L’Egypte nostalgique de l’âge d’or de la chanson arabe
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L’Egypte nostalgique de l’âge d’or de la chanson arabe

Jusque dans les années 1970, l'industrie musicale égyptienne bouillonne, mais à partir des années 1990, les pays du Golfe livrent à l'industrie égyptienne une concurrence acharnée

Le chanteur égyptien Ahmad Adel à l'Institut de musique arabe du Caire, le 20 janvier 2019. (Crédit : Mohamed el-Shahed / AFP)
Le chanteur égyptien Ahmad Adel à l'Institut de musique arabe du Caire, le 20 janvier 2019. (Crédit : Mohamed el-Shahed / AFP)

Sur scène, en costume-cravate bleu ciel, Ahmed Adel interprète avec ferveur un classique de la chanson arabe, cultivant une nostalgie romantique pour l’époque où Le Caire était encore la capitale incontournable de ce type musical.

Après une introduction à l’oud (luth oriental), sous l’acclamation du public, il entonne un « Mawal », mélodie traditionnelle qui fait la part belle aux longues voyelles.

« Ya leil » (ô nuit), répète le chanteur avec la langueur de l’interprète original Mohamed Abdel Wahab. « Allah! », s’exclament des spectateurs en signe d’exaltation, dans la petite salle comble à l’architecture mamelouk de l’Institut de musique arabe du Caire.

« Les chansons modernes marchent un jour ou deux, un mois, un an, puis on n’en entend plus parler tandis qu’Abdel Wahad et Oum Kalthoum existent toujours jusqu’à aujourd’hui », s’extasie Ahmed Adel en coulisses.

Jusque dans les années 1970, l’industrie musicale égyptienne bouillonne. Oum Kalthoum, Mohamed Abdel Wahab, Abdel Halim Hafez et d’autres font du Caire un véritable Hollywood de la chanson arabe, attirant des talents de toute la région.

Tamer Attallah, Hani El Dakka et Mahmoud Siam, du groupe égyptien Massar Egbari, dans un studio d’enregistrement au Caire, le 29 janvier 2019. (Crédit : Mohamed el-Shahed / AFP)

Mais à partir des années 1990, les pays du Golfe livrent à l’industrie égyptienne une concurrence acharnée, en particulier le label Rotana, propriété du prince saoudien milliardaire Al Walid Ben Talal.

Et la révolution de 2011, qui plonge l’Egypte dans le chaos politique et économique, porte un coup de grâce au secteur.

Pourtant, dans les rues comme les maisons, la voix puissante d’Asmahan, chanteuse syrienne qui a vécu au Caire, ou encore les mélodies voluptueuses de Najat al-Saghira se mêlent toujours au son des tubes pop, aux hurlements des commentateurs sportifs et aux psalmodies islamiques.

Attirer « les jeunes »

Hani El Dakkak du groupe égyptien Massar Egbari, dans un studio d’enregistrement au Caire, le 29 janvier 2019. (Crédit : Mohamed el-Shahed / AFP)

M. Adel monte régulièrement sur scène pour rendre hommage à ses idoles, accompagné d’une troupe de l’Opéra du Caire.

« Ces événements-là ont beaucoup de succès », assure Jihan Morsi, la directrice du département des musiques orientales de cet établissement public, qui se réjouit d’avoir « réussi à préserver l’identité arabe ».

Pour que le public vienne se « nettoyer les oreilles » du bruit infernal de la capitale, elle fait aussi venir des vedettes de la pop arabe, comme Angham, Saber Rebaï, Waël Jassar : « Ce sont de belles voix qui ont un public de jeunes. Les jeunes viennent les voir, assistent aux parties consacrées aux vieilles chansons et apprécient », se félicite Mme Morsi.

De son côté, l’industrie musicale cible aussi la jeunesse pour raviver le patrimoine.

Pour ce faire, Sono Cairo (Sawt al-Qahira, en arabe), historique société de production, mise sur internet – malgré de notoires déboires financiers et de récurrentes batailles judiciaires autour des droits d’auteur sur les chansons d’Oum Kalthoum.

Connu pour avoir produit celle que l’on surnomme « l’astre de l’Orient », Sono Cairo investit – comme d’autres sociétés de production – dans les technologies avec son répertoire de classiques, notamment via des contrats avec YouTube et des opérateurs de téléphonie.

« Nous avons commencé la numérisation et nous continuons pour atteindre les jeunes », explique Doaa Mamdouh, cheffe des services internet de la maison de disques.

Electro-chaabi et scène underground

En outre, « les émissions de télé-crochet comme Arab Idol et The Voice montrent des personnes qui chantent des chansons anciennes. Alors tout le monde se met à chercher (sur internet) ‘qui chante cette chanson magnifique ? On veut l’écouter' », relève-t-elle.

Publiés sur la toile par des sociétés ou des particuliers, les vidéos en noir et blanc du patrimoine égyptien rivalisent difficilement face à la multitude de clips actuels.

De jeunes artistes du Liban, du Maroc ou des Emirats engrangent des millions de vues sur YouTube, chantant généralement dans leur propre dialecte et sans passer nécessairement par Le Caire.

Mais l’Egypte produit elle aussi de nouvelles vedettes de la pop, du rap, du rock ou de l’électro-chaabi – à mi-chemin entre folklore et hip-hop et conspué par les puristes.

Et une nouvelle scène dite alternative, ou « underground », grandit à travers le monde arabe.

Un classique à leur manière

Dans leur studio aménagé dans une petite villa du Caire, les cinq quadragénaires au style décontracté du groupe de rock Massar Egbari reprennent un classique, à leur manière. Batterie, basse et synthétiseur accompagnent le chanteur à la voix grave et rauque, qui entonne « Ana Hawit » (J’ai aimé) de Sayed Darwich, l’un des pionniers de la musique arabe moderne.

A la fois inspirés par les grands artistes d’antan et adulés par les jeunes, ils se réjouissent des nouveaux moyens de production. « Désormais, on peut enregistrer quelque chose à la maison, à moindre frais », explique le bassiste Ahmed Hafez.

Loin des envolées sentimentales, les groupes comme Massar Egbari se distinguent en évitant les chansons d’amour sirupeuses de la variété populaire.

« On essaie toujours de parler de problèmes sociaux ou de choses dont peut-être personne ne parlait auparavant », se targue Hani El Dakkak, chanteur et guitariste, décrivant le style du groupe comme une rencontre entre Sayed Darwich et Pink Floyd.

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