Les « enclaves » de Trump, entre peur de l’État palestinien et désir d’expansion
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Les « enclaves » de Trump, entre peur de l’État palestinien et désir d’expansion

Les chefs d'implantations promettent d'élargir les 15 enclaves de Cisjordanie qui deviendraient, selon la proposition américaine, des îles israéliennes dans un État palestinien

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

La yeshiva d'Itamar dans l'implantation du même nom, le 30 janvier 2020 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)
La yeshiva d'Itamar dans l'implantation du même nom, le 30 janvier 2020 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

ITAMAR, Cisjordanie – Pour arriver à l’implantation d’Itamar, dans le nord de la Cisjordanie, il faut emprunter la Route 60, principale artère de circulation reliant le nord et le sud au-delà de la Ligne verte.

Une grande partie de cette autoroute venteuse ne consiste qu’en une seule voie de circulation dans chaque direction. Elle n’est que faiblement éclairée et comprend des segments, longs de plusieurs kilomètres, où le réseau téléphonique disparaît complètement – une faille particulièrement dangereuse au vu des jets de pierre réguliers aux carrefours les plus sensibles, et notamment à proximité d’Itamar.

Si le gouvernement a récemment commencé à goudronner des « routes de contournement » pour les habitants d’implantations vivant au sein des communautés « Gav HaHar » de Yitzhar, Elon Moreh, Har Bracha et Itamar, qui entourent Naplouse, ces projets ne concernent que de petits tronçons de la Route 60.

Mais selon les dispositions du plan de paix de Trump qui a été révélé mardi, les habitants vivant dans les implantations de Gav HaHar (qui signifie, en hébreu le « dos de la montagne ») bénéficieront de routes d’accès exclusives les reliant au reste d’Israël – ce qui représente une amélioration significative par rapport aux routes de contournement actuellement en cours de construction.

Carte conceptuelle de la Vision pour la paix publiée par l’administration Trump, le 28 janvier 2020.

De telles autoroutes seront nécessaires parce que la proposition américaine précise que ces quatre implantations, ainsi que onze autres réparties dans toute la Cisjordanie, deviendraient des « enclaves » presque complètement entourées par un futur État palestinien.

Ces communautés seront placées sous pleine souveraineté israélienne – un objectif de longue date du mouvement pro-implantation qui, selon de nombreuses personnes, pourrait au moins être atteint pour les villes les plus proches de la Ligne verte. Les résidents de ces 15 implantations ont salué l’accord, se réjouissant d’une avancée majeure.

Néanmoins, alors que l’administration Trump pourrait attendre d’elles qu’elles acceptent ce statut d’enclave envisagé pour elles par la proposition de paix, ces implantations n’ont aucune intention de le faire.

Élargir les enclaves

Pour une grande partie de la droite israélienne, le plan de paix que le président américain Donald Trump a présenté aux côtés du Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche, cette semaine, a été un rêve devenu réalité.

La proposition prévoit de placer toutes les implantations sous la souveraineté entière d’Israël, ainsi que de larges pans de territoires environnants qui représentent environ 30 % de la Cisjordanie. Ceci tout en plaçant de si nombreuses conditions à l’établissement d’un État palestinien démilitarisé – notamment que ce dernier reste sous le contrôle sécuritaire global de l’Etat Juif – que peu de personnes s’attendent à ce que ce projet aboutisse.

Toutefois, afin de former une telle entité palestinienne, les architectes du plan – parmi eux, des responsables éminents connus pour leurs liens avec le mouvement pro-implantation – ont semblé reconnaître que la croissance israélienne dans certains secteurs situés au-delà de la Ligne verte pré-1967 serait plafonnée à un certain point.

L’implantation d’Itamar, le 30 janvier 2020 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Tandis que le plan parvient à inclure presque toutes les implantations au sein des contours élargis d’Israël, quinze communautés établies plus profondément en Cisjordanie se sont avérées être un défi trop difficile à relever. Ces « enclaves » représentent un compromis susceptible de dépasser cet obstacle.

« La population israélienne installée dans les enclaves qui restent à l’intérieur du territoire palestinien contigu mais qui font partie de l’Etat d’Israël auront l’option de rester en place à moins qu’elles n’en décident autrement, et elles pourront conserver leur citoyenneté israélienne existante. Ces enclaves auront accès à des routes qui les relieront à l’Etat d’Israël. Elles seront soumises à l’administration civile israélienne – notamment en termes de zonage et de planification – à l’intérieur des enclaves israéliennes. Elles ne seront pas discriminées et elles bénéficieront de la protection sécuritaire appropriée. Ces enclaves et les routes d’accès seront placées sous la responsabilité sécuritaire d’Israël », dit le plan.

