L’écrivain Roald Dahl était-il un sectaire invétéré ?
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« Il y a un trait de caractère chez les Juifs qui provoque effectivement l’animosité, peut-être est-ce une sorte de manque de générosité envers les non-Juifs »

L’écrivain Roald Dahl était-il un sectaire invétéré ?

L'auteur de livres pour enfants, révéré dans le monde entier, était connu pour ses saillies antisémites

Une scène du film Le bon gros géant, réalisé en 2016 par Steven Spielberg pour Walt Disney Pictures. (Crédits : autorisation)
Une scène du film Le bon gros géant, réalisé en 2016 par Steven Spielberg pour Walt Disney Pictures. (Crédits : autorisation)

Tout le monde sait que l’auteur de livres pour enfants Roald Dahl aimait les orphelins et les exclus. De Charlie et la Chocolaterie à James et la pêche géante, il existe peu d’écrivains aussi appréciés. Et avec la sortie vendredi aux Etats-Unis du film très attendu Le Bon Gros Géant, son lectorat ne pourra qu’augmenter.

Mais peu des fans les plus fervents de l’auteur savent que Dahl a officiellement exprimé du mépris pour les Juifs et d’autres minorités. Même Steven Spielberg a assuré qu’il n’était pas au courant.

Selon le réalisateur du Bon Gros Géant, cet aspect de la vie publique de Dahl n’a pas été abordé quand il a commencé à travailler sur le film. Lors d’une conférence de presse pendant le Festival de Cannes le mois dernier, le réalisateur juif le plus accompli d’Hollywood a déclaré qu’il « n’était pas au courant des histoires personnelles de Dahl » avant de filmer Le BGG pour Walt Disney.

Ecrit en 1982, le BGG raconte l’histoire d’une orpheline et d’un géant, qui font équipe pour combattre des monstres dévoreurs d’enfants. Le roman a remporté de nombreuses récompenses, et a été adapté en pièce de théâtre et en téléfilm.

« J’étais concentré sur l’histoire que Dahl avait écrite », se souvient Spielberg, le réalisateur de La Liste de Schindler et le fondateur de la fondation pour la Shoah. « Je n’avais aucune idée de ce qui lui avait été prétendument attribué, de ce qu’il aurait pu dire », a-t-il confié à des journalistes à Cannes.

La mort de Dahl en 1990 a poussé des critiques à dénoncer les saillies intolérantes de l’auteur, un aspect de Dahl rarement évoqué dans les nécrologies. Écrivant que Dahl était un antisémite « flagrant et reconnu », l’ancien directeur de la Ligue Anti-Diffamation Abe Foxman a réprimandé le New York Times pour son éloge de Dahl, qui négligeait de mentionner cet aspect des déclarations publiques de l’auteur.

« L’éloge de M. Dahl en tant qu’écrivain ne doit pas cacher le fait qu’il était aussi sectaire », écrivit Foxman dans sa lettre du 7 décembre 1990 au rédacteur en chef du NYT, lettre qu’il poursuit en citant certaines des remarques antisémites de Dahl.

« Il y a un trait de caractère chez les Juifs qui provoque effectivement l’animosité, peut-être est-ce une sorte de manque de générosité envers les non-Juifs », déclarait Dahl dans une interview de 1983 avec le magazine britannique New Statesman.

Une photo de l’écrivain Roald Dahl, datée en 1954. (Crédits : domaine public)
Une photo de l’écrivain Roald Dahl, datée en 1954. (Crédits : domaine public)

L’écrivain ne s’est pas non plus gêné pour blâmer les victimes de la Shoah pour leur propre meurtre, comme il l’a expliqué dans cette même interview.

« Je veux dire, si vous et moi étions dans la queue menant à ce que nous saurions être des chambres à gaz, je préférerais essayer d’emporter un gardien avec moi dans la mort ; mais ils étaient toujours si soumis », a-t-il dit des Juifs assassinés par les nazis dans les camps de la mort.

Les commentaires antisémites de Dahl ont augmenté au cours des dernières années de sa vie, notamment lors de l’invasion par Israël du Liban en 1982. Ce conflit a donné à Dahl l’opportunité de mêler des motivations antisémites classiques avec la couverture médiatique du carnage, alors que l’Etat juif cherchait à défaire les positions des terroristes de l’OLP dans le nord d’Israël.

