Leonard Cohen, Donald Trump et leurs chansons d’amour et de haine
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“If you are the dealer, I’m out of the game.”

Leonard Cohen, Donald Trump et leurs chansons d’amour et de haine

Lettre ouverte : Avec un prochain président ignorant ce que représentent les notions d’humilité et de générosité d’esprit, nous réclamerons longtemps la chaleur et l’inspiration de l’artiste

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Leonard Cohen au Festival international de Beincassim. (Crédit : Diego Tuson/AFP)
Leonard Cohen au Festival international de Beincassim. (Crédit : Diego Tuson/AFP)

Il y a huit ans, dans un stade de football de béton sans âme, Leonard Cohen avait inspiré Israël en personne pour la dernière fois. “Je ne sais pas si nous vivrons encore ça”, avait-il dit aux 50 000 fans présents, réunis dans un recueillement frissonnant au Ramat Gan Stadium. Il n’est jamais revenu.

D’une certaine manière, dans l’ombre des néons vacillants des bandeaux lumineux provenant du centre commercial et des magasins de meubles situés à proximité, l’artiste avait livré une expérience relevant du sacré – nous offrant des chansons inscrites dans les Ecritures, formées de toute une vie de conscience, d’aspirations et aussi d’auto-dépréciation.

Le concert avait duré trois heures et demi ahurissantes. Clairement, Cohen ne voulait pas partir. C’était des décennies de musique qu’il avait à partager avec nous une dernière fois. Le chanteur et poète juif, ce descendant d’une caste de prêtres, était revenu chez lui et se sentait béni entouré de son peuple.

Aucune chanson n’avait été décevante. Particulièrement émouvante, “Famous Blue Raincoat,” de l’album “Songs of Love and Hate” sorti en 1971, dont certains présument qu’elle est une métaphore d’Israël, légèrement “torn at the shoulder…”; “building your little house, deep in the desert.”

Mais le point d’orgue de la soirée avait été son interprétation du titre sorti au milieu des années 1980 “If It Be Your Will.”

Comme je l’avais écrit à l’époque, la chanson paraissait nous guider en reculant dans le temps, en revenant jusqu’au début du millénaire, sur ces terres, quand nos ancêtres parlaient et chantaient leurs prières de fidélité et de supplications avec l’absolue certitude qu’ils communiquaient avec leur Seigneur. “If it be your will, if there is a choice, let the rivers fill, let the hills rejoice,” implorait Cohen.

“Let your mercy spill, on all these burning hearts in hell, if it be your will, to make us well.” Puis deux des choristes qui l’accompagnaient, les soeurs Charley et Hattie Webb, s’étaient saisies du chant, leurs voix coulant au gré des mots soigneusement choisis par Cohen, des voix tournoyantes, dansantes et se rencontrant triomphalement dans des harmonies qui résonnaient, claires comme du cristal, à travers un stade étouffé, impressionné : “And draw us near, and bind us tight, all your children here, in their rags of light.”

Le stade avait été silencieux, ébloui face à la beauté parfaite de l’ensemble. Et cela, sûrement – nous l’avons tous ressenti – devait être ce qu’étaient les Temples des temps anciens.

Les paroles de cette chanson, tout comme d’autres façonnées par ce poète et musicien unique, étaient un plaidoyer envoyé au Créateur et un rappel de notre place mineure, teintée d’une grande impuissance, dans ce schéma des choses inconnaissables qui a été mis en place par le Divin.

Et maintenant, Leonard Cohen est parti.

Et Donald Trump entrera bientôt à la Maison Blanche.

Et la coïncidence de l’un, artistique, sur le départ et de l’autre, politique, à l’arrivée débouche sur une sombre réflexion.

Maintenant que quelques décennies ont passé depuis la Seconde Guerre mondiale, l’ascension de Trump semble souligner la chute qui s’accélère de ces efforts motivés par l’horreur post-nazie que le monde Occidental a livrée pour s’améliorer – être plus tolérant, moins vicieux. Pour faire émerger le Bien.

Nous n’avons peut-être pas bien réussi cela mais nous avons tenté de le faire.

Toutefois, si nous pouvons penser que le président Barack Obama s’est égaré à certains moments de son mandat – qu’il a sous-estimé les forces obscures, en particulier dans cette région du monde – même ses échecs ont suggéré une générosité d’esprit, une foi dans la bonté essentielle de l’humanité.

Maintenant, il va être remplacé par un homme qui semble fulminer de ressentiment et d’amertume, un narcisse furieux qui traite les femmes comme un bien immobilier et qui, fortuitement, fait naître l’hostilité. Un homme qui a libéré l’intolérance durant la campagne électorale, qui a dévié vers – et inspire – l’antisémitisme.

Aucune personne saine d’esprit n’aurait voulu voir Leonard Cohen à la Maison Blanche (et pas seulement parce qu’il était canadien). La direction du monde libre n’est pas une mission pour un romantique angoissé ou un type d’artiste qui ne parvient pas complètement à gérer ses propres affaires financières. Mais nous regretterons longtemps son éloquence nuancée, sa chaleur, sa modestie et son inspiration.

Aucune personne saine d’esprit n’aurait voulu voir Donald Trump à la Maison Blanche non plus — pour y manipuler l’envie et la désaffection. Et là siègera un président à qui les notions d’humilité et de générosité esprit sont étrangères. Un président sans patience pour l’angoisse. Un président rempli de certitudes superficielles qui viendront se heurter aux nuances et aux complexités du monde.

Seigneur, “if it be your will, to make us well…”

Cohen pensait encore une fois à Dieu lorsqu’il a écrit cette année “You Want It Darker”: “Hineni, hineni, I’m ready, my Lord,” a-t-il entonné, la voix définitivement rocailleuse.

Il n’aurait pas pu rêver d’écrire également de Donald Trump : “If you are the dealer, I’m out of the game.”

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