L’épée de Netanyahu menace encore, après sa victoire dans la crise de la coalition
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Analyse'Comme avec l'épée de Damoclès suspendu au-dessus de Dyonisos, la crainte de Netanyahu a amené le ministre des Finances à demander sa propre grâce'

L’épée de Netanyahu menace encore, après sa victoire dans la crise de la coalition

La tactique d'intimidation mise en oeuvre par le Premier ministre a fonctionné. Il a battu ses adversaires dans son combat sur le radiodiffuseur d'état et mis le 'chaos' dans le paysage médiatique israélien

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

L'Epée de Damoclès, 1812, Huile sur toile.  Richard Westall. A l'Ackland Museum, à Chapel Hill,  en Caroline du Nord (Domaine public)
L'Epée de Damoclès, 1812, Huile sur toile. Richard Westall. A l'Ackland Museum, à Chapel Hill, en Caroline du Nord (Domaine public)

Au cours des deux dernières semaines, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a semblé agir comme un malade paranoïaque. Il espérait du procureur général, qu’il mette de côté une inculpation à son encontre dans deux enquêtes de corruption en cours. Il a sûrement, ont dit ses critiques, été l’artisan de la crise politique sur l’avenir du nouveau radiodiffuseur public israélien afin d’obliger ses partenaires de la coalition à quitter le gouvernement pour lancer de nouvelles élections.

Ou peut-être, dans l’incapacité de s’affranchir de sa rancune contre l’actuel ministre des Finances, coupable d’avoir quitté le Likud et usurpé 10 sièges de la Knesset, il a cherché la perspective d’un nouveau scrutin sous la forme d’une revanche à prendre contre Moshe Kahlon, qui, savait-il, serait bien davantage touché que son propre parti par une élection anticipée.

Peut-être même a-t-il été poussé par son épouse et par son fils qui, en proie à des prises de décision émotionnelles et irréfléchies, lui avaient dit que le pays le considérait comme le maillon faible de la coalition. Il devait donc organiser des élections pour prouver à ses adversaires politiques que lui et lui seul dominait le sommet du château de cartes israélien. Encore une fois, ironisaient les critiques.

Comment sa menace du démantèlement du gouvernement pour liquider le nouveau radiodiffuseur pouvait-elle autrement avoir du sens ?

Oui, le pays lui a pardonné de précipiter des élections en raison d’un autre problème médiatique il y a deux ans, pris de fureur par des dissensions sur le projet de loi d’Yisrael Hayom. Cette législation, jamais approuvée, est actuellement au centre des enquêtes sur le Premier ministre, celui-ci aurait proposé d’aider à faire adopter la loi. Dans le cadre d’un accord passé – avec contrepartie – avec le propriétaire de Yedioth Ahronoth Arnon Mozes.

Mais, c’est certain, les Israéliens ne pardonneraient pas une nouvelle fois Netanyahu s’il appelait à l’organisation d’un scrutin sous le prétexte encore qu’il n’est pas arrivé à ses fins. Lui pardonneraient-ils ? Comme plusieurs ministres de son propre cabinet l’ont souligné, la majorité de l’opinion publique n’est même pas consciente de l’existence de la nouvelle corporation. Alors pourquoi se rendre aux urnes à ce propos ? Et, plus important encore, les élections ne l’empêcheraient pas de commencer à retransmettre le 30 avril, comme la loi l’exige. Netanyahu ne pourrait torpiller le nouveau radiodiffuseur que par une nouvelle loi. Des élections garantiraient en fait le résultat contraire à celui qu’il recherche ostensiblement.

Où diable voulait-il en venir ?

Esprit de coalition

La coalition de Netanyahu, comme toutes celles de l’histoire d’Israël, n’a pas été étrangère aux crises survenues dans les 20 mois qui ont suivi la prestation de serment du gouvernement, et elle a annulé un certain nombre de risques potentiels qui auraient pu entraîner un désastre. Mais l’accord signé jeudi entre Netanyahu et Kahlon, qui vise à faire disparaître la nouvelle division d’information entière de la nouvelle corporation publique, est venue mettre un terme à ce qui semblait être la menace la plus réelle jusqu’à présent de son effondrement.

