Les Israéliens d’origine éthiopienne continuent de lutter pour leurs proches restés là-bas
Rechercher

Les Israéliens d’origine éthiopienne continuent de lutter pour leurs proches restés là-bas

Une réunion de la commission consacrée aux soldats dont les parents n’ont pas eu l’autorisation d’immigrer a changé de registre lorsque Tsahal a refusé la présence de ses militaires

Les Israéliens éthiopiens en appellent au gouvernement pour permettre à leurs proches d'immigrer en Israël à la Knesset, le 29 novembre 2016.  Yahallem Tadessa est le deuxième en partant de la droite (Crédit :  Marissa Newman/Times of Israel)
Les Israéliens éthiopiens en appellent au gouvernement pour permettre à leurs proches d'immigrer en Israël à la Knesset, le 29 novembre 2016. Yahallem Tadessa est le deuxième en partant de la droite (Crédit : Marissa Newman/Times of Israel)

« Vous avez rempli le mauvais formulaire ». Voici la réponse brutale donnée par un agent de l’Autorité en charge de l’Immigration lors d’une réunion de la Knesset organisée mardi, alors qu’un ancien soldat israélien, originaire d’Ethiopie, décrivait comment son père se trouvait encore dans l’obligation, et ce depuis 18 longues années, de rester à Addis Ababa, alité en raison d’un accident survenu il y a six ans et empêché d’immigrer en Israël.

Des dizaines d’Israéliens d’origine éthiopienne se sont réunis à la Knesset mardi pour lancer un appel au gouvernement de façon à permettre à leurs proches – leurs enfants, une soeur malade du cancer et ses quatre enfants, des grands-parents souffrants, une épouse abandonnée – d’immigrer au sein de l’état juif.

“Sa santé n’est pas bonne”, a dit de son père Mano Mankanto, l’ancien soldat qui est arrivé en Israël en 1998. Vêtu d’une veste kaki et d’une kippa blanche tricotée, Mankanto a expliqué devant la commission de l’Immigration, de l’Intégration et de la Diaspora qu’il a fait appel – en vain – au ministère de l’Intérieur pour débloquer la situation.

Teddy Pakada, responsable de l’Autorité chargée de l’Immigration – qui travaille sous les ordres du ministère de l’Intérieur – a insisté : les soldats israéliens, indépendamment de leur religion ou de leur citoyenneté, doivent réclamer la permission pour leurs parents de rejoindre Israël à l’issue de leur première année de service militaire.

Les parents – mais aucun autre proche – sont ensuite autorisés à venir au sein de l’état juif par le biais d’un visa temporaire et, petit à petit, ils pourront devenir des résidents permanents et des citoyens naturalisés.

Cela fait 18 ans que le père de Mano Mankanto attend de pouvoir immigrer en Israël. (Crédit)
Cela fait 18 ans que le père de Mano Mankanto attend de pouvoir immigrer en Israël. (Crédit)

Et Pakada de rétorquer à Mankanto qu’il n’a pas déposé de requête en tant que soldat, mais qu’il a seulement présenté une demande d’immigration générale après son service militaire.

« S’est-il tourné vers nous à ce moment-là ? Il ne l’a pas fait”, dit le responsable au sujet de Mankanto, se référant à la période qui a précédé la fin de son service militaire. « Nous ne savons pas à partir des formulaires de [l’immigration générale] qui est soldat et qui ne l’est pas”, ajoute-t-il.

“C’est à vous de le demander”, s’exclame, furieux, Ayelet Nahmias-Verbin, parlementaire issue de l’Union sioniste.

La réunion de la commission devait être consacrée aux soldats israéliens dont les parents ne sont pas parvenus à obtenir la permission d’immigrer en Israël depuis l’Ethiopie – mais ils n’ont pas été autorisés à y assister.

A la place, ce sont d’anciens soldats israéliens d’origine éthiopienne et de nombreux autres qui ont finalement relaté leurs histoires – en hébreu et en ahmarique – déplorant les obstacles bureaucratiques et les messages contradictoires émis par le ministère de l’Intérieur.

