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L’envoyée US évoquera avec la Pologne sa demande de réparations à l’Allemagne

Lipstadt, qui se dit "déçue" de la demande de Varsovie, exprime son soutien aux manifestants iraniens et reste attentive à l’antisémitisme aux USA

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Deborah Lipstadt, envoyée spéciale des États-Unis pour surveiller et combattre l’antisémitisme, avec le grade d’ambassadrice, prend la parole lors de son audience de nomination au Sénat, au Capitole, à Washington, le 8 février 2022. (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik)
Deborah Lipstadt, envoyée spéciale des États-Unis pour surveiller et combattre l’antisémitisme, avec le grade d’ambassadrice, prend la parole lors de son audience de nomination au Sénat, au Capitole, à Washington, le 8 février 2022. (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik)

NEW YORK – L’envoyée spéciale de l’administration Biden chargée de la surveillance et de la lutte contre l’antisémitisme a déclaré son intention de faire pression sur le gouvernement polonais, « déçue » par les réparations demandées à l’Allemagne pour les Juifs tués par des Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale.

La Pologne demande en effet 1 300 milliards d’euros de réparations à l’Allemagne au titre de dommages de guerre, principalement pour les pertes humaines. La liste des pertes comprend un certain nombre de villages qui ont connu des pogroms dans lesquels des centaines, voire des milliers de Juifs ont été massacrés. Le gouvernement soutient, rapport à l’appui, que des réparations lui sont dues car ces attaques ont eu lieu lorsque l’Allemagne nazie occupait la Pologne.

Critiqué pour cette demande, l’auteur du rapport, Arkadiusz Mularczyk, a assuré que « les conventions internationales stipulaient que les occupants étaient responsables de la sécurité de la population ».

L’argument n’a pas convaincu l’ambassadrice américaine Deborah Lipstadt, qui a critiqué ce rapport lors d’une interview, mercredi : « Il est pour le moins troublant de dire que les Allemands auraient dû faire cesser ces agissements. »

« Une partie de la grandeur d’un pays est sa volonté de regarder où il a réussi et là où il a échoué », fait valoir l’envoyée américaine pour l’antisémitisme. « L’Amérique doit le faire. Et je pense que la Pologne doit le faire également. »

Lipstadt assure qu’elle n’avait pas encore eu connaissance du rapport polonais lorsqu’elle s’est entretenue avec l’ambassadeur de Pologne à Washington, plus tôt ce mois-ci. Mais elle doit se rendre en Pologne dans les mois à venir et « c’est évidemment un sujet que j’aborderai ».

L’ambassadrice tient à rappeler que la Pologne a nommé plusieurs personnalités de grande valeur au conseil consultatif pour le musée d’Auschwitz-Birkenau, dont le président du mémorial de la Shoah de Yad Vashem, Dani Dayan. Mais elle ajoute que cette demande de Varsovie « est décevante, c’est le moins qu’on puisse dire ».

Lipstadt s’est exprimée sur diverses questions de politique étrangère et intérieure, lors d’un entretien avec le Times of Israel en marge de la Semaine annuelle de l’Assemblée générale des Nations unies, qui a permis d’évoquer l’Iran, son récent voyage en Arabie saoudite et les Palestiniens.

Sondage sur l’Iran

Elle exprime d’emblée sa solidarité envers ceux qui manifestent en Iran, suite à la mort de Mahsa Amini, 22 ans, dont on pense qu’elle a été battue à mort lors en détention. Elle avait été interpelée par la très redoutée police de la moralité de la République islamique pour avoir porté le hijab d’une manière jugée « inappropriée ».

« Impossible de ne pas être indignée », affirme Lipstadt. « Au cas où quelqu’un aurait des doutes, cela ne devrait jamais arriver. »

« En tant que femme qui a consacré sa vie à comprendre et combattre l’intolérance, l’ignorance et la tyrannie, je me sens solidaire des femmes iraniennes qui défilent dans les rues pour dénoncer le traitement ignoble réservé aux filles et aux femmes par un régime brutal. Le peuple iranien mérite mieux », a-t-elle publié sur Twitter un peu plus tard.

Deux jours plus tôt, l’envoyé avait interpelé le président iranien Ebrahim Raisi sur Twitter, après ses insinuations sur la véracité de la Shoah, lors d’une interview accordée à 60 Minutes.

« Les événements historiques doivent être étudiés par des chercheurs et des historiens. Les événements laissent des traces. Si c’est le cas, on doit pouvoir enquêter et faire de recherches », a déclaré Raïssi après avoir été interrogé sur la question.

Lipstadt a écrit sur Twitter que les propos de Raïssi étaient « stupides et dangereux », une forme de « négation de la Shoah [et] d’antisémitisme ».

Son message a abondamment circulé, repris par le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison Blanche, Jake Sullivan, l’envoyé spécial américain pour l’Iran, Rob Malley, et le porte-parole du Département d’État, Ned Price.

Lipstadt se dit étonnée par la popularité de ce message. « C’est l’une des choses que je n’ai sans doute pas bien mesurée… quand j’ai pris le poste – [mon] impact – à ma très modeste échelle … [sur] la politique étrangère américaine. »

La politique des petits pas en Arabie saoudite

C’est en Arabie saoudite que Lipstadt a effectué son premier voyage en qualité d’ambassadrice, cet été. Elle a rencontré plusieurs responsables gouvernementaux, journalistes et membres de la société civile.

Elle a récemment félicité Riyad pour les améliorations apportées à la représentation des Juifs dans les manuels scolaires, mais confie qu’« il reste encore beaucoup à faire » en matière de lutte contre l’antisémitisme.

