Les Israéliens, trop de ‘houtspa’ pour être bons en maths ?
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Les Israéliens, trop de ‘houtspa’ pour être bons en maths ?

Les notes israéliennes en maths sont parmi les plus basses des pays dits développés. Les coupables ? L'absence de discipline et le mépris des règles répandus dans l'ensemble de la société israélienne, selon un économiste

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Un élève de CP en classe à Nitzan, dans le sud d'Israël. Illustration. (Crédit : Edi Israel/Flash90)
Un élève de CP en classe à Nitzan, dans le sud d'Israël. Illustration. (Crédit : Edi Israel/Flash90)

Dans la culture de la start-up d’Israël, le bon sens veut que certains traits de caractères israéliens, comme notre impatience, notre capacité à improviser, et une tendance à défier les règles et l’autorité, aient contribué à l’impressionnante réussite du high-tech de notre pays.

Israël est en plein essor en termes entrepreneuriaux parce que « vous ne suivez pas les règles », a une fois dit Eric Schmidt, le président de Google, à l’Institut Weizmann en 2015.

Pas si vite, affirme Noam Gruber, économiste et chercheur à l’Institut Shoresh d’Israël pour la recherche socio-économique.

Dans son étude publiée récemment, « pourquoi les scores israéliens sont-ils si bas à PISA ? » [lien en hébreu], Gruber analyse les facteurs qui entraînent une performance relativement mauvaise d’Israël au test de mathématiques international, et conclut que l’absence de discipline des élèves, cette qualité louée par Eric Schmidt et d’autres enthousiastes de la nation start-up, est un facteur important qui explique les mornes résultats du test PISA.

« Israël a un avantage comparé aux autres pays développés », a déclaré Gruber au Times of Israël, notant le pourcentage relativement élevé d’enfants dont les parents sont éduqués et comprennent l’importance de l’éducation.

Mais la majorité de ce grand potentiel est gâché, a-t-il déploré, quand les élèves israéliens entrent dans ce système scolaire de mauvaise qualité souffrant d’un manque de discipline pathologique. Gruber cite les niveaux importants d’absentéisme et de retard, ainsi que les salles de classe agitées avec un bruit de fond important.

« La discipline dans les écoles israéliennes est de loin inférieure à ce qui est normal en Occident, a-t-il déclaré. Si nous ne réglons pas ce problème, la main-d’œuvre israélienne aura du mal à rester compétitive. »

L’importance des tests de maths internationaux

PISA est l’acronyme de Program for International Student Assessment, le programme pour l’évaluation internationale des élèves, qui est un test mondial organisé par l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) mesurant la réussite des adolescents de 15 ans en mathématiques, en sciences et en lecture.

Noam Gruber (Crédit : Institut Shoresh)
Noam Gruber (Crédit : Institut Shoresh)

« PISA est un test standardisé, et c’est un moyen d’évaluer les accomplissements de notre système scolaire en comparaison de celui des autres pays, a expliqué Gruber. La capacité mathématique est un facteur prédictif prouvé de la réussite future des élèves sur le marché du travail. »

Les scores en maths des tests PISA sont extrêmement corrélés aux résultats en lecture, a indiqué Gruber. Ils sont donc un bon indicateur de la réussite globale des élèves.

Gruber a étudié les 34 pays de l’OCDE, ainsi que Singapour, Taiwan et Hong Kong. Il a conclu que les scores en maths aux tests PISA d’Israël (en 2012) se situent dans le dernier cinquième de ce groupe, et sont inférieurs à ceux de tous les pays, sauf le Mexique, le Chili, la Turquie et la Grèce. Le test PISA original a été calibré pour que la moyenne de l’OCDE se situe à 500, et que sa déviation standard soit de 100.

En 2012, les 5 000 élèves israéliens qui ont passé le test PISA de maths ont obtenu une moyenne de 466. Les Israéliens qui ont passé le test en arabe ont obtenu une note de 388, contre 489 pour ceux qui l’ont passé en hébreu.

Moyenne des résultats aux test PISA de mathématiques en 2012
Moyenne des résultats aux test PISA de mathématiques en 2012

Pourquoi ces résultats sont-ils inquiétants ? D’abord, parce qu’ils indiquent une inégalité drastique des résultats des élèves juifs et arabes. Même dans la cohorte des élèves juifs, les scores sont très inégalitaires : les élèves des familles les plus pauvres et les moins éduqués ont des notes bien plus basses que ceux venant d’une classe sociale plus favorisée.

