Les fils Rosenberg tentent de réhabiliter leur mère, 64 ans après son exécution
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'Ethel Rosenberg n’était pas une espionne. C’est extrêmement clair’

Les fils Rosenberg tentent de réhabiliter leur mère, 64 ans après son exécution

A l’apogée du McCarthyisme, Julius et Ethel Rosenberg furent les seuls civils américains exécutés pour espionnage durant la Guerre Froide

Michael Meeropol et son frère Robert Meeropol aux abords de la Maison Blanche lors d'un rassemblement, le 1er décembre 2016, pour réhabiliter le nom de leur mère. (Crédit : Alan Heath/Rosenberg Fund for Children)
Michael Meeropol et son frère Robert Meeropol aux abords de la Maison Blanche lors d'un rassemblement, le 1er décembre 2016, pour réhabiliter le nom de leur mère. (Crédit : Alan Heath/Rosenberg Fund for Children)

Après plus de 60 ans, Michael et Robert Meeropol se sont à nouveau retrouvés sur le chemin de la Maison Blanche.

Beaucoup de choses ont changé depuis le mois de juin 1953, date de leur dernière visite. Alors âgés de six et dix ans, les deux frères s’étaient rendus pour la toute première fois dans la capitale des Etats-Unis, pour tenter de convaincre le président Dwight Eisenhower d’épargner leurs parents, Julius et Ethel Rosenberg.

Les Rosenberg avaient été condamnés, lors d’un procès resté célèbre, pour conspiration et espionnage en faveur de l’Union soviétique, en pleine Guerre Froide.

Leurs supplications n’avaient pas reçu de réponse positive. Et moins d’une semaine après, le 19 juin 1953, leurs parents avaient été exécutés au centre de détention de Sing Sing à New York. Michael et Robert Rosenberg ont été adoptés par l’auteur-compositeur Abel Meeropol et son épouse, et ont pris le nom de famille du couple.

Soixante-quatre ans plus tard, sur la base de nouveaux documents, les frères Meeropol sont retournés à Washington dans la matinée du 1er décembre 2016 pour demander à l’ancien président Barack Obama de réhabiliter leur mère.

« C’est comme si cet événement devait nécessairement arriver, a déclaré Robert Meeropol au Times of Israël lors d’un entretien téléphonique. Je me sens très heureux d’y participer. »

« C’est comme si cet évènement devait nécessairement survenir »

Les frères ont voulu à présenter leur requête en se rendant à l’aile nord de la Maison Blanche, au garde posté devant l’entrée réservée à la presse. Toutefois, Meeropol a déclaré qu’ « on nous a dit qu’on ne pouvait pas faire ça. Qu’on aurait dû envoyer notre demande par courriel. On s’attendait à cette réponse. »

Mais si la visite devait rester symbolique, les éléments que les deux hommes avaient apportés avec eux sont substantiels.

« Nous avons laissé une lettre détaillée avec des remarques en annotation », a expliqué Meeropol.

Son frère Michael Meeropol a affirmé que « ce qui était important, c’est qu’en plus des annotations, il y avait les vrais documents référencés, les pages des témoignages du grand jury, les pages extraites des documents du FBI, pour étayer notre demande. »

40 000 signatures ont été collectées dans une pétition réclamant la réhabilitation d'Ethel Rosenberg. (Crédit : Alan Heath/Rosenberg Fund for Children)
40 000 signatures ont été collectées dans une pétition réclamant la réhabilitation d’Ethel Rosenberg. (Crédit : Alan Heath/Rosenberg Fund for Children)

Michael Meeropol a expliqué que lui et son frère réclamaient une déclaration présidentielle, et non un pardon.

« Ethel Rosenberg n’était pas une espionne, a déclaré Michael. Le coupable a été pardonné. Nous voulons une déclaration présidentielle. C’est extrêmement clair. »

« Le coupable obtient un pardon. Nous voulons une déclaration présidentielle formelle »

Parmi les documents accompagnant cette requête se trouve une déclaration similaire émise en 1977 par le gouverneur du Massachussets d’alors, Michael Dukakis, établissant que le procès des anarchistes italiens Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti était injuste.

Sacco et Vanzetti avaient été exécutés en 1927. Michael a qualifié cette proclamation faite par Dukakis de « modèle » de ce qu’il espère entendre de la part du président américain.

Les deux frères avaient également apporté avec eux des déclarations du conseil municipal de New York ainsi que trois boîtes de pétition contenant plus de 40 000 signatures, dont celles du réalisateur Michael Moore et des professeurs Angela Davis et Noam Chomsky.

Ce mouvement visant à réhabiliter Ethel Rosenberg s’est dynamisé ces dernières années. Les frères Meeropol espèrent qu’il touchera à son apogée grâce à la reconnaissance de l’innocence de leur mère par le président américain.

