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Opinion

Les dangers d’un Israël de plus en plus inégalitaire

Sous-estimer nos enseignants reflète non seulement un manque de vision, mais c'est aussi le signe d'une économie dangereusement divisée entre élite insensible et majorité démotivée

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Des enseignants israéliens manifestent pour de meilleurs salaires et conditions de travail. La pancarte se traduit approximativement par "Notre sens de la mission ne devrait pas signifier des conditions minables". Tel Aviv, le 30 mai 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Des enseignants israéliens manifestent pour de meilleurs salaires et conditions de travail. La pancarte se traduit approximativement par "Notre sens de la mission ne devrait pas signifier des conditions minables". Tel Aviv, le 30 mai 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Un mois avant le début de la nouvelle année scolaire, il manque 5 600 enseignants en Israël. Ce chiffre a été annoncé par le ministère de l’Éducation comme un coup de tonnerre, mais la crise n’est pas née du jour au lendemain.

Les salles de classe sont surchargées depuis longtemps – bien au-dessus de la moyenne de l’OCDE. Les salaires sont médiocres – bien en dessous de la moyenne de l’OCDE – et une grève nationale est imminente car le Trésor refuse d’accéder aux demandes syndicales d’augmenter le salaire mensuel à quelque 10 000 shekels pour les nouveaux enseignants. Les anciens quittent la profession ; et de moins en moins d’étudiants se destinent à la rejoindre.

La crise du personnel dans l’enseignement est emblématique d’un problème fondamental de l’économie, peut-être résumé par le creusement des inégalités. Ce phénomène n’est pas propre à Israël, mais il est particulièrement dangereux pour ce pays.

Le pays des kibboutzim et des oranges de Jaffa est depuis longtemps devenu le pays de la high-tech, et heureusement pour lui. Nous n’aurions pas pu progresser, ni survivre, sans cela. La créativité et la ténacité d’Israël ont engendré la nation start-up, qui est ensuite devenue la nation scale-up, attirant des sommes colossales en investissements de l’étranger et justifiant amplement cette confiance financière par une succession apparemment infinie d’entreprises viables basées sur des percées et des avancées allant de l’insignifiant au salvateur. Malgré le ralentissement de l’économie mondiale, la technologie israélienne a réussi à attirer 10 milliards de dollars de nouveaux investissements au cours du premier semestre de 2022 ; portées par le secteur technologique, les exportations israéliennes atteignent cette année le chiffre record de 165 milliards de dollars.

Mais si ceux qui travaillent dans le secteur de la technologie sont généralement prospères – même si ce n’est ni toujours ni partout le cas, 3 000 personnes travaillant dans ce secteur ont perdu leur emploi ces dernières semaines – beaucoup, voire la plupart, des autres sont financièrement laissés pour compte. Le salaire moyen en Israël est de quelque 12 000 shekels. Le salaire moyen dans le secteur de la technologie, qui emploie un peu plus d’un dixième de la main-d’œuvre israélienne, est plus de deux fois plus élevé, soit environ 27 000 shekels.

SentinelOne à la fermeture de la Bourse de New York, le 30 juin 2021, pour célébrer sa toute première offre publique de vente. Pour l’occasion, Tomer Weingarten, co-fondateur et PDG de SentinelOne, au centre avec le bras levé, est rejoint par John Tuttle, vice-président du NYSE et chef de la direction commerciale, deuxième à droite (Crédit : NYSE)

Dans de nombreuses régions du pays, l’achat d’une maison est depuis longtemps hors de portée de tout Israélien qui espère financer cet achat avec un salaire ordinaire. Plutôt que de revoir le processus dysfonctionnel par lequel les terrains sont libérés pour la construction et de s’assurer que les zones plus éloignées du centre sont accessibles et attrayantes, le gouvernement a récemment eu recours à la pratique absurde d’organiser des loteries par le biais desquelles des groupes d’Israéliens remplissant certaines conditions, mal définies et injustes, se retrouvent à concourir pour la possibilité d’acquérir une maison un peu moins coûteuse dans une région où ils n’ont pas nécessairement envie de vivre.

De plus, les prix des loyers ont aujourd’hui atteint la stratosphère, à mesure que les riches investissent dans des biens immobiliers en constante augmentation et exploitent les pauvres.