En fait, sur les 37 pays étudiés, l’inégalité la plus importante se retrouve en Israël.

Ce que ceci signifie, a déclaré Gruber, c’est que le système scolaire israélien est si médiocre qu’il ne parvient pas à contribuer à la mobilité sociale. Les élèves israéliens dont les parents sont diplômés auront un score PISA proche de la moyenne de l’OCDE, parce que ce qu’ils n’obtiennent pas au lycée sera souvent fourni par leurs parents à la maison. Mais si les parents d’un enfant n’ont pas terminé le lycée, le système scolaire est quasiment incapable de donner aux élèves les outils dont ils auront besoin pour réussir, a déclaré Gruber.

De manière peut-être contre-intuitive, l’inégalité n’est pas seulement mauvaise pour les élèves qui sont dans le bas du classement, mais aussi pour ceux qui sont au sommet. En étudiant les pays qui se classent dans les 10 premiers de son échantillon, comme l’Estonie, le Canada, le Japon et la Finlande, Gruber a remarqué que les systèmes scolaires de ces pays présentent également un niveau d’inégalité relativement bas. En d’autres termes, ces pays, où l’écart entre le haut et le bas du tableau est le plus faible, tendent à être les pays qui ont les meilleurs résultats globaux.

Inégalité des résultats aux test PISA de mathématiques en 2012
Inégalité des résultats aux test PISA de mathématiques en 2012

Malheureusement, même les meilleurs élèves d’Israël ne sont pas des champions comparés aux meilleurs des autres pays développés, a montré l’étude.

« Certaines personnes pensent que la moyenne d’Israël aux tests PISA est basse à cause de certains groupes faibles de la population, comme les Arabes israéliens et les ultra-orthodoxes, a expliqué Gruber. Ils pensent que, certainement, nos meilleurs élèves doivent être au même niveau que leurs homologues occidentaux. »

Mais ce n’est pas le cas. Si vous prenez les élèves qui ont passé le test PISA en hébreu et ont obtenu un score dans le 91e percentile, leur score est inférieur de 13 points à celui de la moyenne de l’OCDE dans le 91e percentile. Si vous regardez le 99e percentile israélien, le 1 % des meilleures notes du pays, le score est inférieur de 39 points à celui du 99e percentile de l’OCDE. Le percentile étant une unité de niveau.

Mères et maths

Si les écoles israéliennes font peu pour améliorer les notes de leurs élèves au test PISA, qu’ont donc en commun ces élèves israéliens qui réussissent relativement bien ?

Des mères éduquées, répond Gruber.

L’éducation des parents est un indicateur très fort de la réussite académique d’un enfant, mais le niveau d’éducation de la mère est un indicateur encore meilleur. C’est vrai dans le monde entier, et particulièrement pour les Israéliens juifs, a déclaré Gruber.

Chez les Arabes israéliens, le niveau d’éducation de la mère est aussi corrélé avec la note de son enfant au test, mais moins fortement que chez les Israéliens juifs. Ainsi, un enfant israélien dont la mère a au moins une licence universitaire réussit presque aussi bien qu’un enfant de parents éduqués dans les autres pays de l’OCDE.

Une mère et son enfant. Illustration. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israël)
Une mère et son enfant. Illustration. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israël)

Quand on lui demande pourquoi l’éducation de la mère est un indicateur de réussite académique, Gruber répond qu’il ne peut que faire des hypothèses.

« Cela peut être parce que les mères passent plus de temps avec leurs enfants. Aussi, si une mère est éduquée, il y a des chances que le père le soit aussi. Si un père est éduqué, il n’est pas certain que la mère le soit aussi. Donc une famille où la mère est éduquée compte souvent deux parents éduqués contre un seul. De plus, si la mère a un diplôme universitaire, peut-être que la famille accorde une plus grande importance à l’éducation des filles. »

Dans les écoles, les classes dont un pourcentage élevé de parents sont éduqués élèvent le niveau de tous les élèves. Les parents savent intuitivement cela, et c’est pour cela que l’on voit des parents aisés chercher de « bonnes écoles » dans des villes ou des quartiers plus riches, où les autres parents leur ressemblent.

