Les Juifs des montagnes d’Asie centrale veulent conserver la tradition de Pessah
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Les Juifs des montagnes d’Asie centrale veulent conserver la tradition de Pessah

Pas de cornichons, pas d'os de tige, pas de visite de cimetière pendant les vacances pour la communauté millénaire, autrefois basée à Krasnaiya Sloboda sur les montagnes du Caucase

Yedidia Yehuda, à droite, et un ami d'enfance descendent les escaliers qui surplombent  Krasnaiya Sloboda, au mois d'août 2013. (Crédit :  Cnaan Liphshiz/JTA)
Yedidia Yehuda, à droite, et un ami d'enfance descendent les escaliers qui surplombent Krasnaiya Sloboda, au mois d'août 2013. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Avant sa première Pâque en Azerbaïdjan, le rabbin Shneor Segal s’est approvisionné en nourriture casher pour les vacances, au moment où les Juifs ont interdiction de manger des aliments à base de levain.

Segal, un émissaire du mouvement Habad-Loubavitch né en Israël qui a immigré en Azerbaïdjan en 2010 pour diriger la plus grande synagogue de Bakou, a veillé à ce que sa congrégation dispose de tous les éléments de base certifiés casher, comme le sucre, les cornichons et le fromage.

C’était une erreur de débutant.

Segal a récemment découvert la communauté des Juifs des montagnes, une communauté millénaire qui comprend la majeure partie de la population juive d’Azerbaïdjan (d’environ 8 000 personnes) et qui s’abstient elle aussi de ces produits lors de Pâques.

Les traditions riches et uniques des Juifs des montagnes sont particulièrement fortes pendant la Pâque. Il s’agit de la fête juive qui, pour des raisons historiques, est devenue la plus importante au sein des communautés juives de l’ex-Union soviétique.

« Je me souviens d’une dame en particulier qui m’a regardée consternée après avoir vu que je gardais du sucre pendant Pâque », se souvient Segal. « Je lui ai assuré que c’était conforme aux normes les plus strictes de la casheroute. Elle m’a regardé et m’a demandé : ‘Et vous, vous vous appelez bien rabbin ?’, puis elle est partie. Je chéris la mémoire de cette femme. Elle était si sûre de sa connaissance du judaïsme qu’un type comme moi venu d’Israël, avec une barbe, n’allait pas oser troubler ou remettre en cause. »

Les interdictions de la Pâque sur les cornichons, le sucre et le fromage remontent à l’époque où les Juifs des montagnes n’avaient pas accès aux usines contrôlées par les rabbiniques qui fabriquaient ces produits, selon Yaniv Naftalayev, le chef de la communauté juive du Caucase en Israël. La chaîne du Caucase, à cheval entre la Russie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan, a donné son nom aux Juifs des montagnes.

Zoya Avadayev discute avec le Rabbi Tsadok Ashurov en préparant à manger à Krasnaiya Sloboda, en Azerbaïdjan, le 21 juillet 2018. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Aujourd’hui, Naftalayev et une organisation de juifs des montagnes appelée STMEGI, qui s’attellent au catalogage et à l’enseignement des traditions de leur communauté à travers le Musée de l’histoire et de la culture des juifs des montagnes, a ouvert ses portes l’année dernière à Krasnaiya Sloboda, en Azerbaïdjan.

La Pâque est appelée « Nisonu » en Juhuri, la langue juive farsi ancienne et en voie de disparition des Juifs des montagnes. Elle a lieu après le mois juif de Nissan. Pendant la Pâque, les Juifs des montagnes évitent les cimetières. Les anniversaires du décès d’un être cher qui tombent pendant le mois de Nissan doivent avoir lieu avant ou après le mois de la fête.

Les repas de Seder des Juifs des montagnes proposent également des plats spéciaux, dont un appelé « kisani burochoi », fabriqué à partir d’épines. Il trouve son origine dans une légende rabbinique selon laquelle les enfants égyptiens jetaient des épines dans les bacs d’argile que les esclaves hébreux martelaient pieds nus.

Un autre plat du Seder est « l’eshkena », un ragoût assorti d’autres mets traditionnels du repas rituel, comme les œufs, la viande et le céleri. « L’eshkena » se déguste avec de la matsa.

Pourtant, un plat traditionnel, le « zeroa », un jarret d’agneau ou une aile de poulet censé représenter un sacrifice dans l’ancien temple, est absent des Seders des Juifs des montagnes. Il est fabriqué et consommé le lendemain par l’aîné d’une famille (un hommage à la manière dont les Israélites ont été épargnés par la peste des premiers-nés en Égypte, selon le récit historique de la Pâque).

Un homme entre dans la synagogue des Six Dômes à Krasnaiya Sloboda, en Azerbaïdjan, le 21 juillet 2018. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

D’autres coutumes de la « Pâque des montagnes » (il y en a une ribambelle) incluent l’allumage des feux le premier jour de « Nissan » ainsi que la célébration de la fin de la semaine de vacances avec un événement appelé « Govgil » (‘le retour des vacances’ à Juhuri) lorsque les familles organisent des pique-niques.

La raison pour laquelle les Juifs des montagnes ont développé une telle tradition autour de la Pâque ‘est simplement liée à l’âge de la communauté’, a déclaré David Mordechayev, un dirigeant de la STMEGI basée à Moscou, qui a aidé à ouvrir le musée de Krasnaiya Sloboda.

