Les liens juifs d’Orson Welles, l’enfant terrible
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Les liens juifs d’Orson Welles, l’enfant terrible

Cent ans après sa naissance, voici une étude des relations du réalisateur avec le "peuple élu"

Orson Welles dans "Le Troisième Homme" (Crédit : Autorisation de The Criterion Collection)
Orson Welles dans "Le Troisième Homme" (Crédit : Autorisation de The Criterion Collection)

NEW YORK – Cent ans après sa naissance, Orson Welles reste l’un des artistes américains les plus représentatifs de ce que certains appellent le Siècle américain. Né à Kenosha, dans le Wisconsin (berceau du sous-vêtement Jockey et pas vraiment d’autre chose), il a été un pionner en théâtre, sur la radio et au cinéma.

On se souvient de Welles, bien sûr, pour ses chefs-d’œuvre comme « Citizen Kane » et « La Splendeur des Amberson », qui explore le protestantisme américain traditionnel.

Pour parler sans ambages, lorsque vous pensez à Welles, la première pensée qui vous vient particulièrement à l’esprit n’est pas forcément juive. Mais en y regardant de plus près, son travail et ses associés, vous verrez que ce grand esprit, oserais-je le dire, « errant », avait des liens avec le peuple juif.

Au début de l’histoire, il y a un homme qui est présenté comme étant important dans son éducation, un certain docteur Bernstein, un médecin de Chicago, qui vivait avec Welles et son père après le décès de sa mère quand Orson était âgé de neuf ans seulement.

Les détails sont quelque peu rudimentaires, mais, si l’on en croit le livre de Peter Biskind « Mes repas avec Orson : Conversations entre Henry Jaglom et Orson Welles », Welles n’a jamais été tout à fait sûr de l’identité de son père biologique.

C’est peut-être être Richard Head Welles, qui est mort quand Orson avait 15 ans, ça peut aussi être cet homme, Bernstein – ou, un autre des amants de sa mère. (Curieusement, la notion d’ « enfant de l’amour » a été transmise à l’autre génération. Le réalisateur britannique Sir Michael Lindsay-Hogg a récemment affirmé qu’il était le fils de Welles. L’histoire se répète !)

Le docteur Bernstein a laissé une forte impression sur le jeune Welles. Lorsque Welles et Herman Mankiewicz ont écrit le script de « Citizen Kane », Welles a refusé de minimiser la judéité du caractère d’Everett Sloane, l’aide-de-camp de Charles Foster Kane simplement appelé Bernstein.

Everett Sloane incarnant le personnage juif Bernstein en 1941 dans "Citizen Kane" d'Orson Welles  (Crédit : RKO Radio Pictures)
Everett Sloane incarnant le personnage juif Bernstein en 1941 dans « Citizen Kane » d’Orson Welles (Crédit : RKO Radio Pictures)

Dans une histoire pleine de personnages contradictoires, Bernstein est l’un des rares bons gars vraiment sympathiques. Mankiewicz, qui était juif, avait été élevé à Hollywood, et suivait à la règle le code non écrit que les caractéristiques sémites devaient être écrites prudemment. (Pour avoir plus de détails sur ce sujet, lisez mon entrevue avec le professeur Eric A. Goldman, auteur de « L’Histoire juive américaine à travers le cinéma ».)

Mais le nouvel arrivant Welles était inflexible, et, selon celui qui deviendra un ami plus tard dans sa vie, Peter Bogdanovich, une partie de son raisonnement reposait sur le fait qu’il souhaitait soutenir les Juifs qui étaient opprimés en Europe. (Le tournage de « Citizen Kane » a commencé en juin 1940.)

Avant de venir à Hollywood (à l’âge ridiculement jeune de 24 ans), Welles s’était créé une réputation d’as du théâtre et d’enfant terrible de la radio.

Son premier producteur était John Houseman, qui est plus tard devenu un célèbre acteur bonimenteur à la télévision. Oui, le visage très britannique de Smith Barney (« they earrrrrrrrn it ») et le professeur méchant de « The Paper Chase », était, en fait, Jacques Haussmann, né en Roumanie d’un père Juif alsacien. Avec Houseman il a produit « Voodoo Macbeth », un récit du classique de Shakespeare avec un casting d’acteurs noirs ce qui, en 1935, était du jamais vu.

En 1937, Houseman et Welles ont préparé une opérette syndicale pro-capitaliste « The Cradle Will Rock », une production qui a ébouriffé les plumes de l’establishment. Puis vint leur adaptation de « Jules César », dans lequel la Rome antique a été modernisée et reprise à la sauce de l’Italie fasciste.

À une époque où la plupart des politiciens américains détournaient leurs yeux des troubles en Europe, Welles a été la sonnette d’alarme. Dans une interview accordée au New York Times, il fait référence aux méchants de sa pièce comme à « la même foule qui maltraite les Juifs en Allemagne. C’est la foule nazie [que l’on peut retrouver] n’importe où ».