« C’est bon pour un enfant individuel, a déclaré Gruber, mais pas pour la société. Cela crée une concentration de bons élèves d’un côté, et de mauvais de l’autre. Ce que l’on veut voir, c’est un système scolaire qui élève tout le monde, qui élève le mauvais au niveau du bon. »

D’autres aspects de la vie familiale sont corrélés avec des scores importants au test PISA en maths, en Israël et ailleurs, comme l’importance accordée par les familles aux mathématiques, et le montant de cours de maths extrascolaires fournit par les familles, a précisé Gruber.

Jerusalem High School students take their matriculation exams in mathematics (photo credit: Yossi Zamir/Flash90)
Des lycéens de Jérusalem pendant leurs examens finaux de mathématiques. Illustration. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Etonnamment, Israël remplit tous ces critères. Le pourcentage de mère ayant fait des études supérieures est très haut. A 55,7 %, il est juste derrière celui du Canada et de la Finlande en termes d’éducation des femmes.

D’autre part, 18 % des mères arabes israéliennes et 46,1 % des mères juives israéliennes ont des diplômes universitaires. De même, quand les organisateurs du test PISA ont demandé aux élèves si leurs parents pensaient qu’il était important qu’ils étudient les maths, plus de 60 % des élèves israéliens ont été d’accord, plus que n’importe quel autre pays développé.

Et ce ne sont pas que des paroles. Les parents israéliens fournissent près d’1,5h par semaine en moyenne de cours supplémentaires en maths, et les parents arabes israéliens dépassent de loin leurs homologues juifs, en fournissant plus de cours supplémentaires en maths que dans tous les pays développés, à l’exception de Singapour et de la Corée du Sud.

Pourquoi les élèves israéliens réussissent-ils si mal ?

Si les mères israéliennes sont plus éduquées que la moyenne de l’OCDE et que les parents sont ici parmi les plus motivés pour aider leurs enfants à réussir, pourquoi les adolescents israéliens obtiennent-ils néanmoins des notes si basses ?

La réponse, selon Gruber, est l’état lamentable de l’éducation formelle en Israël. Et la cause centrale de cette mauvaise école, selon son étude, c’est son absence de discipline.

« Dans une estimation fondée sur les statistiques des retards et de l’absentéisme, Israël est antépénultième dans le monde développé en termes de discipline, et le problème est encore empiré par la taille des classes », a écrit Gruber dans son étude.

Une salle de classe. Illustration. (Crédit : Mendy Hechtman/Flash90)
Une salle de classe. Illustration. (Crédit : Mendy Hechtman/Flash90)

Gruber poursuit en citant Pirke Avot, le chapitre des Pères de la Mishna : « il n’y a pas de Torah sans bonne éducation. Apprendre aux enfants à être à l’heure en classe, leur apprendre à faire attention et à ne pas perturber [la classe], c’est une bonne éducation. C’est la fondation sur laquelle le processus d’apprentissage est construit. Quand cette fondation tremble, il n’est pas étonnant que la ‘Torah’, l’apprentissage, les réussites, soient mauvais. »

Gruber a ajouté qu’un bon système scolaire devrait pouvoir inculquer la discipline aux enfants dont le comportement est turbulent. Mais le contraire arrive souvent. Un enfant turbulent donnera souvent le ton aux autres. Le fait que le système scolaire israélien a un taux de retard et d’absentéisme plus élevé que le reste du monde développé démontre, selon Gruber, que le système scolaire est mauvais.

« Nous avons une culture ici, en Israël, qui est vraiment informelle, et il existe un équilibre de pouvoir entre les parents, les élèves et les écoles qui n’est pas sain. Quand les élèves se comportent mal, les parents les soutiennent souvent. Les écoles sont faibles, et elles essaient simplement de préserver le statu quo, sans irriter personne. »

Nombre de retards à l'école dans les deux semaines précédant le test PISA de 2012
Nombre de retards à l’école dans les deux semaines précédant le test PISA de 2012

Gruber affirme que la discipline (mesurée par les retards et l’absentéisme) est meilleure dans les écoles arabes israéliennes que dans les écoles juives, mais reste mauvaise en comparaison de la moyenne de l’OCDE. Le manque de discipline ne pose pas problème uniquement dans les écoles.

