L’encadrement de la petite-enfance commence à peine à évoluer en Israël
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L’encadrement de la petite-enfance commence à peine à évoluer en Israël

Contrairement à la France, où l'encadrement est soumis à un lourd arsenal administratif, l'État hébreu a laissé se développer un très grand nombre de crèches illégales

Journaliste Société-Reportage

Des enfants de maternelle dans leur salle de classe (Crédit : Edi Israël / Flash90)
Des enfants de maternelle dans leur salle de classe (Crédit : Edi Israël / Flash90)

La mort violente et cruelle de la petite Yasmin Vinta agée de 14 mois en mai 2018 – maltraitée par son assistante maternelle – a secoué les Israéliens et la Knesset. Un projet de loi, vieux d’une dizaine d’années et visant à placer des caméras de surveillance dans les crèches, a été adopté en première lecture le 26 novembre dans le sillage de la mobilisation qui a suivi la mort de l’enfant.

Yasmin Vinta est morte après que son assistante maternelle l’eut lancée sur un matelas, recouverte d’une couverture avant de s’être allongée sur elle.

Le vote avait été reporté une énième fois en juin dernier quelques semaines après la mort de Yasmin, provoquant la colère des porteurs du projet de loi et de nombreux parents.

Les porteurs du projet de loi sur la vidéosurveillance, les députées YIFAT Shasha Biton (Koulanou) et Karin Elharrar (Yesh Atid) avaient accusé le gouvernement de freiner l’adoption de cette loi pour ne pas imposer de réglementations supplémentaires.

Les parents de la petite Yasmin Vinta, Dorina et Vladimir, montrent sa photo devant le jardin d’enfants où elle a été retrouvée morte à Petah Tikva, le 7 juin 2018 (Crédit :Roy Alima/Flash90)

En toile de fond, une éventuelle crainte du gouvernement d’alourdir les procédures d’ouverture de nouvelles garderies qui créent de l’emploi, et permettent aux parents de pouvoir travailler.

« Le projet de loi initié par la députée Yifat Shasha Biton (Koulanou), présidente du Comité des droits de l’enfant, a été approuvé lors de l’assemblée plénière de la Knesset avec le soutien de 67 députés. Il prévoit le placement de caméras dans des cadres destinés aux enfants âgés de 3 mois à 3 ans, comptant plus de 7 enfants, » explique Achaz Agam, une militante qui a participé aux débats parlementaires.

La page Facebook du groupe israélien baptisé « Se battre pour les enfants », qui compte 14 000 membres et dont certains ont été consultés par la commission de la petite enfance, a relayé dans les minutes qui ont suivi le résultat du vote à la Knesset.

Créé à la mort de Yasmin, ce forum a fait office de lieu de convergence des manifestations spontanées qui réclamaient une évolution de la législation autour de la petite-enfance à travers Israël – un domaine laissé jusque-là, peu ou prou, à l’abandon.

Dans ce groupe, se ressent à travers plusieurs commentaires la peur viscérale de parents qui craignent qu’en déposant leurs enfants en bas-âge à la crèche, ils ne l’exposent à la maltraitance de personnels non-formés et donc mal préparés face à la difficulté que représente la gestion d’enfants.

« Le temps est venu de changer le système éducatif, » écrit l’un des parents. « Il devrait y avoir un mécanisme pour contrôler et filtrer les nounous comme pour obtenir des armes », suggère une autre mère.

La dernière loi sur la question a été adoptée en 1965, et un grand nombre de parents affirment que son contenu est dépassé et qu’il ne correspond plus du tout aux normes contemporaines de contrôle et de sécurité nécessaires pour gérer et éduquer des enfants.

Yifat Shasha-Biton (Crédit : autorisation)

Selon Yaara Shilo, de la Coalition pour l’éducation, citée par Ynet, la situation est d’autant plus exceptionnelle que « c’est uniquement dans la petite enfance qu’il n’y a pas de supervision, qu’il n’y a pas de réglementation, et que tout le monde fait ce qu’il veut … Seulement 23 % des enfants âgés de 0 à 3 ans sont placés dans des établissements dotés de caméras de surveillance ».

« Plus de 70 % d’entre eux se trouvent dans des no-man’s land, où nous ne savons pas réellement ce qu’il se passe durant la plus grande partie des heures de la journée », déplore Shasha Biton.