Des questions en suspens, et de nouvelles informations

L’ancien agent de la CIA Joseph Wippl, à présent professeur à l’université de Boston, explique que la meilleure définition de l’espionnage est la suivante : « vous travaillez, d’une manière ou d’une autre, pour une puissance étrangère, [et] vous exercez votre loyauté envers une puissance étrangère, en transmettant des informations susceptibles de porter préjudice à votre propre pays. »

Il ajoute que « ce n’est pas très facile à prouver devant un tribunal ».

Il y a 64 ans, l’attention de la nation et du monde avait été captivée par le procès de Julius et d’Ethel Rosenberg, un couple juif de New York accusé d’espionnage.

Non seulement reconnus coupables, les Rosenberg avaient également été condamnés à la peine capitale, devenant ainsi les seuls Américains à avoir été exécutés pour espionnage.

Un élément clé de l’accusation avait été le témoignage livré par le frère d’Ethel Rosenberg, David Greenglass, qui avait prétendu qu’elle avait été impliquée dans un circuit d’espionnage et qu’elle avait tapé à la machine des notes destinées à être transmises à l’Union soviétique. Robert Meeropol a qualifié ces propos de « coup de grâce porté à la culpabilité de [s]a mère. »

Il se souvient d’avoir été séparé de ses parents à l’âge de trois ans, et que ses parents ont été « exécutés de manière très publique » quand il avait six ans.

« Il y avait des gros titres partout, a-t-il raconté. Vous ne passez jamais au-dessus d’un événement comme celui-là. Durant toute votre vie vous n’oubliez jamais, vous vous en souvenez toujours. »

Michael Meeropol, qui avait dix ans au moment de la mort de sa mère, a dit se rappeler « très bien » d’elle. Il l’a décrite comme « très aimante ».

L’année 1953 fut une année de tension dans l’histoire des Etats-Unis, comme dans celle de l’Union soviétique. Les Rosenberg ont été exécutés quelques mois seulement après la mort de Joseph Staline le 5 mars 1953. Pendant toute cette année, les Etats-Unis avaient tenté de trouver un moyen de mettre un terme à la guerre de Corée.

Wippl a indiqué que « certaines théories » tentent de faire passer l’affaire Rosenberg pour l’exemple d’une démonstration de force de l’administration Eisenhower, alors que la guerre s’achevait et que l’armistice était sur le point d’être signée. Mais, a-t-il précisé, il n’en est « pas certain ».

Le père adoptif des frères Rosenberg, Meeropol, est devenu célèbre en écrivant la chanson anti-lynchage « Strange Fruit », interprétée par Billie Holiday.

https://youtu.be/h4ZyuULy9zs

« Personne ne savait qui j’étais », a raconté Robert Meeropol en évoquant son enfance. « Je ne me confiais pas régulièrement… je jouais dans la rue, je [faisais] comme les autres enfants. Les enfants sont extrêmement résilients, la majorité d’entre eux [s’impliquent] dans ce qu’il se passe dans leur vie au moment où ils le vivent », et c’est tout.

« Ce qui a été bon pour moi, c’est la communauté qui me soutenait, a-t-il ajouté. Les gens s’étaient rassemblés pour sauver la vie de mes parents. Ils nous avaient aidés. Je ne me suis jamais senti seul ou isolé. C’était un foyer culturellement très riche. »

Et, a-t-il poursuivi, il a été en mesure d’aller au-delà de son traumatisme d’enfant et de vivre « une existence relativement normale, de Juif de gauche laïc à New York. »

Il s’est marié jeune, à l’âge de 20 ans (lui et son épouse ont eu deux enfants, et le couple fêtera son cinquantième anniversaire dans quelques années). Il a rejoint l’université, puis s’est orienté vers le droit.

« C’était tirer le bien d’un mal, un tikkun olam pour moi, une tentative de guérir le monde

En 1989, il a décidé de lancer une fondation d’aide aux enfants d’activistes ciblés. Depuis plus de 26 ans, l’organisation Rosenberg Fund for Children a aidé 1 000 enfants et offert une assistance financière dépassant les 6 millions de dollars.

« C’était tirer le bien d’un mal, un tikkun olam pour moi, une tentative de guérir le monde, a raconté Meeropol. Après la destruction qui s’était abattue sur ma famille, j’étais reconnaissant de voir que quelque chose se construisait qui allait profiter aux autres familles. »

Le temps est passé et l’histoire a pris des directions inattendues. L’année même où Meeropol a décidé de lancer sa fondation, le mur de Berlin s’est effondré, entraînant avec lui le communisme d’Europe de l’Est. Puis, en 1991, l’Union soviétique s’est écroulée, mettant un terme à la Guerre froide.

Avec l’arrivée du nouveau siècle, Ethel Rosenberg a obtenu une nouvelle chance de justification.

Voix d’outre-tombe

Le 15 juillet 2015, le témoignage de David Greenglass devant le Grand Jury a été diffusé de manière posthume.

« Il a indiqué qu’il n’avait jamais parlé d’espionnage avec ma mère, sous serment et devant le Grand Jury »

« Il a indiqué, sous serment et devant le Grand Jury, qu’il n’avait jamais parlé d’espionnage avec ma mère », a expliqué Robert Meeropol. Mais « neuf mois après », il racontait qu’ « Ethel Rosenberg était impliquée et tapait des notes ».

