Leon Wieseltier : Je ne supporte pas Bibi mais il a raison sur l’Iran
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Leon Wieseltier : Je ne supporte pas Bibi mais il a raison sur l’Iran

L'éminent intellectuel américain durcit le ton sur Netanyahu, les dangers de Téhéran et les candidats à la présidentielle

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Leon Wieseltier (Crédit: Moshe Shai/FLASH90)
Leon Wieseltier (Crédit: Moshe Shai/FLASH90)

WASHINGTON – Défendant sa vive opposition face à l’accord sur le nucléaire iranien lors d’une récente réunion d’information avec des correspondants diplomatiques d’Israël, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a cité un article de Leon Wieseltier, un intellectuel juif américain qui est habituellement farouchement critique de ses politiques.

« Il y a un journaliste américain qui m’a sans cesse attaqué depuis des décennies. Cet homme n’a pas écrit une seule bonne parole sur moi en 30 ans de connaissance. Et pourtant, il est d’accord avec moi, c’est un mauvais accord », avait déclaré Netanyahu.

La semaine dernière, parlant au même groupe de journalistes israéliens en marge d’un match de baseball à Washington, Wieseltier a déclaré à la fois son aversion pour la personne de Netanyahu et son soutien à Netanyahu, l’adversaire de l’accord nucléaire.

« Je n’ai presque jamais écrit un bon mot sur lui alors il a raison de ne pas m’apprécier », a soutenu Wieseltier, l’un des commentateurs politiques principaux de l’Amérique.

« Mais je suis d’accord avec Bibi sur l’Iran. Il a raison à propos de l’accord ».

Tandis que les Nationals de Washington jouaient contre les Diamondbacks de l’Arizona, Wieseltier, 63 ans, a rappelé les origines de sa haine, vieilles de plusieurs décennies, contre Netanyahu – « Je ne peux pas le supporter », a-t-il dit – et a médité sur l’avenir de la communauté juive américaine, les relations entre Israël et les Etats Unis et les dommages que le mouvement de boycott pourrait causer à la légitimité de l’Etat juif.

Originaire de Brooklyn, Wieseltier a rencontré pour la première fois Netanyahu en 1982, lorsque le futur Premier ministre servait comme chef adjoint à la mission à Washington sous l’ambassadeur Moshe Arens.

« Dès l’instant où nous nous sommes rencontrés, nous ne nous sommes pas aimés », a déclaré Wieseltier, qui était le directeur littéraire de New Republic, de 1983 jusqu’à l’année dernière.

Leon Wieseltier en train de regarder les Nationals de Washington jouer contre les Diamondbacks de l'Arizona, le 4 août 2015 (Crédit : Raphaël Ahren / TOI)
Leon Wieseltier en train de regarder les Nationals de Washington jouer contre les Diamondbacks de l’Arizona, le 4 août 2015 (Crédit : Raphaël Ahren / TOI)

Le travail de Netanyahu consistait à « jouer avec les médias », s’est-il remémoré.

« Et il était très bon dans ce domaine. Il avait beaucoup de journalistes, y compris un de mes collègues de New Republic, qui lui mangeaient au creux de la main. Je n’avais pas l’intention de manger au creux de sa main ».

Wieseltier dit se souvenir du regard étrange de Netanyahu lorsque le futur Premier ministre a entendu parlé de l’élève de la yeshiva de Flatbush, diplômé de Harvard et d’Oxford et écrivain parlant couramment l’hébreu.

Le jeune diplomate israélien a dû être perturbé en réalisant que ce journaliste ne pouvait pas être trompé comme ses collègues, a supposé Wieseltier. « Je n’ai juste pas aimé la façon dont il fonctionnait ».

Au fil des ans, Wieseltier a critiqué sans concession Netanyahu, en particulier en ce qui concerne son inaction sur le problème palestinien.

« Il emmène Israël nulle part [et cela] rapidement. Vraiment. Status quo négatif est ce que c’est. Sa grande stratégie pour Israël est de faire en sorte qu’entre ce Shabbat et le prochain Shabbat, cela se passe sans problème, jusqu’à la fin des temps ».

Cependant, le raisonnement du Premier ministre sur l’Iran, d’autre part, a en grande partie raison, selon Wieseltier.

« Les Iraniens n’ont jamais pris la décision stratégique d’abandonner les armes nucléaires », a-t-il déploré. La menace nucléaire ne disparaîtra pas tant que le « régime théocratique criminel » à Téhéran n’est pas remplacé par un gouvernement plus démocratique, a-t-il avancé, ajoutant que l’accord permettra de renforcer les ayatollahs plutôt que de les affaiblir.

« Plus le régime reste au pouvoir, plus la région restera dangereuse ».

Même s’il ne croit pas que le Congrès tuera l’accord avec l’Iran, Wieseltier fait écho aux points de discussion de Netanyahu sur la façon dont un meilleure accord aurait pu être obtenu.

« Les sanctions auraient du être gardées et auraient dû être renforcées ». L’affirmation selon laquelle, si seulement il y avait eu plus de pression sur les Iraniens, ils auraient considéré l’idée d’abandonner leur programme d’armes nucléaires « ne semble pas ipso facto ridicule pour moi », a-t-il ajouté. « Beaucoup de choses étranges se sont produites ».

Le président américain Barack Obama a tendu la main vers l’Iran parce qu’il se sent coupable du soutien de l’Amérique pour le shah avant la révolution islamique de 1979, a affirmé Wieseltier, déplorant que l’administration ait refusé d’appuyer les récents efforts de démocratisation de la dissidence iranienne.