La loi obligera les propriétaires des jardins d’enfants à délivrer un certificat d’intégrité, et à produire les permis de sécurité des locaux. Cette mesure exigera aussi une formation du personnel, l’accent étant mis sur les cours de secourisme, et l’injection de contenus éducatifs dès la petite enfance. En somme, Israël se rapprocherait ainsi d’un modèle à la française. Mais le projet de loi n’a pas encore force de loi.

Pour rattraper le retard israélien et assurer la sécurité des tout petits, la loi proposée par les partis centristes Koulanou et Yesh Atid appelle en plus à soumettre la responsabilité des garderies de 0 à 3 ans à un ministère en charge de la réglementation et de son application. Chose faite depuis le mois dernier.

N’attendant pas le vote de la loi, le Conseil de la petite enfance, un organe national dirigé par le ministre de l’Education Naftali Bennett (HaBayit HaYehudi) a été inauguré le 1er novembre dernier. Il réunit 22 membres issus de la société civile et de différents ministères. Son but vise à « garantir que le niveau de services pour les enfants d’âge pré-scolaire soit approprié et optimal ».

Comme en France, il existe différents types de crèches en Israël; le premier cercle est constitué des places fournies par les municipalités (michpahtone), le deuxième par celui des organismes sociaux comme la Wizo, le troisième par les crèches privées légales (peoutone) et – en partie – illégales.

Les michpahtones sont sous le contrôle de la municipalité qui se charge de la formation des puéricultrices et accueillent les enfants de 3 mois (durée du congé maternité en Israël) à 3 ans. Les peoutone les prennent en charge de 18 mois à 3 ans. Les crèches gérées par les organismes sociaux sont supervisées par la municipalité. « Il s’agit généralement de crèches de quartier, très demandées et dans lesquelles il faut s’inscrire plusieurs mois à l’avance. Les plus connues sont celles gérées par Naamat (non religieux), Wizo (traditionaliste) ou Emouna (religieux sioniste).

Dans les structures municipales et associatives sont accueillies en priorité les mères célibataires pour qui une place en crèche et à bon marché est primordiale pour travailler et boucler ses fins de mois.

Une formation parfois inexistante

Mais le manque de vidéosurveillance n’est pas tout. Les militants pointent aussi le manque de formation du personnel encadrant et de réglementation de l’Etat quant au nombre d’encadrants par enfant.

Dans une crèche où a été constaté un cas de maltraitance, il y avait 15 enfants en bas âge âgés de moins de 18 mois – avec seulement deux assistantes sans aucune formation professionnelle pour tout personnel. Dans un second cas, seulement deux assistantes et un responsable du cadre, soit trois membres du personnel sans formation pédagogique et sans certificat d’éducation pour tout un établissement de petite-enfance.

Israël est à la traîne par rapport au reste des pays développés sur le taux d’encadrements des enfants dans les crèches, un indicateur de moyens mobilisés en faveur de l’éducation des petits par l’Etat hébreu.

« Dans l’enseignement pré-primaire, selon une synthèse de l’OCDE, on compte près de 22 enfants par enseignant en France, contre moins de 15 en moyenne dans les pays de l’OCDE (abstraction faite du personnel non enseignant, comme les auxiliaires d’éducation), ce qui situe la France parmi les pays avec les plus faibles taux encadrement, puisque le ratio est supérieur à 20 élèves par enseignant uniquement au Chili, en Israël, au Mexique et en Turquie (il est inférieur à 10 élèves par enseignant en Estonie, en Indonésie, en Islande, en Nouvelle-Zélande, en Slovénie et en Suède) ».

Ouvrir une crèche en Israël

« Israël n’est pas la France, tempère Liora E. immigrée de France il y a un an, qui travaille à l’ouverture d’un gan [jardin d’enfants] à Raanana.

« Pour ouvrir une crèche, la seule chose obligatoire est un agrément de la mairie ». Une réglementation qui va de pair avec une quasi-absence de contrôle des garderies illégales qui ouvrent sans se déclarer.

Un grave et vaste problème, car selon Liora E., « 85 % des crèches privées qui existent aujourd’hui ne sont pas déclarées ».

En 2015-2016, Israël avait également découvert avec effroi l’existence de dizaines de crèches illégales dans la banlieue pauvre de Tel Aviv surnommées les « garages à enfants » où plusieurs nourrissons enfants de migrants et de réfugiés avaient trouvé la mort.

