Le talentueux violoniste Yevgeny Kutik marie ses racines judéo-russes à la modernité
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'Lorsque les mots échouent, la musique s’exprime'

Le talentueux violoniste Yevgeny Kutik marie ses racines judéo-russes à la modernité

La famille du musicien avait fui l’antisémitisme institutionnalisé de l’URSS avec une valise remplie de partitions lorsqu’il avait 5 ans. Et maintenant, il parcourt le monde libre avec son violon vieux d’un siècle

Le violoniste Yevgeny Kutik en concert au Temple Emanuel de Newton,dans le  Massachusetts, le 16 décembre 2016 (Crédit :Leah Kleiman)
Le violoniste Yevgeny Kutik en concert au Temple Emanuel de Newton,dans le Massachusetts, le 16 décembre 2016 (Crédit :Leah Kleiman)

BOSTON — Enfant de cinq ans et réfugié de l’Union soviétique, Yevgeny Kutik est arrivé aux Etats Unis avec la musique dans le sang et dans la peau.

A Minsk, en Biélorussie, le père de Kutik jouait de la trompette au sein de l’orchestre philarmonique de l’état et sa mère donnait des cours de violons aux enfants talentueux. Après qu’elle a été contrainte à renoncer à l’enseignement en raison des quotas sur les Juifs, la mère de Kutik a décidé qu’elle ne pourrait pas élever sa famille en Biélorussie, où l’antisémitisme était attisé par les chefs du gouvernement de même que par les médias.

« J’ai toujours eu pleinement conscience du fait qu’il ne s’agissait pas seulement de nous, mais d’une vague composée de millions de personnes qui ont quitté leur quotidien parce qu’ils étaient Juifs et injustement traités », déclare Kutik dans une interview accordée au Times of Israel.

La famille a donc émigré, accompagnée par les grands-parents maternels de Kutik, de Biélorussie en 1990 et s’est installée dans la région des Berkshires, dans le Massachusetts.

Là-bas, dans l’un des lieux phares de la musique classique du pays, Kutik, qui a maintenant 31 ans, a fréquenté une synagogue conservatrice et a célébré sa bar mitzvah. Sa curiosité toutefois l’a toujours orienté vers les terres qui avaient vu vivre sa famille, que ce soit la Biélorussie ou l’Europe en général.

« J’étais fasciné par la manière dont j’avais été arraché de cet endroit, me retrouvant à grandir ici, comme un gamin américain », explique Kutik.

L’un des professeurs les plus influents du musicien a été le légendaire Roman Totenberg, dont la carrière avait commencé à Lods, en Pologne, à l’âge de neuf ans.

Lorsque Kutik a commencé à travailler avec Totenberg, ce dernier était âgé de 91 ans et avait été le mentor de milliers d’élèves.

« Roman avait connu des compositeurs dont j’étudiais personnellement la musique, dont je jouais les créations en essayant de faire de mon mieux. Ils avaient un son et une approche musicale différents à ce moment-là qui leur étaient dictés par leur origine », dit Kutik en évoquant son ancien enseignant, décédé en 2012.

« Je crois très fermement que celui que vous êtes, votre identité et la façon dont vous avez grandi se reflètent dans la manière dont vous jouez et dans ce que vous dites », explique Kutik.

« Roman donnait des leçons à des élèves de son âge pour ramener du pain à sa famille. J’ai le sentiment que j’ai moi aussi la même origine, que cette histoire est celle de ma famille et que c’est ça que je transmets ».

Le violoniste Yevgeny Kutik sur une photo promotionnelle (Crédit : Corey Hayes)
Le violoniste Yevgeny Kutik sur une photo promotionnelle (Crédit : Corey Hayes)

Après voir fait ses études à l’université de Boston et au Conservatoire de Nouvelle Angleterre, Kutik a débuté aux côtés de l’orchestre des Boston Pops en 2003.

Les récompenses ont commencé à s’accumuler alors que le musicien, qui considère toujours Boston comme sa ville, a affiné ce qu’il qualifie lui-même de « son du vieux monde qui se transmet à l’intelligence moderne ».

Dans trois albums qui ont été enregistrés depuis 2012, l’héritage juif russe de Kutik se reflète avec aplomb. Son premier album, intitulé en anglais « Sounds of Defiance: Music of Shostakovich, Schnittke, Pärt, and Achron », était une compilation de morceaux écrits durant des épisodes douloureux de la vie des compositeurs, chacun d’entre eux ayant utilisé la musique pour troubler les lignes partisanes des autorités dictatoriales.