Un an plus tard, en 1938, Welles le Plaisantin a provoqué la panique dans toute le pays avec son utilisation post-moderne des tropes de radio en adaptant « La guerre des mondes » d’H.G Wells. (Si vous n’avez seulement que lu à ce sujet, mais jamais écouter la version originale, voici à quoi sert Internet.) Welles fut certainement le marionnettiste de ce tournant important dans la communication de masse. Mais l’écrivain qui a adapté l’histoire fut l’auteur juif, qui plus tard se retrouva sur liste noire, et co-auteur de « Casablanca », Howard E. Koch.

Un bond en avant à Hollywood, troisième film de Welles était « The Stranger », sorti en 1946. Je ne vais pas mentir et l’appeler un chef-d’œuvre, mais c’est un film important de l’après-guerre dans laquelle Welles incarne un fugitif nazi se cachant dans la Nouvelle-Angleterre.

Un commissaire pour les crimes de guerre des Nations unies qui le traque est joué par Edward G. Robinson (qui était né Emmanuel Goldenberg à Bucarest). Le personnage de Robinson doit convaincre Loretta Young que son nouveau mari est en fait un nazi coupable, et il montre des extraits des informations avec des images de camps de concentration.

Les images, prises à partir d’un documentaire tourné par, entre autres, George Stevens, et qui ont également été présentées au procès de Nuremberg, furent les premières des camps à être incluses dans un film commercial.

Welles avait vu le film quelques mois avant le début de la production de « The Stranger » et a écrit à ce sujet un article dans le New York Post. « La pensée de la mort n’est jamais agréable, mais les actualités témoignent de l’existence d’un tout autre genre de mort, un tout autre niveau de pourrissement. Ceci est une pourriture de l’âme, une poubelle spirituelle parfaite. » Welles a collaboré à « The Stranger » avec le producteur Sam Spiegel, le Juif galicien dont le nom est désormais synonyme de l’industrie émergente du film israélien.

Affiche pour 'The Stranger' (Crédit : RKO Pictures)
Affiche pour ‘The Stranger’ (Crédit : RKO Pictures)

L’une des meilleures choses que Welles ait faite fut de participer au film de quelqu’un d’autre, comme l’adaptation du roman noir comme de l’encre de Graham Greene « Le Troisième Homme ».

Tourné dans l’après-guerre à Vienne, et coproduit par deux légendes juives Alexander Korda et David O. Selznick, Welles est le fameux Harry Lime. Il n’est pas un nazi, il n’est même pas spécifiquement un antisémite. Il est la personnification de l’intérêt autodestructeur à une époque où de nouvelles armes et de nouvelles façons de vous éloigner de la morale commencent à naître.

La scène entre Welles et Joseph Cotten au sommet de la Wiener Riesenrad, où Lime se réfère aux humains comme des « points », est l’un des moments les plus saisissants de la culture de la période de glissement dans la guerre froide. Le style de réalisation de Reed a été grandement influencé par Welles, et certaines des lignes de Lime ont été écrites par Welles lui-même. Et cela inclut l’un des plus grands scènes dans l’histoire du cinéma, la scène du coucou.

En 1958, Orson Welles a fait l’un des plus grands films noirs sur la criminalité qui n’a jamais été tourné, « Touch of Evil ».

Le film représente un égout amoral du péché et de la dépravation. La seule bonne chose est qu’il n’a pas trop de connexion juive. (Nous avons déjà suffisamment de problèmes comme ça !) Cependant, il y a une scène tendre. Le capitaine Quinlan, qui souffre d’obésité morbide (joué par Welles avec un costume idoine) rend visite à une maquerelle nommé Tanya.

De l’ombre et du passé, émerge Marlene Dietrich. Dans la mesure où « Touch of Evil » est un film qui fonctionne sur la logique du rêve, il n’y a aucun problème quant au fait que Dietrich joue une Mexicaine. Mais une légende de l’écran ne peut apparaître dans un film sans apporter tout ce qu’elle représente. Dietrich était une réfugiée du nazisme et une amie d’Israël, et qu’elle soit la vision du salut dans un monde usé a pour moi une signification juive.

Marlene Dietrich dans 'Touch of Evil' (Crédit : Universal Home Video)
Marlene Dietrich dans ‘Touch of Evil’ (Crédit : Universal Home Video)

En 1974 la carrière de Welles devient un carnaval anarchique d’adaptations semi-achevées de Shakespeare, de seconds rôles, de piges de voix off pour la publicité et le théâtre. Ce fut une période difficile pour lui.

Mais son dernier film sorti de son vivant, « F for Fake », était un film parfait pour mettre un terme à la carrière d’un homme dont la vie a été consacrée aux tours de passe-passe et au spectacle.

« F for Fake » fait amoureusement le profil deux scélérats, le faussaire Elmyr de Hory et « le faux » – biographe, Clifford Irving. Ces hommes n’avaient peut-être pas de sens éthique, mais ils étaient au moins extrêmement dévoués à leur métier. Aucun de ces hommes sont, sur le papier en tout cas, ce que nous aurions généralement qualifié de « bon pour les Juifs ».

Mais ils étaient, en fait, Juifs, et le portrait de Welles provient d’un profond respect.

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