Les médecins iraniens alertent sur la gestion de l’épidémie dans le pays
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Les médecins iraniens alertent sur la gestion de l’épidémie dans le pays

Pays le plus touché du Moyen-Orient, l’Iran compte officiellement 6 733 décès sur 111 000 cas – le véritable chiffre serait en réalité bien plus élevé

Un patient infecté par le coronavirus à l'hôpital Baqiyatallah Al'Azam affilié aux Gardiens de la révolution, à Téhéran, en Iran, le 7 mars 2020. (Crédit : Mohammad Hasan Zarifmanesh / Tasnim News Agency via AP)
Un patient infecté par le coronavirus à l'hôpital Baqiyatallah Al'Azam affilié aux Gardiens de la révolution, à Téhéran, en Iran, le 7 mars 2020. (Crédit : Mohammad Hasan Zarifmanesh / Tasnim News Agency via AP)

Depuis fin février et le début de l’épidémie de coronavirus en Iran, les chiffres officiels concernant le nombre de cas et de morts à travers le pays n’ont cessé d’être mis en cause.

Pays le plus touché du Moyen-Orient, l’Iran compterait 6 733 décès sur 111 000 cas selon le dernier bilan officiel – des chiffres bien inférieurs à ceux déplorés en Europe.

Selon un rapport du Centre de recherches du Parlement iranien, le nombre de cas pourrait en fait être huit à 10 fois plus élevé, ce qui en ferait l’un des pays les plus touchés au monde.

L’étude rapportait également que les statistiques officielles ne comptabilisaient que les décès dans les hôpitaux. Mais, même parmi les décès en centres hospitaliers, un certain nombre auraient, faute de tests au coronavirus, été déclarés comme conséquences d’une « crise cardiaque » ou d’une « insuffisance respiratoire », ceci afin de garder les statistiques basses, a rapporté l’agence Associated Press (AP), qui a interviewé une trentaine de professionnels de santé iraniens.

Un radiologue de Téhéran qui déclare avoir eu accès aux dossiers des patients de différents hôpitaux de la capitale estime lui que le nombre de morts serait trois à quatre fois plus important.

« Les autorités croient qu’elles font du bon travail et tentent de garder la situation dans l’ombre », a déclaré un autre médecin.

« Il y a eu des sous-estimations », a expliqué un épidémiologiste à l’université des sciences médicales de Téhéran au journal Ouest-France. « À cause de la situation chaotique au démarrage de l’épidémie, la priorité était d’éviter l’effondrement, et pas d’obtenir des chiffres. Les statistiques sont bien plus fiables aujourd’hui. »

Une infirmière dans un service dédié aux personnes infectées par le coronavirus dans un hôpital de Téhéran, en Iran, le 8 mars 2020. (Crédit : AP / Mohammad Ghadamali)

D’après un communiqué de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien, mouvement de résistance armée au régime, le nombre de morts serait lui de 40 500 dans 315 villes du pays au 10 mai – chiffre auquel s’ajoutent le nombre de morts des provinces non comptabilisées.

Si un chiffre fiable et précis est peu évident à déterminer, il ne fait peu de doute que le bilan est plus important que celui annoncé par le régime.

Plusieurs exemples permettent d’étayer cette théorie. Dans la région de Khorasan, un total de 600 personnes seraient décédées entre le 19 février et le 4 avril selon Ali Asghar, directeur de l’école des sciences médicales, qui supervise les hôpitaux recevant des patients touchés par le coronavirus, interrogé par une agence de presse locale. Selon le chiffre officiel, le nombre de morts était pourtant de 42 au 22 mars.

Au Golestan, tandis qu’AbdolReza Fazel, haut responsable sanitaire, déclarait le 2 avril aux médias locaux que 230 personnes étaient décédées dans la province, le gouvernement n’avait enregistré que 10 malades.

Même cas dans la ville d’Ispahan (400 morts selon une responsable médicale ; 87 selon le gouvernement) et dans la province du Gilan (1 300 morts au total selon deux responsables sanitaires et deux médecins ; 200 au 22 mars selon les autorités).

« Le Gilan n’était pas du tout prêt », a expliqué un médecin sur place. « Ce fut une catastrophe. »

« Les premières semaines, le système s’est effondré », a déclaré un autre médecin, qui explique que les patients se sont retrouvés à dormir dans les couloirs, avec des médecins contraints de faire des choix entre les patients à soigner. Une infirmière de l’hôpital Shafa a elle rapporté que les respirateurs avaient dû être retirés à certains patients mourants pour permettre à d’autres de survivre.

Un médecin soigne un patient infecté par le coronavirus dans un hôpital de Téhéran, en Iran, le 1er mars 2020. (Crédit : Ali Shirband / Mizan News Agency via AP)

Les médecins et infirmiers estiment que le gouvernement et les chefs religieux sont les principaux responsables de la propagation du virus – et de la dissimulation des informations à ce sujet.

Ceux interrogés ont rapporté qu’ils n’ont pu bénéficier de matériel afin de lutter contre la pandémie. Un docteur explique même que lui et ses collègues ont été incités par des responsables gouvernementaux à ne pas utiliser d’équipements de protection alors même que la pandémie faisait rage, ceci afin de ne pas provoquer de panique au sein de la population.