« Ces compositeurs ont risqué leurs vies et leur réputation pour s’exprimer », dit Kutik, mentionnant Dmitri Shostakovich, qui a été longtemps la cible des autorités soviétiques.

Dans la collection “Defiance” de Kutik, il y avait également deux compositions écrites par Joseph Achron — « Hebrew Melody » et « Hebrew Lullaby ». Achron est un compositeur juif du début du siècle qui a cherché à créer une musique nationale juive qui puisse trouver une résonance auprès des foules.

Le morceau mélodramatique « Hebrew Melody », par exemple, s’est basé sur une chanson qu’Achron avait entendue alors qu’il était enfant dans une synagogue de Varsovie.

Pour l’album de 2014 de Kutik, intitulé en anglais « Music from the Suitcase: A Collection of Russian Miniatures », l’artiste est revenu à des partitions que sa mère avait placées dans un bagage avant le départ de la famille de Minsk en 1990.

Le violoniste Yevgeny Kutik en concert au Temple Emanuel de Newton,dans le Massachusetts, le 16 décembre 2016 (Crédit :Leah Kleiman)
Le violoniste Yevgeny Kutik en concert au Temple Emanuel de Newton,dans le Massachusetts, le 16 décembre 2016 (Crédit :Leah Kleiman)

Dans cette valise, Kutik avait découvert des ouvrages “miniatures” basés sur des aspects non généralistes de la culture russe, un art qui avait été mal vu par les autorités soviétiques. La mère de Kutik avait mis de côté, par exemple, une valse extraite de “Cendrillon” de Prokofiev et le grand classique de la culture yiddish “Oyfn Pripetshik” (“sur le four de cuisson”).

Cet air a été utilisé dans une scène célèbre du film « La Liste de Shindler », où une petite fille portant un manteau rouge arpente les rues pendant la liquidation du ghetto de Varsovie.

‘Lorsque vous, enfants, grandirez, vous comprenez combien de larmes ont été versées sur ces lettres’

« Lorsque vous, enfants, grandirez, vous comprenez combien de larmes ont été versées sur ces lettres, et combien de pleurs », avait écrit le poète populaire Mark Markovitch Warshawsky dans sa chanson « Oyfn Pripetshik », écrite à la fin des années 1890.

« Pendant que vous endurerez nos années de souffrance, vous porterez ce fardeau, soyez inspirés par ces petites lettres, leur message est à partager par tous ».

Pour Kutik, des chansons comme “Oyfn Pripetshik” sont devenues « l’incarnation physique de notre famille et de notre voyage », dit-il.

La mère de Kutik, après tout, a emporté des partitions au lieu de vêtements pour partir en Amérique.

Un concert particulièrement profond de Kutik a eu lieu dans l’ancien camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau en 2012. Il avait été invité par la Marche des vivants à jouer durant le pèlerinage annuel des adolescents juifs sur ce site où 1,1 millions de Juifs ont été assassinés par les Nazis.

« Je ne savais pas à quoi m’attendre », explique Kutik en évoquant son voyage en Pologne. « A Birkenau, j’étais glacé jusqu’à la moëlle, mais le soleil était là et les oiseaux chantaient. C’était un sentiment de paix étrange avec les âmes qui avaient péri là-bas, très poignant ».

Au mois d’octobre dernier, Kutik a sorti l’album « Words Fail », inspiré par les séries pour piano « Romances sans paroles » de Felix Mendelssohn.

‘J’ai toujours eu du mal avec les mots et à vraiment exprimer ce que je veux en utilisant les mots, c’est un moyen imparfait’

“J’ai toujours eu du mal avec les mots et à vraiment exprimer ce que je veux en utilisant les mots, c’est un moyen imparfait”, dit Kutik, qui va se marier au mois de juin. « C’est un album de morceaux sur les mots, qui explore ce moment exact où les mots échouent et om nous recourons à d’autres moyens », ajoute-t-il.

Après avoir joué lors de la Marche des vivants, Kutik a décidé d’enregistrer pour l’album “T’filah” (“Prière) de Lera Aerbach. Ecrit en 1996, le solo de violon d’Auerbach est une réaction à l’Holocauste qui emporte les auditeurs d’un son liturgique apaisant à une construction d’émotions frénétique.

Concernant ses préférences musicales, le violon de Kutik remonte à quelques générations. Fabriqué en Italie par Stefano Scarampella en 1915, le violon et son maître ont parcouru le monde du Texas à Tokyo ces dernières années, mais ont toujours donné un espace aux racines musicales judéo-russes de Kutik.

« Lorsque les mots échouent, la musique s’exprime », conclut Kutik, reprenant une citation faite par Hans Christian Andersen qu’il a fait sienne depuis longtemps.

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