Peu d’informations supplémentaires sont fournies concernant ces enclaves mais le plan demande à Israël de s’abstenir de les élargir « au-delà de leur surface au sol actuelle » au cours des quatre prochaines années – la période allouée aux Palestiniens pour décider s’ils acceptent la proposition de Trump.

Tandis que certains chefs d’implantation ont déclaré que cette clause s’apparentait à un gel des constructions, la formulation vague permet encore de construire dans les frontières de ces implantations isolées. De plus, l’application de la souveraineté israélienne sur ces communautés permettrait un processus de construction plus rapide, sans les approbations actuellement nécessaires de la part du ministère de la Défense – en raison de leur existence placée sous contrôle militaire.

Une mosquée de la ville de Naplouse (devant) et une partie de l’implantation juive d’Elon Moreh en Cisjordanie, le 7 décembre 2016 (Crédit : Nasser Ishtayeh/Flash90)

Ce changement a donné aux habitants des implantations, que ce soit à l’intérieur ou l’extérieur de ces futures enclaves, de grandes raisons de se réjouir.

« Nous devons remercier et saluer Dieu qui nous a récompensés en nous accordant l’extension des frontières de notre Etat », a commenté Shlomo Neeman, président du conseil régional de Gush Ezion, dans un communiqué émis mardi.

Mais Neeman, qui habite à Karmei Tzur, l’une des quinze enclaves proposées, a clairement établi qu’il combattrait certaines parties du plan auxquelles il s’oppose.

« L’une des tâches les plus importantes qui nous attend est d’élargir autant que possible les frontières de ces communautés isolées pendant cette période de transition », a-t-il clamé, promettant en public d’œuvrer contre la clause interdisant « l’élargissement de la surface au sol » des futures enclaves.

Le président du conseil régional de Samarie, Yossi Dagan, a partagé le même point de vue.

De gauche à droite : le président du conseil régional du Gush Etzion Shlomo Ne’eman, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président du conseil de Yesha David Elhayani à un point d’observation du Gush Etzion, le 19 novembre 2019. (Crédit : Haim Zach/GPO)

« Nous n’accepterons pas l’établissement d’un État terroriste au cœur du pays », a déclaré Dagan, responsable municipal des communautés de Gav Hahar, évoquant la possibilité de la formation d’un État palestinien.

« Nous n’accepterons pas l’isolement de 15 communautés, pas plus que nous n’accepterons le gel des planifications de constructions – et ce, quelles que soient les conditions ».

Dagan a salué Netanyahu pour avoir obtenu le soutien américain aux perspectives d’annexion des implantations, il a soulevé qu’il « n’y a aucune loi, en Israël, qui dit que chaque détail du plan américain doit être accepté ».

Les maires de Cisjordanie ont été rejoints par l’implantation d’Elon Moreh, qui a émis son propre communiqué promettant de lutter contre le plan en « approfondissant nos racines sur la terre de nos ancêtres ».

Le porte-parole de la communauté, Arye Arbus, a établi clairement auprès du Times of Israël qu’il était également important de remercier l’administration Trump pour la reconnaissance « du droit moral à la Judée et à la Samarie » des Juifs, désignant les territoires par leurs noms bibliques.

L’implantation d’Itamar, le 30 janvier 2020 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Il a néanmoins réclamé davantage d’initiatives sur le terrain pour empêcher l’isolement des quinze enclaves tel qu’il apparaît dans la proposition de Trump.

« Si ce plan prouve quelque chose, c’est que notre mouvement pro-implantations a été efficace », a estimé Arbus, qui a déclaré que si presque toute la proposition dévoilée mardi avait pris en compte l’expansion israélienne au-delà de la Ligne verte au cours des 52 dernières années, elle continuerait à le faire si l’Etat juif décidait d’encore élargir son empreinte en Cisjordanie.

A prendre ou à laisser ?

Ce qu’offre le plan est-il préférable à la situation que connaissent actuellement les habitants de ces 15 enclaves ?

