Les Juifs réformés de Newcastle ont le vent en poupe
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Les Juifs réformés de Newcastle ont le vent en poupe

A cheval sur le Mur d'Hadrien, la ville est éloignée de la Bagel Belt de Londres - ce qui n'empêche pas la synagogue réformée de connaître un véritable succès

Des membres de la synagogue libérale de Newcastle célèbrent Hanoukka. (Autorisation : Newcastle Reform Synagogue / via JTA)
Des membres de la synagogue libérale de Newcastle célèbrent Hanoukka. (Autorisation : Newcastle Reform Synagogue / via JTA)

Newcastle, située au Nord-Ouest de l’Angleterre, est loin d’être une petite ville. Elle compte quelques 300 000 habitants.

Mais du point de vue des Juifs britanniques, la ville du Nord à quelques kilomètres de Manchester n’est plus la même qu’elle le fut du temps des Romains : un avant-poste à proximité du Mur d’Hadrien.

Pour Rome, le Mur d’Hadrien était une frontière. Une frontière entre le monde civilisé d’une part et le monde barbare d’autre part. Aujourd’hui, pour les Juifs britanniques, cette frontière antique symbolise davantage la « frontière » du monde juif.

La ville de Newcastle abrite un microcosme juif qui représente à peu près 600 fidèles. Son existence est un véritable défi pour la communauté juive britannique, d’autant plus qu’elle est située hors de la Bagel Belt. Les Juifs britanniques se demandent comment soutenir la communauté de Newcastle, qui ne cesse de rétrécir et de vieillir d’années en années.

La petite ville voisine de Newcastle, Gateshead (située de l’autre côté de la rivière Tyne), au paysage emblématique composé de petites maisons en briques rouges, constitue encore aujourd’hui un centre du judaïsme britannique. La petite ville accueille l’une des plus grandes yeshivot d’Europe.

La ville de Gateshead est emblématique des contes d’Isaac Bashevis Singer. Les prières et les blagues en yiddish s’échappent des yeshivot et emplissent la ville. Le vendredi soir, on peut y croiser des érudits de la Torah courant aux quatre coins de la ville pour se dépêcher d’allumer les bougies du Shabbat et les disposer au coin des fenêtres. Pour l’étranger, franchir la rivière Tyne revient à passer dans un « autre » monde juif.

Gateshead a quelque chose de féerique. La ville fut fondée par un groupe de Juifs lituaniens étonnés de voir que les Juifs britanniques s’étaient anglicisés quitte à penser que les Juifs de Newcastle avaient perdu leur lien « authentique » avec le judaïsme. A leur descente du bateau qui les transporta de la Baltique russe à la dynamique Angleterre industrielle, les Juifs lituaniens décidèrent de s’établir et de fonder une ville authentique.

Le Gateshead Talmudical College, la yeshiva la plus prestigieuse de la ville. (Crédit : Jacob Judah / JTA)

Dès 1929, Gateshead pouvait être considérée comme l’un des avant-postes les plus prestigieux parmi le vaste réseau de yeshivot disséminé dans toute l’Europe. Les yeshivot de Gateshead firent partie des plus brillantes de leur époque au sein de la communauté juive européenne. Elles accueillirent des sommités intellectuelles dans le monde orthodoxe haredi.

Gateshead a toujours été plutôt isolée. Mais depuis quelques temps, elle a décidé de se tourner vers les autres communautés britanniques. Par exemple, lors de la pandémie du Covid-19, elle décida de « franchir » la Tyne pour donner un coup de main à ses frères et sœurs, notamment afin de compléter le minyan [NdT : le quorum de dix hommes nécessaire à la récitation de certains passages de la prière et à la lecture de la Torah] de la synagogue orthodoxe de Newcastle. Il est aussi arrivé aux Juifs de Gateshead de se rendre chez leur voisine pour y apporter du pain et d’autres mets.

« Nous sommes deux faces très différentes de la même médaille. Malgré cela, nous sommes quand même la même pièce car nous sommes tous Juifs. Cela n’empêche que les Juifs de Gateshead sont très différents de nous », confie Anthony Josephs, le président de la congrégation orthodoxe de Newcastle.

Niché dans la banlieue du Nord de Newcastle, le bâtiment construit par les Juifs de Newcastle en 1986, de style « moderne » et financé par la communauté, devait représenter son avenir et sa prospérité. Symboliquement, ce bâtiment devait témoigner de la volonté des Juifs de Newcastle de continuer à vivre dans leur ville et d’y rester. C’était une sorte de déclaration d’intention. Il a constitué, du temps de son existence, un lieu de culte commun aux trois congrégations orthodoxes de la ville.