Les officiels ont toutefois maintenu que la politique israélienne n’avait pas pour objectif de séparer les époux, les parents et les enfants au cours des processus d’immigration, alors même que les témoins présents racontaient les histoires de ces proches immédiats qu’ils ont dû laisser derrière eux.

Les membres de la communauté juive éthiopienne Falashmoura attendent le service de la prière avant le repas de seder de la Pâque, à la synagogue de Gondar, enEthiopie, le 22 avril 2016. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)
Les membres de la communauté juive éthiopienne Falashmoura attendent le service de la prière avant le repas de seder de la Pâque, à la synagogue de Gondar, enEthiopie, le 22 avril 2016. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Les Juifs laissés en Ethiopie par leurs proches ayant immigré en Israël sont identifiés comme étant des ‘Falashmouras’, un terme désignant les Juifs éthiopiens dont les ancêtres s’étaient convertis au christianisme, souvent sous la contrainte, il y a des générations.

Les ‘Falashmouras’ ne sont pas considérés comme éligibles à la citoyenneté israéliennes selon les termes de la Loi du Retour qui exige l’existence – dans l’arbre généalogique – d’au moins d’un grand-parent juif, et disqualifie quelqu’un qui se serait converti à une autre religion, même si cette conversion est survenue il y a longtemps.

Il y a approximativement 9 000 personnes parmi les Falashmouras qui vivent encore en Ethiopie et n’ont pas été autorisés à rejoindre Israël, le ministère de l’Intérieur ayant déterminé qu’ils étaient non-juifs.

Les Juifs éthiopiens comptent sur le fait que le processus, vieux de plusieurs décennies, visant à définir ce qu’est l’identité juive a été médiocrement exécuté et suffisamment imprécis pour aboutir à la division des familles. Au moins 80 % des Juifs en Ethiopie ont des proches au premier degré en Israël.

Un plan gouvernemental visant à faire venir 9 000 juifs en Israël avait été approuvé en novembre 2015 mais il n’avait pas été mis en œuvre, faute de budget.

A la suite de protestations, le ministère des Finances avait débloqué des fonds permettant à 1 300 éthiopiens à immigrer en Israël l’année suivante.

Le premier vol, avec 63 immigrants à son bord, s’est posé en Terre Sainte au mois d’octobre.

Lorsque Yahallem Tadessa a immigré en Israël, ce père célibataire qui, affirme-t-il, s’est séparé de son épouse, n’a pas eu l’autorisation d’amener ses deux enfants – âgés alors de 9 et 11 ans – avec lui.

Il les a laissés à ses parents, qui ont eux aussi finalement rejoint l’état juif.

“Je suis arrivé en Israël. Et depuis, je remplis des formulaires quotidiennement”, explique l’Israélien orthodoxe aux membres de la commission de la Knesset. Le ministère de l’Intérieur avait initialement indiqué à Tadessa que ses enfants auraient la permission d’émigrer de leur pays lorsqu’ils auraient atteint l’âge de 18 ans.

Alors il a attendu.

Mais lorsque les deux enfants ont enfin atteint l’âge fatidique, le ministère de l’Intérieur a émis des doutes sur sa paternité, affirmant qu’il ne détenait aucune preuve de la relation entre les enfants et leur père. Tadessa est parvenu à se rendre au Centre Médical Tel HaShomer pour y subir un test de paternité, qui s’est révélé positif.

Le ministère lui a alors fait savoir qu’en raison de l’absence d’une résolution déterminant la reprise de l’immigration pour les Falashmouras, les enfants – qui sont désormais âgés de 22 et 24 ans – devront rester en Ethiopie.

Et lui attend toujours.

‘La liste est fermée’

La réunion de la Commission a offert une plate-forme à plus de douze Israéliens qui ont dépeint la situation de sœurs, de parents, et même d’épouses et d’enfants restés en Ethiopie, tandis que d’autres avaient reçu leur approbation à leurs demandes d’immigration.