Arbus a affirmé qu’un futur État palestinien poserait une menace bien plus importante que les dangers que courent aujourd’hui Elon Moreh et les autres communautés qui se trouveront entourées par une telle entité à l’avenir.

« Le fait qu’ils disent que l’État sera démilitarisé ne m’apaise absolument pas », a-t-il ajouté.

Des étudiants déjeunes dans la yeshiva de l’implantation d’Itamar, dans le nord de la Cisjordanie, le 30 janvier 2020 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

A Itamar, les sentiments de Lital Michaeli sont mitigés.

Alors qu’elle nourrit une opposition de principe à l’encontre de la formation d’un État palestinien, elle admet n’être que peu concernée par cette perspective car elle doute de ce que Ramallah accepte le plan de paix de Trump.

Et en effet, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a rejeté les efforts livrés par Washington, évoquant « la gifle du siècle » condamnée à terminer « dans les poubelles de l’Histoire ».

« Si nous ne sommes pas traités différemment des résidents des autres villes et que la sécurité est assurée, c’est quelque chose que, je pense, je serais capable de vivre », explique Michaeli, âgée de 33 ans et mère de quatre enfants. « Ce qui est le plus important pour moi, c’est d’être en mesure de me lever le matin et d’amener mes enfants à l’école en toute sécurité ».

De plus, Michaeli clame qu’Itamar « ressemble déjà à une enclave isolée ».

« Il faut encore que je traverse un check-point quand je quitte la Judée-Samarie » pour entrer sur le territoire placé sous souveraineté israélienne, note-t-elle.

Les résidents d’Itamar ont été pris pour cible lors de plusieurs attentats terroristes, ces dernières décennies, et notamment par une attaque particulièrement sauvage survenue au mois de mars 2011. Deux terroristes étaient entrés dans l’habitation du rabbin Ehud Fogel et de son épouse Ruth, les assassinant brutalement ainsi que trois de leurs six enfants – Yoav, 11 ans, Elad, 4 ans et Hadas, 3 mois.

Des attentats meurtriers commis ici, depuis 2002, ont fait 15 morts, dont six enfants et adolescents.

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu participent à une conférence commune dans l’East Room de la Maison Blanche, le 28 janvier 2020 à Washington DC. (Sarah Silbiger/Getty Images/AFP)

Ne me demandez pas de l’accepter

Le plan de Trump semblait être au centre des conversations, jeudi, dans une yeshiva située aux abords d’Itamar. Elèves et professeurs ont débattu de la meilleure réponse à apporter à la proposition de la part des chefs d’implantation, en se dirigeant vers le réfectoire à l’issue d’une matinée d’apprentissage.

Le grand rabbin de la yeshiva, Yehoshua Van Dijk, s’est exprimé auprès du Times of Israel après avoir terminé une leçon sur la « perspective religieuse » de la proposition de paix de Trump.

« C’est complexe. Nous avons rêvé de souveraineté sur les implantations pendant longtemps. Toutefois, nous ne sommes pas venus pour établir une ville ici ou là, mais sur la base de notre conviction que tout ce territoire est à nous, Naplouse compris », a-t-il dit en évoquant la ville palestinienne située à plusieurs kilomètres au nord d’Itamar.

« Je souhaite les remercier pour avoir reconnu mon droit à 30 % des terres mais je ne pense pas une seconde que cela implique de renoncer aux 70 % restants », a-t-il continué.

L’ex député du Likud Yehudah Glick, qui vit dans l’une des enclaves concernées par le plan de Trump, s’est montré pour sa part un peu plus optimiste.

L’ambassadeur David Friedman rend viiste au député du Likud Yehudah Glick ans l’implantation d’Otniel le 3 janvier 2018. (Crédit : Har Hebron Regional Council)

« Tout n’est pas parfait mais si vous me demandez si mardi a été un jour de fête, je vais vous dire que cela a été le cas », a-t-il déclaré.

Il a par ailleurs prédit que les gouvernements israélien et américain oeuvreraient à garantir que les communautés comme la sienne ne deviendraient pas, au final, des enclaves isolées.

« David m’a rendu une visite de condoléances à Otniel après le décès de mon épouse », a ajouté Glick, se référant à l’ambassadeur américain en Israël David Friedman, l’un des principaux architectes du plan.

« Il sait combien ces lieux sont importants. Et j’ai confiance dans le fait qu’il trouvera un moyen de prendre soin d’eux », a-t-il poursuivi.

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