Accusant Israël de « bestialité » au Liban, Dahl a considéré que l’armée israélienne s’était comportée « comme Hitler et Himmler » dans son traitement agressif des terroristes. Dans un article de 1983 pour la revue Literary Review, Dahl posait cette question : « Israël, comme l’Allemagne, doit-il être mis à genoux avant qu’il n’apprenne à se comporter dans ce monde ? ».

A Cannes, Spielberg a confié au New York Times qu’il n’avait « aucune excuse » pour ne pas avoir effectué de recherches sur les déclarations publiques de Dahl. Mais le réalisateur de 69 ans a également rejeté les accusations qui faisaient de Dahl un antisémite fanatique, comparant ces brimades à celles des hommes vieux jeu d’Hollywood qui condamnaient les Juifs de temps en temps, et certains – comme les frères Disney – étaient des amis proches de Dahl.

Le réalisateur Steven Spielberg lors d’un discours au Pentagone, Etats-Unis, le 11 août 1999. (Crédits : domaine public)
Le réalisateur Steven Spielberg lors d’un discours au Pentagone, Etats-Unis, le 11 août 1999. (Crédits : domaine public)

« Plus tard, quand j’ai commencé à poser des questions à des gens qui avaient connu Dahl, ils m’ont dit qu’il aimait dire des choses qu’il ne pensait pas, juste pour obtenir une réaction », a expliqué Spielberg au New York Times. « Et tous ses commentaires, que j’ai désormais lus – à propos des banquiers, tous ces vieux stéréotypes des années 30 venant d’Allemagne – il les disait pour l’effet produit, même si c’était des paroles horribles », a-t-il ajouté.

Malheureusement pour ceux qui aimeraient dissimuler l’intolérance de Dahl, l’écrivain n’était pas exactement un sectaire « en privé » dont les remarques auraient été rapportées. Le créateur des Deux gredins s’est exprimé en public – à de nombreuses reprises – en étant contre les Juifs et d’autres minorités.

Dans un effort étouffé jusqu’à aujourd’hui, les livres pour enfants de Roald Dahl, renommés dans le monde entier, ont été lourdement édités pour enlever des passages qui montraient son mépris pour les femmes, les Noirs, les personnes handicapées, et d’autres groupes que Dahl aimait marginaliser, souvent avec des stéréotypes qui dépassaient les limites.

Une Anjelica Huston méconnaissable dans le film Sacrées Sorcières, produit en 1990 par les frères Warner et basé sur le livre de Roald Dahl. (Crédits : autorisation)
Une Anjelica Huston méconnaissable dans le film Sacrées Sorcières, produit en 1990 par les frères Warner et basé sur le livre de Roald Dahl. (Crédits : autorisation)

Même Matilda, l’un des rares romans de Dahl avec une héroïne, racontait en fait l’histoire d’une « diabolique petite effrontée », jusqu’à ce que l’éditeur Stephen Roxburg retire le contenu misogyne du manuscrit original. Sacrées Sorcières et Charlie et la Chocolaterie ont aussi subi des changements drastiques pour couper les passages misogynes et racistes, respectivement. D’une façon mémorable, Dahl a une fois qualifié Cendrillon de « sale pute ».

Méprisant des femmes et des minorités comme il l’était, Dahl s’était entouré d’aides – certains étant juifs – pour « blanchir » ses descriptions de groupes marginalisés et des stéréotypes qu’il proclamait en public comme sur le papier.

Une vie d’intolérance

Après une enfance dans les internats stricts du Pays de Galles, Dahl a servi dans la Royal Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a survécu à un atterrissage d’urgence, lui causant de sérieuses blessures, puis il a tracé son chemin jusqu’à Hollywood, où il est devenu un ami proche de Walt Disney, le Willy Wonka du monde réel et également accusé d’antisémitisme.