Des Israéliens dressent des tentes sur le boulevard Rothschild à Tel Aviv pour protester contre la hausse des prix du logement en Israël et contre les inégalités sociales, le 2 octobre 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Partout où vous regardez, le coût de la vie augmente, et des élites sans scrupules exploitent les plus vulnérables. Les prix du pain augmentent. Les importateurs monopolistiques de denrées alimentaires augmentent les prix, affirmant qu’ils sont impuissants à résister à l’inflation mondiale tout en versant d’énormes dividendes à leurs actionnaires, ce qui a incité le chef de la fédération de la Histadrout à appeler les consommateurs à boycotter ces entreprises. L’électricité est sur le point de s’envoler. Le prix de l’essence – le double de ce que les Américains furieux paient à la pompe – est franchement insensé.

Ce qui nous ramène à nos enseignants – et aux infirmières, aux travailleurs sociaux, et à bien d’autres dans les professions de services vitaux – dont les compétences et le sens de la mission, selon tout baromètre sensé, devraient être mieux récompensés. À l’instar des employés de nombreux autres secteurs, ils regardent la haute technologie d’aujourd’hui avec un mélange d’envie et de désespoir. Et, de plus en plus, ils en concluent que leur seul moyen de mettre un toit au-dessus leur tête et du pain sur leur table est d’abandonner l’emploi pour lequel ils ont été formés ou pour lequel ils avaient l’intention de l’être, et de gagner deux ou trois fois plus dans le domaine de la technologie en faisant un travail qui ne les attire pas particulièrement et qui ne leur semble pas aussi essentiel.

Plus bas dans la hiérarchie économique, pour les Israéliens moins qualifiés et disposant de moins d’options, la pression financière est encore plus forte – et le fossé encore plus grand.

Il semblerait que nous soyons en train de sombrer dans une itération des sociétés spectaculairement inégales dont parle Yuval Noah Harari, historien de l’Université hébraïque et auteur à succès, qui se divisent en une élite de « surhommes » et une vaste masse de personnes « inutiles » laissées pour compte. Et dans le contexte de la transition actuelle – qui, une fois de plus, ne se limite pas à Israël – l’ascension de ces « surhommes » dépend non pas seulement de quelque qualité ou avantage inné ou équitablement acquis, mais d’un cadre socio-économique qui exacerbe les inégalités et les désavantages au lieu de chercher à les atténuer.

Des soldats israéliens et des bénévoles emballent des boîtes de nourriture pour des familles dans le besoin avant la fête de Souccot et Rosh HaShana, organisée par la famille Horowitz en mémoire de leur fils Eylon, décédé pendant son service militaire, à Avney Eitan, sur le plateau du Golan, le 2 septembre 2021. (Crédit : Michael Giladi/Flash90)

Ceci non plus n’est pas nouveau, bien sûr. Les sociétés ont toujours été injustes ; une minorité naît dans la richesse et le pouvoir, et fait naturellement de son mieux pour manipuler et conserver son emprise sur le plus grand nombre.

L’Israël moderne n’était certainement pas à l’abri de cela, même à l’époque des kibboutzim et des oranges de Jaffa ; il suffit de poser la question à la quasi-totalité des immigrants sépharades. Mais notre nation relativement moins inégalitaire était un facteur clé de notre cohésion nationale. Il était indispensable de faire participer le plus grand nombre possible d’Israéliens à notre progrès national – nous ne pouvions pas nous permettre de créer de vastes fossés entre les nantis et les démunis – car notre survie même dans cette région dangereuse nécessitait une société saine avec des unités familiales autosuffisantes bénéficiant largement de nos progrès économiques et donc capables de contribuer à notre résilience nationale et à notre défense nationale.

Or, dans un Israël qui a opté pour le capitalisme avec trop peu de limitations sur ses conséquences extrêmement inégales, ce cadre économique national globalement équitable s’est effondré – et par extension, notre cohésion et notre résilience aussi. S’attaquer à ce problème, par le biais de réformes astucieuses, est une mission gouvernementale urgente qui nécessite un leadership stable et responsable – une des raisons principales pour lesquelles notre dysfonctionnement politique actuel est si paralysant.

La pénurie d’enseignants met directement en péril l’avenir de notre économie high-tech, car sans recrutements impressionnants au sein de la profession enseignante que seuls des salaires raisonnables peuvent attirer, où les innovateurs extraordinaires de demain pourront-ils acquérir leurs compétences de base aujourd’hui ?

Ces enseignants qui nous font défaut, illustrent également la désintégration en cours, encore plus fondamentale, de paramètres socio-économiques au moins raisonnablement équitables en Israël – un pays dont les accomplissements quasi-miraculeux depuis trois quarts de siècle ne peuvent être maintenus par des élites ayant connu une réussite phénoménale, qui parfois exploitent une majorité de plus en plus démotivée et confrontée à de sérieuses difficultés financières.

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