Les menstruations dans les camps de concentration
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Les menstruations dans les camps de concentration

La question des règles dans les camps de concentration pourrait sembler secondaire – elle était pourtant au cœur du quotidien des femmes

Des femmes et des enfants juifs des Basses Carpates russes attendent la sélection à l'entrée d'Auschwitz-Birkenau, en mai 1944. (Crédit : Musée du Mémorial de l'Holocauste des Etats-Unis, autorisation de Yad Vashem [Domaine public])
Des femmes et des enfants juifs des Basses Carpates russes attendent la sélection à l'entrée d'Auschwitz-Birkenau, en mai 1944. (Crédit : Musée du Mémorial de l'Holocauste des Etats-Unis, autorisation de Yad Vashem [Domaine public])

La question des règles dans les camps de concentration pourrait sembler secondaire. Pourtant, comme l’explique le magazine History Today, dans un article traduit en français par Courrier international, il s’agit d’une
« source supplémentaire d’humiliation et d’angoisse ».

Après leur déportation, de nombreuses femmes ont cessé d’avoir leur règles – que ce soit suite au choc subi, à la malnutrition ou à un autre phénomène : à leur arrivée dans le camp d’Auschwitz, celles qui n’étaient pas conduites directement dans les chambres à gaz se voyaient bien souvent administrer (via injection dans l’utérus ou ingestion) une substance inconnue dans leur corps, ont expliqué historiens et scientifique dans les colonnes du Jewish Journal.

L’expérience était menée par le médecin nazi Carl Clauberg, avec l’aval de Himmler, qui a insisté sur le fait que les femmes déportées devaient être stérilisées à leur insu. Se voyant administrer des produits toxiques, ces femmes ressentaient d’extrêmes douleurs, mourant pour certaines d’arrêt cardiaque. La plupart d’entre elles voyaient ensuite la fin de leurs périodes de menstruation.

Celles qui ont continué à avoir leurs règles dans les camps se souviennent de ces moments traumatisants. « Nous n’avions pas d’eau pour nous laver, nous n’avions pas de sous-vêtements. Nous ne pouvions aller nulle part. Tout nous collait. C’était sans doute la chose la plus déshumanisante pour moi », écrit Trude Levi, une Juive hongroise qui avait 20 ans à l’époque.

Certaines déportées trouvaient des astuces. « On prenait le petit sous-vêtement qu’ils nous donnaient, on le déchirait en petites bandes et on les gardait comme si c’était de l’or… on les rinçait un peu, on les mettait à sécher sous le matelas, comme ça personne ne pouvait les voler », se souvient Julia Lentini, une Rom de 17 ans.

Toute une économie parallèle existait ainsi autour de ces tissus qui se volaient, se donnaient, s’empruntaient et s’échangeaient.

Les règles ont néanmoins sauvé certaines femmes du viol : les nazis percevaient alors la chose comme répugnante. Elles ont également permis de rapprocher les déportées entre elles, notamment quand les adolescentes connaissaient leurs premières règles dans les camps, et que de plus âgées leur apprenaient alors tout du phénomène.

“Les camps ne sont pas seulement destinés à l’extermination des gens et à la dégradation des humains : ils servent aussi à l’horrible expérience qui consiste à éliminer, dans des conditions scientifiquement contrôlées, la spontanéité elle-même en tant qu’expression du comportement humain”, a souligné la philosophe Hannah Arendt.

Avec le phénomène des règles, cette « spontanéité elle-même en tant qu’expression du comportement humain » reprenait vie.

À Auschwitz-Birkenau, cabinet scientifique de toutes les horreurs, outre l’injection ou l’ingestion de produits chimiques qui stoppaient les règles, de nombreuses femmes ont également fait l’objet de recherches scientifiques plus poussées. Ainsi, leur système reproductif a été étudié.

Carl Clauberg pratiquait ainsi régulièrement des ablations d’ovaires afin d’étudier les effets des acides sur ceux-ci. Arrêté en 1945 par les Soviétiques, il sera libéré 10 ans plus tard. Il soulignera l’intérêt de ses expériences en rentrant en RFA, avant d’être à nouveau arrêté suite à la plainte d’une association de Juifs allemands. Incarcéré dans un hôpital, il meurt en 1957 peu avant de comparaître devant la justice allemande.

Dans le même temps, les déportées libérées encore fertiles, qui recommençaient une vie normale, ont vécu avec joie le retour de leurs règles – signe qu’elles pouvaient à nouveau avoir des enfants. Les règles sont ainsi devenues symboles de leur liberté retrouvée. D’autres sont malheureusement restées stériles à vie.

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