‘Netanyahu a eu exactement ce qu’il voulait. Il a créé un chaos absolu dans les médias publics’

Il a également prouvé que Netanyahu ne voulait pas du tout d’élections. Son véritable objectif était de paralyser le radiodiffuseur. Il a joué au plus fort, après tout.

Cela fait des mois que Netanyahu et Kahlon sont en conflit concernant le lancement prévu du nouveau radiodiffuseur, qui devait montrer une indépendance éditoriale sans précédent. Après avoir soutenu les réformes de 2014 qui ont mené à la création de « Kan », Netanyahu n’a cessé de tenter de l’enterrer. Kahlon, toutefois, s’est opposé au plan de Netanyahu de redonner une nouvelle vigueur à l’Autorité israélienne de Radiodiffusion (IBA), malade et considérée comme toujours plus coûteuse et sans pertinence.

Il y a deux semaines, après que Netanyahu a publiquement admonesté Kahlon lors d’un événement consacré à « l’esprit de coalition », les deux hommes ont trouvé un compromis qui permettrait à Kan de lancer ses activités en date du 30 avril. Netanyahu a convenu d’abandonner son opposition en échange du soutien qu’apporterait Kahlon à une législation qui reviendrait sur certaines des réformes essentielles et donnerait au gouvernement un pouvoir de surveillance accru sur toutes les stations de radio et les chaînes de télévision du pays.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son ministre des Finances Moshe Kahlon pendant la réunion hebdomadaire du cabinet, à Jérusalem, le 19 février 2017. (Crédit : Olivier Fitoussi/Pool)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son ministre des Finances Moshe Kahlon pendant la réunion hebdomadaire du cabinet, à Jérusalem, le 19 février 2017. (Crédit : Olivier Fitoussi/Pool)

Mais lors d’une volte-face exceptionnelle, Netanyahu a indiqué quelques jours plus tard qu’il avait « changé d’avis » et aurait déclaré aux ministres qu’à moins d’enterrer le nouveau radiodiffuseur, « nous irons au devant de nouvelles élections ».

Après avoir plongé sa propre coalition dans la confusion, il a prestement quitté le pays pour un voyage en Chine d’une semaine. Affirmant qu’il est inapproprié d’évoquer de la politique mesquine tout en signant des accords commerciaux avec la nation la plus peuplée de la terre, Netanyahu s’est refusé à tout commentaire pendant une semaine, laissant ses adversaires et ses alliés mijoter dans leur coin, face aux motivations de son attitude belliqueuse.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, deuxième à gauche, lors de sa rencontre avec le président chinois Xi Jinping à la résidence Diaoyutai des invités de l'état à Pékin, le 21 mars 2017 (Crédit : AFP Photo/Pool/Etienne Oliveau)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, deuxième à gauche, lors de sa rencontre avec le président chinois Xi Jinping à la résidence Diaoyutai des invités de l’état à Pékin, le 21 mars 2017 (Crédit : AFP Photo/Pool/Etienne Oliveau)

Et ils ont bien mijoté, réfléchissant à l’idée – proche d’une théorie conspirationniste – d’un Premier ministre qui aurait été rendu fou et qui serait prêt à faire n’importe quoi pour sa propre survie et son image, et notamment saborder le bastion de son parti, fort de 30 sièges à la Knesset.

Même quand il est revenu de Chine, Netanyahu a annulé les discussions marathons de sa coalition portant sur la résolution de la crise, citant une santé maladive.

Au moment où il a été prêt à négocier, semble-t-il, Kahlon fut prêt à lui donner ce qu’il voulait. Comme avec l’épée de Damoclès suspendu au-dessus de Dyonisos, la crainte de Netanyahu a poussé le ministre des Finances à demander sa propre grâce.

‘Des principes, pas d’ego’

Selon l’accord annoncé jeudi, le nouveau radiodiffuseur aurait l’autorisation d’émettre avec seulement un retard de deux semaines, et serait dépouillé de sa nouvelle division. A sa place, une entité de diffusion séparée sera établie pour gérer toutes les offres d’affaires courantes, avec un personnel issu « avant tout » des anciens employés de l’IBA.