Ils expliquent avoir essayé d’alarmer sur la situation et demandé la mise en œuvre de mesures de quarantaine, ainsi que la fin des vols en provenance de Chine. Le gouvernement aurait attendu deux semaines avant de décider de telles restrictions.

Le 21 février, deux jours après l’annonce des premiers cas dans le pays, se tenaient les élections législatives iraniennes. Le même jour, des médecins du Gilan – l’une des régions les plus touchées – ont demandé de l’aide au gouverneur, affirmant que leurs hôpitaux se trouvaient envahis de patients, et qu’ils faisaient face à une importante pénurie de masques et d’autres équipements de protection.

Les responsables gouvernementaux sont restés impassibles.

Des militaires iraniens dans un hôpital temporaire de 2 000 lits pour les patients touchés par le coronavirus mis en place par l’armée au Centre international des expositions dans le nord de Téhéran, en Iran, le 26 mars 2020. (Crédit : AP / Ebrahim Noroozi)

Le personnel hospitalier aurait été particulièrement touché par le virus. Ainsi, d’après une liste d’un groupe de médecins iraniens, 126 membres du personnel médical sont décédés depuis le premier signalement du virus dans le pays, principalement dans les provinces du Gilan et de Téhéran. Plus de 2 070 d’entre eux auraient contracté le virus.

L’AP a été en mesure de confirmer de façon indépendante 100 décès sur les 126, en rassemblant des articles de médias locaux, des communiqués d’établissements de santé et des messages de condoléances sur les réseaux sociaux.

Selon le porte-parole du ministère de la Santé, Kianouche Jahanpour, le chiffre serait en fait de 107, sur 470 membres du personnel médical malades. Il a fait porter la faute de ce chiffre sur les États-Unis, expliquant que l’Iran est un pays « qui vit sous sanctions ».

Parmi ces décès, celui, remarqué, du médecin Mohammad Bakhshalizadeh, célèbre physicien de la ville de Rasht qui soignait régulièrement les pauvres gratuitement et ancien volontaire de la guerre contre l’Irak, décédé le 10 mars à l’âge de 66 ans.

L’homme aurait, pendant la crise du coronavirus, examiné jusqu’à 70 patients par jour, la plupart du temps sans protection. Peu avant sa mort, il aurait fait le tour des hôpitaux de la ville afin de trouver un lit libre et recevoir des soins.

Outre ces décès au sein du secteur médical, de graves séquelles psychologiques existeraient chez certains, explique un psychologue de Téhéran.

Le Dr Mohammad Bakhshalizadeh, 66 ans, l’une des dizaines de victimes du COVID-19 parmi les membres du personnel médical iraniens. (Crédit : AP)

Dimanche, les autorités iraniennes ont mis en garde contre une résurgence de l’épidémie dans le pays, près d’un mois après avoir autorisé la réouverture progressive des commerces et le retour au travail.

Elles ont rétabli les restrictions de déplacement dans la province du Khouzestan, revenant sur un allègement des mesures décidé le 11 avril pour relancer l’économie du pays. 

« La situation ne doit en aucun cas être considérée comme normale », a déclaré à la télévision d’Etat Kianouche Jahanpour, rappelant que le virus restait bien présent en Iran.

M. Jahanpour a évoqué « une situation critique dans la province du Khouzestan et dans une certaine mesure à Téhéran ».

La capitale iranienne et le Khouzestan restent en « rouge », c’est-à-dire « risque le plus élevé » selon le système de couleurs utilisé par le gouvernement pour établir l’échelle du risque.

« Avec la réouverture des commerces, les gens ont oublié les protocoles (les consignes pour la distanciation sanitaire). C’était probablement trop tôt » pour un retour à la vie normale à Téhéran, a déclaré Aliréza Maher, un membre du Comité national du combat contre le coronavirus, à l’agence semi-officielle Isna.

Le gouverneur du Khouzestan, Ali Chariati, a annoncé que les bureaux administratifs, les banques et les commerces non essentiels seraient de nouveau fermés dans neuf comtés de la province et les déplacements entre les villes limités.

Cette mesure vise à « empêcher la propagation du coronavirus de devenir incontrôlable » et restera en vigueur jusqu’à nouvel ordre, a-t-il indiqué, cité par l’agence officielle Irna.

Le président iranien Hassan Rouhani donne une conférence de presse à Téhéran, Iran, le 14 octobre 2019. (Ebrahim Noroozi/AP)

Le président Hassan Rohani a lui annoncé à la télévision la réouverture partielle, à partir de samedi, des écoles « pour les étudiants qui souhaitent rencontrer et parler à leurs professeurs », précisant que la fréquentation ne serait pas obligatoire.

Les cinémas, les stades et les universités du pays restent toujours fermés.

Ce mardi, le ministre de la Santé Saeed Namaki a annoncé que les mosquées du pays seraient réouvertes la semaine prochaine pour trois nuits consécutives, à l’occasion du mois sacré de ramadan.

Fermés depuis mars, les lieux saints de 132 comtés qui présentent un risque faible ont réouvert depuis le 4 mai.

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