« Cela commence à un jeune âge. Si vous envoyez vos enfants dans les écoles maternelles municipales, elles ont tendance à être en sous-effectif, c’est un peu la jungle. Les enfants apprennent par eux-mêmes. Ils n’apprennent pas à être en rang, à attendre leur tour ou être calme quand quelqu’un d’autre parle. Les enfants prennent cela avec eux en CP, puis en seconde, puis à l’armée, et enfin à l’université. Et c’est comme ça que les adultes israéliens se comportent dans la rue, sur les routes et en politique. »

Ce qui est intéressant, c’est que cette réticence à suivre les règles est souvent un objet de fierté pour les Israéliens, « l’ingrédient secret » qui explique, pour beaucoup, l’image d’Israël comme nation start-up.

« Il y a du vrai dans cette notion, parce que le monde de l’élite de la high-tech tourne autour de la rupture, vous avez besoin de personnes qui veulent détruire ce qui existe et le remplacer par quelque chose de mieux, donc c’est un avantage de ne pas être trop discipliné et d’être une personne un peu sauvage, avec un égo important », a expliqué Gruber.

Et pourtant, a-t-il ajouté, quand vous regardez les entrepreneurs de la high-tech israélienne, ils ont tendance à venir de catégories sociales relativement privilégiées et de bonnes écoles.

« De plus, Singapour, la Corée du Sud, le Japon et Taiwan [les pays qui réussissent le mieux les tests PISA de maths] n’ont pas à avoir honte quand il s’agit des réussites technologiques. »

Améliorer la vie des enseignants

Il y a encore une autre raison qui explique que le niveau des écoles israéliennes soit si bas, selon Gruber, et c’est la faible réussite académique de ceux qui choisissent de faire leur métier de l’enseignement.

Dans beaucoup de pays où les élèves ont de bonnes notes aux tests PISA, a déclaré Gruber, l’enseignement est majoritairement une profession recherchée. En Finlande, les départements d’éducation élémentaire des écoles formant les enseignants n’acceptent que 10 % des candidats. Au Japon, le chiffre est de 14 %, et seulement 30 à 40 % des diplômés trouvent un travail dans les écoles publiques.

En Israël, enseigner est cependant l’une des carrières les plus faciles à commencer, et les scores aux tests psychométriques des étudiants en éducation sont parmi les plus bas. Gruber pense qu’élever le niveau des salaires des enseignants en début de carrière en Israël et augmenter la discipline dans les écoles pour que les professeurs se concentrent sur l’enseignement au lieu de faire la police contribuera grandement à attirer ceux qui veulent être enseignant par vocation, et pas en derniers recours.

Manifestation des professeurs israéliens devant le ministère de l'Education, à Tel Aviv, pour demander de meilleures conditions de travail et une hausse de salaire, le 19 octobre 2016. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Manifestation des professeurs israéliens devant le ministère de l’Education, à Tel Aviv, pour demander de meilleures conditions de travail et une hausse de salaire, le 19 octobre 2016. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Quand il lui a été demandé s’il existait une sous-catégorie de la société israélienne dont les scores PISA sont vraiment plus importants que les autres, Gruber a indiqué les enfants d’immigrants d’Amérique du Nord en Israël, dont la moyenne est de 520, contre 466 pour la moyenne israélienne générale. D’autres sous-catégories, comme les enfants d’immigrants russes ou français, ou les élèves religieux nationaux, ont les mêmes scores que la moyenne israélienne.

Pour expliquer cela, Gruber ne peut à nouveau que proposer des pistes.

« Les Nord-Américains en Israël ont tendance à être mieux éduqués, à avoir une meilleure situation socio-économique, et à vivre dans des villes aisées, comme Raanana, Modiin ou Jérusalem. »

Gruber a également suggéré que le fait que beaucoup d’Américains en Israël vivent près les uns des autres et se socialisent les uns avec les autres crée une sous-culture alternative caractérisée par, entre autres choses, un accomplissement éducatif plus élevé.

En ce qui concerne la société israélienne en général, Gruber a déclaré qu’augmenter le niveau de discipline dans les écoles (toujours mesurée par les retards et l’absentéisme) à celui de la moyenne de l’OCDE augmenterait probablement les scores PISA israéliens d’au moins 20 points.

« Si nous commençons aujourd’hui, dans 20 ans, la société israélienne sera différente. Une meilleure discipline attirera aussi de meilleurs enseignants dans la profession. Le monde est compétitif. Si nous continuons comme maintenant, cela limitera l’économie israélienne parce qu’il n’y aura pas assez de personnes qui auront les compétences pour réussir dans la high-tech ou les sciences. »

Gruber a néanmoins reconnu qu’il sera difficile de persuade la population israélienne de l’urgence du sujet.

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