Tandis que Netanyahu a affirmé avoir été ému par des récits « qui brisent le coeur » de la part d’employés perdant leurs emplois à la fermeture de l’IBA, l’accord va probablement compenser les licenciements par un emploi chez Kan.

‘Cet accord a empêché l’adoption d’une législation qui aurait prôné la surveillance de la presse’, a dit Moshe Kahlon

La nouvelle corporation d’informations séparée ne devrait démarrer qu’au mois de novembre, lorsque Kan émettra sur les chaînes de télévisions et les stations de radio israéliennes à la mi-mai, les informations seront encore fournies par l’IBA.

“Le but entier de Kan était de créer un département d’information professionnelle », a déclaré un employé qui a demandé à conserver l’anonymat au Times of Israel. « Ne nous mentons pas, sans informations, Kan n’est rien ».

Kahlon, dans une brève conférence de presse au cours de laquelle il s’est efforcé de démontrer la justesse de l’accord trouvé, a souligné que Netanyahu avait renoncé à sa demande d’adopter une législation réclamant une plus grande surveillance gouvernementale des médias.

Le ministre des Finances Moshe Kahlon durant une conférence de presse au ministère des Finances de Tel Aviv le 30 mars 2017 (Crédit :Flash90)
Le ministre des Finances Moshe Kahlon durant une conférence de presse au ministère des Finances de Tel Aviv le 30 mars 2017 (Crédit :Flash90)

« Il garantit la liberté de la presse, la liberté de parole et il respecte le budget. Selon le cadre de l’accord, il n’y aura pas d’influence politique [sur la corporation], » a-t-il dit. »Cet accord empêche le passage d’une législation qui aurait prôné une supervision de la presse – un projet de loi qui [menaçait] la liberté de la presse et terrorisait un grand nombre de journalistes ».

Mais rien chez Kahlon n’a indiqué pour autant une quelconque satisfaction. Assis d’une manière inhabituellement impassible, le politicien a quitté la conférence de presse sans poser aucune question.

Crainte imminente

Les réformes originales, qui avaient été avancées par le ministre des Communications de l’époque Gilad Erdan (qui est actuellement ministre de la Sécurité) exemptaient Kan de règles de surveillance qui s’appliquent à la majorité des autres radiodiffuseurs publics, venant gravement réduire les possibilités pour les politiciens d’intervenir dans le contenu des informations comme dans les nominations à des postes importants. C’est précisément cela qu’aurait redouté Netanyahu.

« Netanyahu a obtenu absolument ce qu’il voulait. Il a créé un chaos absolu dans les médias publics », dit l’employé de Kan. « Ce que dit l’accord n’a plus d’importance, Netanyahu a montré qu’il n’avait pas de limites et qu’il ferait ce qu’il faut pour nous limiter, nous. Cela lui donne le pouvoir ».

Kahlon voulait que l’accord n’affecte pas les règles de supervision pour Kan ou pour la nouvelle corporation d’informations, les dernières semaines ont démontré que l’influence de Netanyahu sur les médias va au-delà des limites imposées par les régulations gouvernementales, selon l’employé de Kan.

La toute nouvelle salle des bureaux de la Corporation de Radiodiffusion publique israélienne à Tel Aviv, le 29 août 2016 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
La toute nouvelle salle des bureaux de la Corporation de Radiodiffusion publique israélienne à Tel Aviv, le 29 août 2016 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Les élections ne sont plus d’actualité. Les partenaires chancelants de la coalition sont à nouveau là. Les rebelles qui rôdent dans le Likud ont été humiliés. Et les efforts de l’opposition visant à transformer des alliés loyaux en adversaires du Premier ministre ont été à nouveau relégués au royaume du ridicule.

Après le doute sur ses motifs et les rumeurs sur sa santé, il apparaît que tout cela n’était qu’une ruse. Netanyahu a bluffé ses partenaires de la coalition et les médias. Et il avait tout prévu selon la lecture faite par Cicéron de la légende grecque de Damoclès, « il ne peut rien arriver d’heureux à celui dont la crainte est toujours imminente ».

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