Une femme nourrit les enfants de familles de migrants africains illégaux dans une crèche du sud de Tel Aviv, le 28 mai 2015. Les visages des enfants ont été floutés pour protéger leurs identités. (Crédit : AFP/Jack Guez)

Le prix de l’agrément de la municipalité coûte autour de 200 000 shekels. Une place en crèche coûte entre 3 000 et 4 500 shekels par mois pour les plus chères d’entre elles.

Mais cette situation n’est heureusement pas appelée à stagner : « depuis le décès de Yasmin, les contrôles se multiplient, » souligne l’entrepreneuse française. « Une crèche peut désormais être fermée en 24 ou 48h ».

Liora E. analyse ainsi le danger de certaines de ces garderies « low-cost » : « beaucoup d’encadrantes n’ont pas le diplôme, et parfois même pas la fibre ni le savoir-faire ou la patience pour garder des enfants ».

Résultat, des cas d’abus en cascade qui sont venus défrayer l’actualité israélienne.

Ina Skivenko, enseignante dans un jardin d’enfants, soupçonnés d’être à l’origine de la mort de Yasmin Vinta, 14 mois, dans une crèche de Petah Tikva, lors d’une audience de la cour de Petah Tikva, le 3 juin 2018 (Crédit Roy Alima/Flahs90)

Avant d’inculper Ina Skivenko, 23 ans, pour homicide involontaire de la mort de Yasmin Vinta à Petah Tikva, les forces de l’ordre avaient aussi arrêté la semaine précédente Aviya Dahan, une enseignante de jardin d’enfants âgée de 63 ans, ainsi que son assistante de 28 ans, Lihi Ben Daniel, après qu’une vidéo eut montré une série d’incidents violents survenus dans leur crèche de Givatayim, dont des pincements, des gifles données, des insultes, des rebuffades et des griffures sur les petits pensionnaires.

« Les études pour devenir metapelet (assistante maternelle pour les 0-3 ans) durent 3 ans, et une ganenet (à partir de 3 ans) doit suivre 5 années d’études et faire une thèse, précise Liora E. Leur salaire sont de 8 000-8 500 shekels en début de carrière. Alors, les garderies préfèrent embaucher du personnel non qualifié qui lui coûte entre 4 000 et 4 500 shekels par mois ».

En Israël, les parents qui travaillent et souhaitent inscrire leurs enfants en crèche publique (pour un coût de 2 028 shekels contre 2 567 shekels dans une crèche associative) disposent d’aides financières.

Afin d’inciter les femmes à travailler ou à étudier, le ministère de l’Economie subventionne la garde de leurs enfants. Cette aide – plafonnée à 1 400 shekels par mois – repose sur un calcul complexe basé sur les revenus du couple et le nombre d’heures travaillées ou étudiées par la femme.

Pour plus d’informations sur les aides aux financements pour les jardins d’enfants :

Les crèches en France

Comme en Israël, en France le tarif d’une place en crèche dépend des revenus du foyer et du mode de garde : de la crèche collective pour parents aux revenus modestes qui reçoivent un financement de la CAF aux crèches privées sous contrat. Le prix mensuel peut ainsi varier de 50 euros (subventionné) à plus de 1 000 euros pour certains établissements privés de petite-enfance. Il existe une multitude de structures dédiées à la petite enfance en France: crèche, crèche inter-entreprise privée,  micro-crèche, crèche parentale… L’inscription est soumise à une commission d’attribution qui étudie le dossier. Le fait d’être en insertion professionnelle ou mère célibataire sont des critères prioritaires.

Ouvrir une garderie en France s’apparente, contrairement à Israël, à un véritable marathon administratif où toutes les étapes du projet, de la matière des sols à la qualité de la peinture, de la hauteur des fenêtres ou la qualité des jouets au sérieux du projet pédagogique sont soumis à la vérification minutieuse de différents organismes officiels : la Protection maternelle et infantile (PMI) doit valider le local, la Caisse d’allocations familiales signer la convention d’ouverture. Et les vérifications des normes de sécurité et de protection contre les incendies doivent être effectuées par des professionnels certifiés, le personnel embauché doit être dûment diplômé de la petite-enfance, etc…. Un modèle vers lequel s’achemine lentement Israël.

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