Le musée présente un catalogue complet des coutumes de la Pâque des Juifs des montagnes compilé par Naftalayev en 2018. Ce dernier contient des recettes pour l’eshkena et d’autres plats traditionnels se trouvent dans le Yehudei Kavkaz, un mensuel en hébreu que STMEGI a lancé la même année.

Beaucoup de coutumes ont survécu « parce qu’à l’époque de l’Union soviétique, la persécution religieuse était moins sévère en Asie centrale que dans la partie européenne de l’Empire », a déclaré Mordechayev. Les Juifs azerbaïdjanais et ouzbeks ont perdu de nombreux fils en tant que soldats dans l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui leur a valu une plus grande clémence de la part des autorités soviétiques.

David Mordechayev aux abords du musée des Juifs des montagnes à Krasnaiya Sloboda, en Azerbaïdjan, le 21 juillet 2018. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Ailleurs dans l’ex-Union soviétique, les Juifs utilisaient la Pâque (qu’ils fêtaient discrètement à la maison) comme un moment important de leur foi.

La matsa « constitue un lien simple avec le judaïsme. C’était juste un morceau de pain », a déclaré Mendy Axelrod, un rabbin israélien Habad basé en Moldavie, où il collabore avec la Jewish Telegraph Agency (JTA). « Manger la matsa était bien plus facile que d’aller à la synagogue ou de pratiquer le culte publiquement ».

Cependant, célébrer Pessah n’était pas sans risques.

« À cause du communisme, il y a un énorme attachement à la matsa dans notre communauté », a déclaré Axelrod. « Il semble que tous ceux qui vivaient sous le communisme aient une histoire particulière sur la manière d’obtenir des matsot : les Juifs faisaient la queue dans une boulangerie secrète, ou recevaient des colis d’amis qui, ‘clandestinement’, contenait des matsot ».

Ira Zborovskaya, directrice des projets spéciaux à l’American Jewish Joint Distribution Committee, se souvient d’avoir eu des dîners du Seder avec sa famille à Odessa, en Ukraine, pendant le communisme.

« Nous n’avions sur la table que la matsa. Il n’y avait pas de hametz sur la table. Nous ne lisions même pas la Haggadah », se souvient-elle.

C’est son expérience du judaïsme en contexte communiste qui, entre autres, l’a amenée à se reconnecter à la liturgie judaïque, qui n’était pas pratiquée dans sa famille nucléaire, ajoute Zborovskaya.

De plus, les Juifs des montagnes ont réussi à préserver leurs traditions de la Pâque parce qu’ils ont échappé à la Shoah, qui a entièrement détruit ailleurs en Europe (notamment) des communautés et des traditions juives séculaires. Les nazis ne réussirent pas à pénétrer en Asie centrale.

Des Juifs des montagnes de Krasnaya Sloboda célébrant des fiançailles, dans les années 1910 (Crédit : Krasnaya Sloboda archives)

« Si vous restez dans la région pendant 1 000 ans (et les Juifs des montagnes existent depuis presque aussi longtemps) vous allez forcément développer des traditions spécifiques », a déclaré Mordechayev, père de deux enfants dont la grand-mère paternelle, Yafa, vivait à Krasnaiya. Sloboda.

En tant que garçon, Mordechayev passait souvent ses vacances dans la maison de sa défunte grand-mère, dans laquelle « le nettoyage de la Pâque commençait par le lavage des tapis ».

« À l’époque, les Juifs des montagnes mangeaient sur le tapis. Il n’y avait pas de table », a-t-il dit. « Nous n’appliquions donc pas la liturgie à la lettre près ».

Aujourd’hui, la communauté juive de Krasnaiya Sloboda est en déclin, comme d’autres communautés de Juifs des montagnes. Actuellement elle ne compte que quelques centaines de membres. La plupart des Juifs des montagnes sont partis en Israël, aux États-Unis, en Russie ou pour l’Europe. Les traditions si particulières de cette communauté s’estompent à mesure que de plus en plus d’entre eux épousent des Juifs originaires d’autres communautés.

Certaines traditions locales de la Pâque (comme les « pique-niques du gouvernement ») ont pratiquement disparu et seuls les derniers Juifs des montagnes la pratiquent encore, d’après Mordechayev.

La ville de Krasnaya Sloboda devant le paysage magnifique des montagnes du Caucase (Crédit : autorisation)

Mordechayev confie que sa propre famille, qui vit à Moscou, ne tient plus à fréquenter la synagogue locale où de nombreux Juifs des montagnes officient et viennent prier.

« Les choses ont changé. Aujourd’hui, nous, les Juifs des montagnes, allons à la synagogue avec des Ashkénazes et des Séfarades, comme le font presque tous les juifs ailleurs dans le monde », poursuit Mordechayev.

En revanche, il affirme que certaines traditions des Juifs de montagnes ne sont pas prêtes de disparaître, à l’instar des aliments ou interdits alimentaires propres à cette communauté lors de Pessah.

Ironiquement, il déclare que « Nous les Juifs des Montagnes avons particulièrement la mémoire longue en ce qui concerne ce que l’on met ou pas sur la table le soir du Seder ! ».

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