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« Les bus de la honte », un documentaire sur le rôle de la STCRP dans la Shoah

Le film s’intéresse à l'ancêtre de la RATP qui a été l’un des maillons essentiels de la politique de répression des prisonniers, des résistants et des Juifs de 1940 à 1944

Jean-Marie Dubois et Malka Marcovich entourés d’autobus parisiens. (Crédit : France 3 Ile-de-France / Jonathan Carlon / Productions du Lagon)
Jean-Marie Dubois et Malka Marcovich entourés d’autobus parisiens. (Crédit : France 3 Ile-de-France / Jonathan Carlon / Productions du Lagon)

Si le rôle des trains et de la SNCF dans la Shoah est largement documenté, celui indispensable, mais presque transparent, des autobus de la Société des transports en commun de la région parisienne (STCRP), ancêtre de la RATP, demeurait non traité.

Le 28 avril prochain, à 22h35 (puis en replay durant trois semaines), France 3 Ile-de-France diffusera le documentaire « Les bus de la honte » réalisé par Jonathan Carlon et les productions du Lagon.

Adapté de l’ouvrage éponyme de Jean-Marie Dubois et Malka Marcovich, publié en 2016 aux éditions Tallandier, le film s’intéresse ainsi à cette société publique qui a été l’un des maillons essentiels de la politique de répression des prisonniers, des résistants et des Juifs de 1940 à 1944.

À ce jour, aucun film n’avait vraiment sondé le rôle et la responsabilité de ses dirigeants pendant l’Occupation allemande en France. Pourtant, 95 % des déportés juifs ont été transférés en autobus depuis Drancy vers les gares du Bourget et de Bobigny en direction des camps de la mort, ou en amont depuis les gares parisiennes et les divers centres de rétention.

Sans cette organisation des autobus, la déportation des Juifs en France aurait ainsi été beaucoup plus compliquée, et c’est en cela un sujet capital pour la compréhension historique de cette période.

Le film comme le livre traitent du sujet à travers l’histoire familiale des deux auteurs, Jean-Marie Dubois, historien et journaliste, et Malka Marcovich, scénariste, consultante et auteure, qui a travaillé pour de nombreuses ONG et institutions.

« Je m’appelle Jean-Marie Dubois. Métis et baptisé, je suis né dans une famille française bourgeoise blanche et gaulliste », écrit-il. « Ma compagne Malka Marcovich est issue d’une famille juive aux multiples origines – de la Méditerranée à l’Alsace en passant par l’Europe de l’Est, enracinée dans une culture de l’exil comme dans un rapport d’attachement mythifié à la nation française. Nés à Paris au tournant des années 1960, pendant les Trente Glorieuses, cela fait plus de vingt ans que nous construisons notre vie ensemble. Mon grand-père Lucien Nachin, grand ami du général de Gaulle, était l’un des principaux responsables de la société de transport des autobus parisiens durant l’occupation allemande. 95 % des déportés juifs, mais aussi de très nombreux résistants et communistes, ont été convoyés en bus durant cette période pour être ensuite acheminés en train vers les camps d’extermination et de concentration. Les activités de mon grand-père pendant la guerre sont demeurées enfouies durant des décennies. »

Ainsi, le silence et le déni qui planent souvent autour de l’évocation de la collaboration des Français répond au secret et au déni familial concernant le rôle de Lucien Nachin. Comment faire face au dévoilement de pareils secrets ? Comment détricoter les années de silence qui rendent d’autant plus ardue la position des descendants ? Des questions qui constituent la cheville ouvrière du film de Jonathan Carlon et du livre.

L’histoire est d’autant plus intéressante que le passé familial de Jean-Marie Dubois s’oppose à celui de Malka Marcovich, dont certains proches ont été raflés par ces mêmes bus diligemment prêtés par la STCRP aux autorités allemandes.

Jean-Marie Dubois et Malka Marcovich. (Crédit : France 3 Ile-de-France / Jonathan Carlon / Productions du Lagon)

« D’apparence paradoxale, la quintessence de ce couple est comme un rappel symbolique de cette France divisée de l’après-guerre, où le petit-fils d’un collaborationniste tombe amoureux d’une femme d’origine juive dont la famille a souffert de la Shoah. Leur relation fut le catalyseur d’interrogations et de révélations aux conséquences inattendues… Car, au-delà de cette rencontre qu’on pourrait qualifier d’improbable (et dont ils s’amusent eux-mêmes), l’histoire de Jean- Marie est unique », écrit le réalisateur Jonathan Carlon. « Seul enfant métis au sein d’une fratrie blanche, il est confronté dès sa plus tendre enfance à la dure réalité d’un secret de famille que tout le monde s’applique à taire. Une blessure qui fut sans doute un des moteurs de sa motivation intime et lui donna la force de se lever face à l’omerta familiale et de mener l’enquête sur cet héritage familial enfoui. Sa formation d’historien, sa soif de vérité, sa quête assidue et son cheminement personnel singulier faisaient enfin de lui un des protagonistes naturels de cette histoire si française. »

Narrant les actions des responsables collabos de la STCRP, le film vient en aussi comme un hommage aux victimes et aux résistants de la société, qui ont eux aussi été arrêtés, convoyés en bus entre différents lieux d’incarcération, puis déportés.

« Il ne faut pas croire que la STCRP était une machine bien huilée dont les travailleurs étaient de simples rouages sans âme qui appliquaient les ordres de la direction : si cette dernière a montré un empressement certain à appliquer la législation vichyste et à répondre aux demandes allemandes, la Résistance s’est néanmoins manifestée dans les rangs des travailleurs de la STCRP de façon précoce et active », explique le réalisateur. « C’est ainsi que, de par sa qualité de responsable du personnel de la STCRP, c’est à Lucien Nachin qu’incombait la tâche de convaincre les membres du personnel récalcitrants de collaborer en participant au transport des futurs déportés, souvent par la menace et la coercition. »

Le film s’intéresse ainsi à l’histoire de Pierre Labate, qui s’est retrouvé à investiguer le passé de son défunt grand-père, Joseph Kermen. Ancien employé de la STCRP, ce dernier a été dénoncé et interné au camp du Rouillé après avoir été suspecté pendant longtemps par les services de police puis enfin dénoncé comme communiste par la Direction de la société de transports parisienne.

On y découvre aussi le passé familial de Pierre Spielvogel, dont l’oncle, Félix Spielvogel, a fait partie de ces nombreuses personnes arrêtées lors de la rafle du 20 août 1941 et transportées au camp de Drancy par les bus de la STCRP.

« Autant de destins familiaux croisés qui sont le symptomatique reflet des ambiguïtés propres à une France qui a dû panser ses blessures et la honte de la collaboration au travers d’une épuration qui n’a pas condamné tous les coupables (Lucien Nachin en est un exemple) et a vite dû céder la place au ‘pardon national’ sous peine de se transformer en chasse aux sorcières. Aujourd’hui encore, c’est une part de l’Histoire qui nous questionne au plus profond de notre humanité. À travers le récit de cette histoire singulière de la STCRP, c’est l’Histoire qui se dessine, avec son rapport troublé à la mémoire et au souvenir qu’a laissé cette Seconde Guerre mondiale », conclut Jonathan Carlon.

La diffusion de son film, le 28 avril, sera suivie de celle du documentaire « Paris occupé : l’infiltration Nazie » de Isabelle Gendre.

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