Aujourd’hui, le bâtiment en briques brunes a été vendu. Il va prochainement être remplacé par des immeubles de standing.

« Quand on a construit cette schul, personne n’aurait sincèrement pensé que le bâtiment ne tiendrait que 35 ans… Malheureusement, c’est la triste réalité », confie Josephs.

Un piéton sur une route vide à Newcastle, dans le nord-est de l’Angleterre, le 29 septembre 2020, après l’entrée en vigueur de restrictions plus strictes visant à atténuer la propagation de la COVID-19. (Crédit : OLI SCARFF / AFP via Getty Images / JTA)

L’ancienne synagogue (de 300 places), est emblématique de l’état actuel de la communauté de Newcastle et plus généralement de la situation des communautés juives en Grande-Bretagne. Beaucoup d’entre elles diminuent fortement et s’inquiètent de leur avenir dans le pays. A l’époque, la Grande-Bretagne était parsemée de petites communautés juives locales, prospères et heureuses. Aujourd’hui une grande partie d’entre elles a disparu. Les villes du nord-est du pays sont assez emblématiques de cette situation. Les villes de Sunderland et de Middlesbrough, les deux plus grandes villes de la région, n’en comptent respectivement qu’une pour la première et quatre pour la seconde.

Josephs, de son bel âge, pose un regard lucide sur la situation.

« Cela me fait beaucoup de peine, mais je pense que d’ici 10 à 20 ans, il n’y aura peut-être plus de Juifs orthodoxes à Newcastle », confie-t-il. « Les données que l’on a recueillies sur l’évolution des communautés dans la ville, il y a déjà quelques années de cela, montrent clairement le déclin démographique de notre communauté. Malheureusement, elle continue à diminuer encore, mais à un rythme beaucoup plus soutenu qu’avant », poursuit-il.

Dans les années 1950, Newcastle comptait près de 2 500 Juifs. Le temps de la désindustrialisation et du déclin démographique sont arrivés par la suite. La population globale de la ville a connu de lourdes baisses à la suite de ce phénomène.

Autrefois, Newcastle était l’un des fleurons industriels du Nord de l’Angleterre. On y produisait de l’acier ainsi que les matériaux nécessaires à la construction des trains et des navires. Newcastle était également un centre commercial: on y exportait du charbon. Mais la fin de l’ère industrielle a impacté massivement ces activités. Aujourd’hui le peu d’activités commerciales ou industrielles qui subsistent dans la ville et sa périphérie, sont d’une part beaucoup moins dynamiques qu’à l’époque et surtout beaucoup moins rentables qu’elles ne l’étaient il y a 70 ans.

Le Gateshead Millenium Bridge, reliant Newcastle à Gateshead à travers la rivière Tyne. (Crédit : Jacob Judah / JTA)

Depuis maintenant plusieurs années, les étudiants quittent Newcastle pour faire leurs études à l’université, et de manière générale ils ne reviennent pas dans leur ville d’origine.

« C’est un cercle vicieux », déclare Josephs. « Notre communauté rétrécit. Nous sommes une petite communauté. Aujourd’hui, les jeunes partent à Londres où il y a plus d’opportunités et c’est de plus en plus compliqué de trouver un partenaire juif. »

A l’échelle de la région, seule la communauté haredi de Gateshead connaît un brin de croissance démographique. Le taux de natalité y est élevé dans la communauté, la ville attire toujours autant d’étudiants et le prix des logements y est moins élevé qu’ailleurs.

Mais à l’instar de la communauté de Gateshead, l’avenir de Newcastle est peut-être plus « optimiste » que certains ne le pensent.

En effet, la communauté réformée de Newcastle est quant à elle en plein essor. La synagogue réformée située dans une ancienne salle de prière méthodiste bouillonne littéralement.

« Nous serons toujours là », déclare Linda Scott, la présidente de la synagogue réformée, joyeuse et optimiste quant à l’avenir. « Pour le moment, notre communauté n’est pas très grande. Mais depuis quelques temps nous voyons affluer vers nous beaucoup de jeunes familles ». Selon les estimations de Scott, la congrégation réformée de Newcastle compterait à peu près une centaine de familles.