Toutefois, elle dit apprécier l’engagement « sincère » du pays à résoudre le problème.

Interrogée sur sa décision de commencer son travail à l’étranger dans un pays du Golfe, Lipstadt explique que toute amélioration de la perception des Juifs dans un pays du Moyen-Orient peut avoir un « effet domino » dans toute la région, susceptible d’« apaiser les tensions entre musulmans et juifs ».

« Persécution et génocide commencent par de petits actes : éradiquer la haine également », assure-t-elle, évoquant son action.

Rester à sa place sur la question palestinienne

Le mois dernier, Lipstadt a été l’une des nombreuses voix officielles américaines qui ont critiqué le chef de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pour avoir affirmé en Allemagne qu’Israël avait commis « 50 Holocaustes » contre les Palestiniens.

« La distorsion de la réalité de la Shoah peut avoir des conséquences dangereuses et alimenter l’antisémitisme », a-t-elle écrit au moment des faits.

À la question de savoir si elle a l’intention de s’entretenir avec Ramallah sur la question de l’antisémitisme, Lipstadt semble hésitante, reconnaissant la sensibilité politique de la question pour laquelle chaque mot est scruté à l’échelle mondiale.

« S’il y a de l’antisémitisme, je m’exprime. Si l’occasion se présentait sur cette question particulière… », commence-t-elle avant de se raviser et de dire : « Il faut là aussi être très prudent. »

L’envoyée spéciale des États-Unis pour combattre et surveiller l’antisémitisme Deborah Lipstadt prête serment devant la vice-présidente américaine Kamala Harris au bureau de cette dernière, à Washington, le 24 mai 2022. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Lipstadt a profité de l’occasion pour critiquer la Commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU sur le traitement des Palestiniens par Israël. Elle assure que l’enquête n’est pas intrinsèquement antisémite, mais que le conseil, basé à Genève, accorde une « attention disproportionnée » à Israël.

« Le fait de focaliser autant, et de manière aussi irrationnelle, sur Israël, comme nous l’avons vu dans le passé, a pour résultat de priver une critique légitime [de toute légitimité] », avance-t-elle.

Antisémitisme à l’extérieur comme à l’intérieur des frontières

La semaine dernière, Lipstadt a participé à une cérémonie organisée à Washington par Lufthansa, au cours de laquelle la compagnie aérienne a reconnu la définition de travail de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah.

Cette cérémonie, à laquelle ont pris part plusieurs représentants d’organisations juives, a eu lieu quatre mois après le débarquement, par des agents de Lufthansa, de tous les passagers visiblement Haredim d’un avion, au motif que certains d’entre eux refusaient de porter des masques.

L’envoyée américaine s’est jointe au chœur des organisations juives qui ont fustigé la compagnie aérienne pour cette manifestation d’antisémitisme.

L’adoption d’une définition de l’antisémitisme peut paraître étrange pour une entreprise commerciale, mais Lipstadt indique que cela s’est accompagné de plusieurs actions, dont l’établissement d’un programme de formation sur la question, à destination du personnel, et la nomination d’un cadre supérieur chargé de la question au sein de la compagnie aérienne.

Des passagers juifs débarqués d’un vol de Lufthansa sont accueillis par la police à leur arrivée à Francfort. (Crédit : Autorisation via JTA)

« Je ne pense pas que cela se reproduise de sitôt chez Lufthansa », assure-t-elle. « Il ne s’agit pas simplement de dire ‘Voilà, nous [avons adopté la définition]. Maintenant, tout est rentré dans l’ordre, nous avons coché la case : portons le badge IHRA et c’en est fini. »

L’action de Lipstadt a été relativement simple avec Lufthansa, dans la mesure où il s’agit d’une compagnie aérienne étrangère. En effet, le mandat de l’envoyée spéciale se limite à la lutte et à la surveillance de l’antisémitisme en dehors des États-Unis.

Cela n’empêche pas Lipstadt de dire son mot sur certaines questions intérieures, dont les fusillades de masse motivées par le racisme ou l’antisémitisme.

Dans un discours prononcé lors d’un événement à New York sur le pluralisme religieux, juste avant l’interview de mercredi, elle a souligné l’importance de reconnaître « l’interconnexion » des différentes formes de haine et la nécessité de les aborder ensemble, évoquant des cas de violences inspirées par la haine qui ont eu lieu aux États-Unis.

Illustration : Sur cette photo du 11 août 2017, des groupes nationalistes blancs défilent avec des torches sur le campus de l’Université de Virginie à Charlottesville, en Virginie. (Crédit : Mykal McEldowney/The Indianapolis Star via AP)

« Il est impossible de combattre la haine qui s’est déchaînée à Charlottesville, ou au supermarché Tops, sans reconnaître la nature connexe de l’antisémitisme et du racisme », explique-t-elle, liant la violence alimentée par les nationalistes blancs lors d’un rassemblement « Unite the Right » en Virginie, en 2017, à une fusillade de masse à motivation raciale survenue à Buffalo cette année.

Lipstadt indique que bien que la portée de son travail au Département d’État se limite aux affaires étrangères, elle est en contact avec Kristen Clark, procureure générale adjointe pour les droits civils au ministère de la Justice.

« Elle m’a demandé de l’alerter sur des questions internes qui pourraient ne pas être portées à sa [connaissance]. »

Interrogée sur le sens à donner aux gestes de certains partisans de Trump, lors de manifestations du week-end dernier, – que certains assimilent au salut hitlérien –, l’envoyée pour l’antisémitisme dit ne pas être sûre que la comparaison soit exacte avant de plaisanter, assurant qu’elle avait bien assez de questions « troublantes » à traiter avant celle-ci.

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