même le transport en commun le jour du Shabbat, le jour de repos juif.

Même en Suisse, où, malgré une législation libérale, la société est relativement conservatrice et l’Église forte, la pratique du suicide assisté est controversée et a été contestée à de nombreuses reprises devant les tribunaux, mais sans succès.

Chez certains Juifs suisses, la résistance au suicide assisté est si féroce qu’ils s’opposent à aider des gens comme Yoskeh à transporter le corps d’un être cher pour son inhumation en Israël.

Rafi Mussbacher, un professionnel suisse juif de l’import-export qui organise de tels transports, a déclaré à JTA que Chaim Moishe Levy, un important rabbin zurichois, lui avait demandé de ne pas contribuer au retour du corps de Nurit Marmurstein en Israël, précisément parce que celle-ci vient d’une famille religieuse orthodoxe.

Mussbacher, qui achemine un ou deux corps de patients Dignitas chaque année en Israël, n’a pas tenu compte des consignes données par Levy.

« Chaque personne qui se suicide est une personne de trop », a dit Mussbacher à JTA. « Je refuse d’avoir des contacts avec les familles avant l’acte ou de faire partie d’un aspect quelconque de la planification. Mais une fois que c’est fait, je suis tenu par les lois religieuses de contribuer à l’enterrement du corps d’un juif. C’est une mitzvah. »

Levy a nié qu’il était intervenu dans les dispositions relatives à l’inhumation de Nurit Marmurstein, qualifiant cette allégation de « désinformation ».

« Je n’ai rien à voir avec cette affaire », a-t-il dit à JTA.

A titre d’illustration : Des soldats de Tsahal transportent le cercueil d’un citoyen israélien tué la veille. Le suicide n’est pas la cause de la mort. (AFP/JACK GUEZ)

Dignitas et l’agence de Mussbacher, Jumbo Air Cargo, demandent plusieurs milliers de dollars pour transporter un corps. Mais avec Dignitas, la procédure dure une semaine. L’agence de Mussbacher assure le rapatriement le lendemain, ce qui est essentiel pour les Juifs désireux de respecter le commandement religieux selon lequel l’enterrement doit avoir lieu le plus tôt possible après la mort.

Au milieu des débats de 2010 sur la loi suisse autorisant le suicide assisté, la Fédération suisse des communautés israélites a publié une déclaration de politique expliquant pourquoi elle ne participera pas à l’élaboration de dispositions pour cette pratique, même si le gouvernement a consulté la fédération pour apporter sa contribution.

Alors que la fédération se félicite que le gouvernement a ouvert le sujet au débat, la déclaration souligne que la communauté juive « ne peut et ne veut pas participer à la rédaction d’un document juridique » concernant cette pratique.

Le rabbin Mendel Rosenfeld, émissaire du mouvement Habad Loubavitch à Zurich, est tellement opposé au suicide assisté qu’il rejette ce terme.

« Vous voulez dire meurtre assisté », a-t-il dit à JTA. « C’est profondément immoral. »

Jakob Ledereich, rabbin orthodoxe suisse, s’oppose également catégoriquement à l’implication de tiers dans le suicide. Mais, a-t-il ajouté, « Je ne peux pas blâmer les gens qui se suicident eux-mêmes. »

« Je sais que c’est interdit », dit-il, « mais quand j’y pense rationnellement, je ne peux pas blâmer la décision d’un patient en phase terminale qui souffre énormément de mettre fin plus tôt à cette torture. »

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