Le peuple et le gouvernement d’un pays sont deux choses très différentes, a-t-il souligné.

« La main tendue d’Obama à l’Iran depuis 2008 a toujours été vers le régime, ce qui me choque et me déconcerte aussi », dit-il. « Je préfère une approche très différente. Nous devrions faire tout notre possible pour rendre la vie du régime misérable – partout, partout dans le monde : dans les forums internationaux, les marchés, les forums culturels ».

Leon Wieseltier (Crédit : Moshe Shai/Flash90)
Leon Wieseltier (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Malgré les griefs de Wieseltier au sujet de l’accord avec l’Iran, qu’il a exposé dans un essai élaboré, il n’avait pas de bons mots au sujet des menaces de Netanyahu sur une frappe préventive contre les installations nucléaires de l’Iran: « J’ai toujours pensé que c’était de la merde, parce qu’il n’y a pas de solution militaire israélienne ».

L’écrivain à la crinière blanche, vêtu d’une chemise bleue sortie de son pantalon noir pour assister au match, n’était pas non plus élogieux au sujet de la façon dont le Premier ministre a géré les relations israélo-américaines à la suite de désaccords sur l’accord avec l’Iran. En fait, il l’a jugé profondément irresponsable.

« C’est possible d’être contre l’accord sans aliéner et sans susciter la colère de nombreuses personnes. Si la possibilité de la menace nucléaire iranienne est l’un des piliers de la planification de la sécurité d’Israël aujourd’hui, la relation israélo-américaine est un autre pilier. Il joue avec elle ».

Pour diverses raisons, le soutien américain envers Israël n’est pas aussi évident qu’il avait l’habitude d’être, a affirmé Wieseltier. « Il ne peut pas être tenu pour acquis plus. Il est très possible d’imaginer ‘un roi qui ne connaissait pas Joseph’ », a-t-il poursuivi, en invoquant le scénario biblique d’une superpuissance tournant le dos au peuple juif alors qu’à une époque il avait été amical.

« L’affiliation avec Israël et l’intensité de l’identification n’est pas ce que c’était. L’idée qu’une relation israélo-américaine très proche est un fait de la nature ou un fait de l’histoire n’est pas correcte ».

Wieseltier, qui se rend régulièrement en Israël, a dit qu’il était très inquiet à propos de cette tendance, et a posé une grande partie du blâme sur – qui d’autre – Netanyahu. « Israël est un endroit très attrayant. Netanyahu donne à Israël un air si peu attrayant à bien des égards », a-t-il fulminé.

« Il a un don, une compétence spéciale, pour faire d’un pays démocratique, remarquablement capitaliste, tolérant dans les limites et lui donner un attrait de lieu clos, un endroit sombre, qui rejette et dit non à tout. Il a la capacité pour cela. L’Israël qui existe réellement ne correspond pas à l’humeur, à la vision de ce que Netanyahu vend ».

‘Israël aura toujours trop d’attention’

Bien que la relation entre le Premier ministre et le président est définitivement « empoisonnée », Obama ne déteste pas Israël, a affirmé Wieseltier.

Mais c’est « le premier président américain qui ne ressent pas vraiment un sentiment spécial pour Israël », a-t-il souligné, tandis que les fans du Nationals Park applaudissaient la victoire 5-4 de leur équipe contre les Diamondbacks.

(« Je pense du baseball comme une chose très goy [non-juif] », a déclaré Wieseltier à la fin de notre conversation. « C’est l’une des raisons pour laquelle je l’aime bien ».)

Malgré les arguments féroces entre Washington et Jérusalem à propos de l’accord avec l’Iran, qui sont parfois accompagnés par des allégations sur la double loyauté, les Juifs américains n’ont absolument pas besoin de s’inquiéter, selon Wieseltier.

La puissance et le prestige de la communauté est plus forte que jamais, a-t-il suggéré. « Il y a une campagne [présidentielle] à venir et la même flatterie de la communauté juive américaine qui se passe tous les quatre ans qui se arrive à nouveau ».

Le président Obama accueillant un Seder de Pessah à la Maison Blanche en 2012 (Crédit : Pete Souza / The White House)
Le président Obama accueillant un Seder de Pessah à la Maison Blanche en 2012 (Crédit : Pete Souza / The White House)

Wieseltier n’est pas non plus impressionné par l’idée qu’Obama ou d’autres Américains sont « obsédés » par l’Etat juif, comme certains critiques l’ont soutenu.

« Israël demande à être admiré comme le meilleur et le plus fort et le seul allié démocratique de l’Amérique au Moyen-Orient. Les intérêts d’Israël ici sont présentés par un très petit groupe ethnique mais incroyablement influent et riche », a-t-il dit.

« Israël ne peut pas avoir les deux. Il ne peut pas avoir cela et ensuite se plaindre que trop d’attention lui soit accordé. Israël va toujours avoir trop d’attention ».

Cela ne veut pas dire qu’Israël n’a aucune raison de s’inquiéter. Outre la baisse du soutien des Juifs américains, Wieseltier s’inquiète également des efforts visant à délégitimer Israël. Le mouvement BDS est « très dangereux », a-t-il averti.

Beaucoup d’étudiants juifs ne savent pas comment réagir face à des attaques de plus en plus intenses sur Israël et pourraient éventuellement commencer à remettre en cause son droit à exister très, a-t-il dit.

« Je crains pour l’expérience de jeunes Juifs sur les campus universitaires. Cela peut être vraiment désagréable. Il y a un assaut soutenu sur la légitimité d’Israël ».

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