Deux hommes juifs rentrent de la synagogue au premier jour de Rosh Hashana, le 18 septembre 2020, à Gateshead, au Royaume-Uni. (Crédit : Christopher Furlong / Getty Images / via JTA)

Dans tout le pays, les communautés réformées ont le vent en poupe. Elles sont constituées de Juifs à l’origine et au profil diversifiés, qui ne souhaitent pas forcément fréquenter des synagogues traditionnelles.

Beaucoup de villes moyennes qui comptaient nombre de petites communautés juives implantées depuis de nombreuses années (à l’instar de Blackpool, York ou encore Bradford), voient littéralement fondre leur communauté orthodoxe qui sont de plus en plus remplacées par des congrégations libérales qui quant à elles, ont fait le choix de rester dans ces villes. Dans la ville de Darlington, la communauté juive a beaucoup évolué depuis les années 1980 : les congrégations libérales sont maintenant majoritaires alors qu’avant les orthodoxes l’étaient.

Sybil Sheridan, rabbin à « temps partiel », affirme que les Orthodoxes de Newcastle risquent de connaître le même sort. Elle confie que l’air du temps est au réformisme, aux congrégations libérales et qu’il est fort probable qu’elles deviennent majoritaires à Newcastle d’ici quelques années.

Agée de 66 ans, Sheridan qui a l’habitude de se rendre à Londres une fois par semaine par le train pour visiter ses étudiants, affirme que la nouvelle génération d’étudiants compte rester à Newcastle et que ce sont eux qui influenceront le renouveau dans la communauté locale sur le long-terme.

Mais Sheridan prévient tout de même que ce qui se passe à Newcastle, n’est pas forcément quelque chose dont on peut se réjouir.

« Les libéraux et les orthodoxes, malgré leur différence entretiennent des liens. Il y a une sorte de dépendance mutuelle entre les congrégations. En d’autres termes, l’une ne peut pas vraiment survivre sans l’autre, » déclare Sheridan, précisant que chacune d’entre elles a à jouer un rôle et propose aux Juifs locaux des institutions dont ils ont désespérément besoin.

La concentration est un véritable modèle dans la région. Par exemple, au mois de juin 2019, une synagogue progressiste de Dundee (située en Écosse) a décidé de déménager dans la ville universitaire voisine de Saint Andrews après que sa congrégation a connu une « chute démographique ». La communauté juive de Newcastle a elle aussi vu affluer vers elle des « réfugiés », issus des communautés en déclin de Middlesbrough ou de Sunderland.

Des passants, certains avec des masques contre le coronavirus, dans le centre-ville de Newcastle, dans le nord-est de l’Angleterre, le 17 septembre 2020. (Crédit : Oli Scarff / AFP)

Selon Sheridan, le judaïsme des petites villes ou des villes moyennes n’a rien à voir avec le judaïsme des grandes villes. Selon elle, il y est complètement différent et plus traditionnel.

« Les communautés juives de Londres sont beaucoup moins impliquées dans leur rapport au judaïsme. Finalement, elles viennent nous voir pour que nous leur montrions ce qu’il est et comment il doit être pratiqué », déclare Sheridan.

Sheridan ajoute cependant, que le fait de se retrouver dans une communauté plus petite à l’instar de celle réformée de Newcastle, invite les gens à consacrer plus d’intérêt pour la communauté. Ils travaillent donc plus dur et s’investissent davantage pour la maintenir », poursuit-elle.

« Si l’on regarde l’Histoire, les Juifs ont toujours vécu dans de petits villages. Prenez par exemple les shetlach en Europe de l’Est. Pour vivre sa judéité et vivre en juif il n’est pas nécessaire d’avoir de grandes infrastructures, de gigantesques lieux de culte. Ce qui compte en tant que Juif, c’est d’avoir une communauté. Celle-ci n’a pas besoin d’être grande. On peut très bien avoir de petites communautés à l’échelle locale et d’autres plus grandes, plus centrales à une échelle plus grande », poursuit-elle.

Le président du Jewish Small Communities Network (une organisation qui soutient les petites communautés régionales), Ed Horwich est tout à fait d’accord avec cette vision des choses.

« Pour le Juif du Nord de Londres et pour le Juif de Manchester, il est important de savoir qu’en dehors de ces grands centres urbains, il existe des communautés qui vivent », déclare-t-il. « Ils vivent de la même manière leur judéité, voire même de façon plus rigoureuse, car par exemple quand vous êtes juifs dans le Nord de Londres, vous conduisez le Shabbat, vous pouvez manger un bagel au bacon sans pour autant que l’on remette en doute votre judéité. Dans les petites villes comme Newcastle, ce genre de comportement n’existe pas, » déclare Horwich.

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