Comme l’expliquait Alex Carnevale, spécialiste de l’écrivain, en 2011, l’auteur était « un garçon malheureux et harcelé par ses camarades, et une fois adulte il aspirait à ce type de domination qu’il n’avait jamais pu atteindre pendant son enfance ». Dalh était un « homme gargantuesque, il mesurait 2 mètres de haut, mais il voulait rester un enfant », analysait Carnevale, qui a enquêté sur les premiers écrits, non édités, à la recherche de passages haineux.

Walt Disney (à g.) rend visite à l’ancien scientifique nazi Wernher von Braun en 1954, ayant longtemps admiré le jeune et brillant créateur d’armes suscitant l’étonnement. (Crédits : domaine public)
Walt Disney (à g.) rend visite à l’ancien scientifique nazi Wernher von Braun en 1954, ayant longtemps admiré le jeune et brillant créateur d’armes suscitant l’étonnement. (Crédits : domaine public)

« Dahl croyait en un gouvernement mondial et ressentait beaucoup de sympathie pour Hitler, Mussolini, et toute la cause nazie », continuait Carnevale. « Ses histoires étaient pleines de caricatures de Juifs cupides… L’attitude de Dahl envers les Juifs et les femmes ressemblait à celle de Willy Wonka envers les syndicats de travailleurs », notait le journaliste.

Une critique de livre rédigée par Dahl en 1983 pour la revue britannique Literary Review lui a permis de pointer « ces puissants banquiers juifs américains » qui « dominent complètement les grandes institutions financières là-bas », par exemple. Il a aussi descendu en flammes les médias pour être « entièrement » possédés par des Juifs qui couvrent les atrocités commises par Israël.

« Je suis assurément anti-Israël, et je suis devenu antisémite », avait déclaré Dahl au journal The Independent en 1990, huit mois avant son décès. L’écrivain a attribué une partie de son antisémitisme à la présence de « personnes juives dans d’autres pays comme l’Angleterre qui soutiennent fermement le sionisme ».

L’écrivain Roald Dahl en 1982, lorsque ses commentaires contre les Juifs et Israël ont commencé à augmenter. (Crédits : domaine public)
L’écrivain Roald Dahl en 1982, lorsque ses commentaires contre les Juifs et Israël ont commencé à augmenter. (Crédits : domaine public)

Certaines personnes proches de Dahl étaient prêtes à minimiser l’importance des déclarations publiques de Dahl, bien que sachant que même les livres pour enfants de Dahl avaient dû être purgés de stéréotypes désobligeants. La directrice du musée Roald Dahl en Angleterre, Amelia Foster, a attribué les commentaires antisémites de Dahl après l’invasion par Israël du Liban au don de l’écrivain pour la provocation.

« C’est un nouvel exemple de comment Dahl refusait de tout prendre au sérieux, même lui-même », avait expliqué Foster à un journal allemand en 2008. « Il était très en colère envers les Israéliens. Il a eu une réaction puérile face à ce qu’il se passait en Israël. Dahl voulait provoquer, comme il l’a toujours fait lors des dîners. Son éditeur était un juif, son agent était un juif… Il m’a demandé d’être son manager, et je suis juive », racontait Foster à propos de son ancien boss.

Une scène du film Le Bon Gros Géant, sorti en 2016. (Crédits : Walt Disney Pictures)
Une scène du film Le Bon Gros Géant, sorti en 2016. (Crédits : Walt Disney Pictures)

« Pour quelqu’un qui s’autoproclamait antisémite, raconter des histoires qui disent exactement l’inverse, embrassant les différences entre les races, les cultures, les tailles et les langues, comme Dahl l’a fait dans le Bon Gros Géant, c’est un paradoxe », a remarqué Spielberg au dernier Festival de Cannes.

Il est possible, cependant, qu’étant donné que le légendaire réalisateur avait besoin de l’autorisation des gestionnaires des droits de Dahl pour faire son film, Spielberg n’allait pas mener un « moment d’enseignement » sur les gigantesques pans de sectarisme ôtés des livres de Dahl.

« Etre si talentueux et pourtant plein de mépris pour les autres était le problème de Dahl », écrivait le journaliste Carnevale. « Ses créations reflétaient cette haine de lui-même, mais si elles ne l’avaient pas fait, elles n’auraient pas été des explications honnêtes d’un monde cruel et sans pitié ».

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