Meeropol a également affirmé que sa mère n’avait jamais reçu de nom de code de la part du KGB. Il qualifie de « menteur » son oncle, décédé le 1er juillet 2014.

Le mois dernier, Meeropol s’est rendu à la shul Vilna de Boston pour la prière du vendredi soir. Il y a évoqué ce qui avait été qualifié « d’affaire Dreyfus moderne » en référence au procès pour espionnage de l’officier militaire Alfred Dreyfus en 1894 en France, une affaire célèbre pour ses tonalités antisémites, qui a profondément marqué le journaliste Théodore Herzl.

Meeropol a indiqué que David Greenglass et son épouse Ruth, décédée en 2008, avaient tous deux livré des « témoignages essentiels » qui avaient entraîné la condamnation de Rosenberg.

Ce témoignage comprenait une déclaration attestant de la participation d’Ethel Rosenberg à une réunion organisée le 25 septembre 1945 dans l’appartement du couple, au cours de laquelle un diagramme d’une bombe atomique aurait été donné aux Soviétiques.

Ils avaient également indiqué qu’elle avait tapé à la machine les notes prises à la main par David Greenglass expliquant ce diagramme.

Julius et Ethel Rosenberg derrière une importante grille métallique, après avoir été jugés coupables. (Crédit : Domaine public/Wikimedia)
Julius et Ethel Rosenberg derrière une importante grille métallique, après avoir été jugés coupables. (Crédit : Domaine public/Wikimedia)

Mais, a ajouté Meeropol, « les deux témoins n’ont jamais mentionné l’existence de cette réunion avant le Grand Jury », et le témoignage de David Greenglass devant le Grand Jury contredit l’accusation selon laquelle Rosenberg avait tapé les notes à la machine à ce moment-là.

Depuis la diffusion du témoignage de David Greenglass, la campagne de réhabilitation d’Ethel Rosenberg n’a cessé de trouver de nouveaux soutiens.

Le 28 septembre 2015, le président du district de Manhattan Gale A. Brewer, et 13 membres du conseil municipal de New York ont déclaré que l’exécution de Rosenberg avait été « abusive », à une date qui aurait du être celle de son centième anniversaire.

En octobre dernier, les frères Meeropol ont évoqué leur campagne avec Anderson Cooper dans l’émission « 60 Minutes ».

« Il y a eu une résolution adoptée par le conseil municipal de New York qui a considéré l’exécution comme abusive, a expliqué Meeropol. Cela a intéressé ’60 Minutes’. On nous a consacré une séquence d’une demi-heure sur la campagne. Tout cela s’est enchaîné. A un certain niveau, ça a été de la chance, et aussi le bon timing. »

L’enchaînement s’est encore précipité le 1er décembre, avec la visite à la Maison Blanche.

Une « perversion de la justice » ?

Robert Meeropol reconnaît qu’il existe également des contre-arguments.

« Ce que nous disons, c’est que le procès d’Ethel Rosenberg a été une perversion de la justice »

« Ce que nous disons, c’est que le procès d’Ethel Rosenberg a été une perversion de la justice et que le verdict doit être annulé », a-t-il expliqué.

« Il n’y a pas de discours de ‘réfutation’ en ce qui concerne le procès. Nous ne disons pas : ‘C’était un procès injuste’. Ce n’est pas : ‘Greenglass n’a pas menti’. Ils ne contredisent pas cela. »

« [Ils disent que des] extraits de documents du KGB montrent que ma mère a fait quelque chose, qu’elle a participé à un complot. Ce n’est pas de cela dont nous parlons, a-t-il dit. Je peux prouver que ce procès était une perversion. Mes opposants ne réfutent pas mes arguments à ce sujet : il n’y a pas de contre-argumentaire. »

Malgré les difficultés que les Meeropol doivent affronter, ils continueront leurs efforts visant à convaincre le président américain de réhabiliter leur mère.

« Nous continuerons à être mobilisés, à nous organiser pour réunir les soutiens, s’est exclamé Robert Meeropol. Nous espérons que le bruit que nous faisons entraînera, avec un peu de chance, une réponse. »

Le sénateur Joseph McCarthy, à gauche, avec l'avocat Roy Cohn. (Crédit : domaine public)
Le sénateur Joseph McCarthy, à gauche, avec l’avocat Roy Cohn. (Crédit : domaine public)

Si sa mère devait être réhabilitée, quels seraient ses sentiments ? : « Oh, ce serait comme une justification [de notre travail], une justification complète. »

Il ajoute que ce serait une « leçon objective de droits de l’Homme sur la capacité donnée à des gouvernements de faire exécuter des gens… Une déclaration véhémente contre l’inanité de la peine de mort ».

Il a déclaré que le président Donald Trump avait qualifié Roy Cohn de « mentor ». Il était le procureur de Joseph McCarthy, et l’avocat de Trump.

« Roy Cohn a été l’un de ceux qui ont été à l’origine de l’exécution de ma mère », a déclaré Meeropol.

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