Mais les responsables issus du ministère de l’Intérieur et de l’Autorité de l’Immigration ont insisté sur le fait que la politique gouvernementale oeuvrait en faveur de la réunion des époux et des enfants.

“Nous ne savons pas, nous n’avons pas connaissance [de tels dossiers],” a déclaré une responsable du ministère de l’Intérieur. « Que ces gens entrent donc en contact avec nous et nous effectuerons toutes les vérifications ».

La représentante a reconnu que de nombreux cas étaient “compliqués”. Elle a maintenu qu’il existait des dossiers dans lesquels des hommes mariés se faisaient passer pour des célibataires jusqu’au moment où ils arrivaient en Israël, déposant alors des dossiers de demande d’immigration en faveur de leurs épouses et de leurs enfants.

Ce sont des « situations qui nous sont très familières », a-t-elle expliqué. Interrogés sur les arrivées les plus récentes, les deux responsables se sont toutefois abstenus de livrer des détails trop spécifiques, citant des inquiétudes liées à la vie privée. Certains immigrés ont en effet rejoint Israël sans être accompagnés par les membres de leur famille immédiate.

Des Israéliens éthiopiens à la Knesset, le 29 novembre, pressent le gouvernement de permettre à leurs proches d'immigrer en Israël (Crédit : Marissa Newman/Times of Israel)
Des Israéliens éthiopiens à la Knesset, le 29 novembre, pressent le gouvernement de permettre à leurs proches d’immigrer en Israël (Crédit : Marissa Newman/Times of Israel)

Répondant à une suggestion émise par Abraham Neguise, parlementaire issu du Likud, que le gouvernement aurait pu délivrer des approbations à l’immigration en 2013 mais qu’il avait échoué, depuis, à remettre à jours ses informations, Teddy Pakada de l’Autorité chargée de l’Immigration a indiqué que le Bureau reçoit les informations de la part du gouvernement, qu’il les enregistre sur ordinateur et qu’il « travaille avec l’informatique ».

Il a réaffirmé que l’objectif consistant à faire venir en Israël de 1 300 immigrants l’année prochaine est définitif.

“La liste est fermée, nous ne pouvons pas faire d’exception”, a-t-il indiqué.

Il a également soutenu que tous les formulaires sont accessibles en ligne et dans les centres d’intégration, et que les directives mises en oeuvre sont claires, s’attirant les sifflets d’un public agité, aux cris de : « Il n’y a ni explication ni rien » et de « Vous ne dites que des mensonges ».

“Notre communauté n’utilise pas Internet, répond par ailleurs Neguise, demandant au ministère de rendre les réglementations plus accessibles tout en suggérant que les directives soient rappelées au cours d’annonces en ahmarique et en hébreu, par exemple, à la télévision et à la radio.

Avraham Neguise, parlementaire issu du Likud et président de la Commission pour l'Immigration, l'Intégration et la Diaspora. (Crédit : Government Press Office)
Avraham Neguise, parlementaire issu du Likud et président de la Commission pour l’Immigration, l’Intégration et la Diaspora. (Crédit : Government Press Office)

Aucun soldat lors de l’audience

“Il est très triste” que l’armée n’ait pas autorisé les soldats ayant de la famille proche en Ethiopie à venir assister à la commission, a déploré Neguise, le seul législateur israélien d’origine éthiopienne de la Knesset, qui a dirigé la réunion.

Notant que toutefois, certains militaires figuraient malgré tout dans l’auditoire, Neguise leur a vivement recommandé de ne pas témoigner, disant qu’il ne souhaitait pas « qu’ils s’attirent des problèmes ».

Un représentant de l’armée présent a indiqué que les militaires ne disposent d’aucun fait ni d’aucun chiffre portant sur le nombre de soldats ayant de la famille en Ethiopie. « Ce problème ne relève pas de la responsabilité de Tsahal », a-t-il expliqué.

Melanie Lidman a contribué à ce reportage.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...