Les nouveaux défis du mémorial de Yad Vashem
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Interview

Les nouveaux défis du mémorial de Yad Vashem

Le directeur de la plus grande archive sur la Shoah au monde, le Dr Haim Gertner, veut connecter les centres de documentation et partager librement toutes les informations en ligne

  • Le Dr Haim Gertner (debout) avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz (deuxième à partir de la gauche), le 10 juin 2018. (Autorisation)
    Le Dr Haim Gertner (debout) avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz (deuxième à partir de la gauche), le 10 juin 2018. (Autorisation)
  • Le directeur des archives de Yad Vashem, Haim Gertner, montre une partition musicale avec des paroles en allemand aux archives du mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, le 8 septembre 2014. (Crédit photo : AP/Sebastian Scheiner)
    Le directeur des archives de Yad Vashem, Haim Gertner, montre une partition musicale avec des paroles en allemand aux archives du mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, le 8 septembre 2014. (Crédit photo : AP/Sebastian Scheiner)
  • Dans les archives de Yad Vashem. (Autorisation)
    Dans les archives de Yad Vashem. (Autorisation)
  • Le directeur des archives de Yad Vashem, Haim Gertner, montre un document à des experts internationaux en visite et à d'autres personnes qui participent à un atelier consacré à la préservation physique et numérique des documents, à Jérusalem, en septembre 2014. (AP Photo/Sebastian Scheiner)
    Le directeur des archives de Yad Vashem, Haim Gertner, montre un document à des experts internationaux en visite et à d'autres personnes qui participent à un atelier consacré à la préservation physique et numérique des documents, à Jérusalem, en septembre 2014. (AP Photo/Sebastian Scheiner)

Haim Gertner venait de prendre les rênes des archives du Mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem lorsque Moshe Bar-Yuda l’a approché début 2008. Le survivant israélien de la Shoah voulait voir si Gertner pouvait l’aider à élucider le mystère du meurtre de son père pendant la guerre, 66 ans auparavant.

Bar-Yuda croyait que son père avait été déporté de leur village en Slovaquie en 1942, quelque temps après Pessah. Il pensait que son père avait été emmené à Majdanek, un camp de concentration situé à la périphérie de Lublin, en Pologne, où il aurait été tué.

Mais il n’en était pas sûr.

Grâce à des recherches approfondies et à un travail de détective de confiance, Gertner a pu prouver que le père de Bar-Yuda avait été assassiné à Majdanek le 7 septembre 1942. Gertner a également découvert que la date de naissance du père était différente de celle que son fils avait toujours cru.

Gertner a récemment rappelé au Times of Israel que lorsqu’il avait remis ces deux informations à Bar-Yuda, il avait été chaleureusement remercié.

« Vous m’avez rendu mon père deux fois », a dit Gertner en citant Bar-Yuda. « D’abord, je connais sa date de naissance exacte. Et deuxièmement, maintenant j’ai un yahrtzeit, un jour de commémoration pour mon père ».

Le Dr Haim Gertner fait une présentation dans les archives de Yad Vashem, en décembre 2018. (Brad Pomerance/TOI)

« Pour moi, ce fut un moment mémorable », a déclaré Gertner. « Rencontrer une personne en sachant que ce qu’on fait pour elle est important ».

Gertner avait commencé ses travaux à Yad Vashem – avec une certaine réticence – plusieurs années auparavant, en 2001. Il avait obtenu son doctorat en histoire juive moderne à l’Université hébraïque de Jérusalem et avait effectué un stage postdoctoral au Center for Jewish Studies de Harvard.

Le Dr Haim Gertner présente un document archivé de la Shoah. (Autorisation)

Pourtant, le chercheur n’avait jamais envisagé de consacrer sa vie professionnelle aux études sur la Shoah, pensant au départ que le sujet était « trop triste ». En fin de compte, il a estimé que ce domaine n’avait pas seulement un sens par rapport au passé, mais aussi au présent et à l’avenir, ce qui a conduit Gertner à s’engager dans l’enseignement de la Shoah à Yad Vashem.

Au cours de ses 11 années en tant que directeur des archives, Gertner a supervisé le triplage de la taille de la collection de Yad Vashem.

Aujourd’hui, Yad Vashem conserve les plus grandes archives de la Shoah au monde avec 204 millions de pages de documents, 500 000 photographies, 130 000 témoignages, 30 000 objets et 11 000 œuvres d’art.

Au cours des 15 dernières années, la « Base de données centrale des noms des victimes de la Shoah » de Yad Vashem est passée de 2,7 millions à 4,7 millions d’individus, sur la base d’informations recueillies grâce à une nouvelle technologie qui a minutieusement passé au crible 10 millions d’entrées différentes.

Avec son regard expressif et son sourire contagieux, le comportement affable de Gertner occulte l’aspect sombre de son travail – mais il apprécie clairement le potentiel inouï des archives de Yad Vashem. Son objectif, a-t-il dit au Times of Israel, est d’élargir l’accès aux archives de la Shoah à travers le monde.

L’interview ci-dessous a été remaniée pour les besoins de l’écriture.

Parlons de votre volonté de faciliter l’accès, de permettre à toutes les archives de la Shoah d’être mises en ligne. Il s’agit là d’une entreprise colossale.

Le Dr Haim Gertner. (Avec l’aimable autorisation de Yad Vashem)

[Internet] est incontournable aujourd’hui. C’est là que les gens s’informent sur tout. C’est là que les jeunes communiquent entre eux. C’est là où nous voulons être…

Nous avons donc décidé il y a plus d’une décennie que nous aimerions mettre tout ce que nous avons en ligne gratuitement, à moins qu’il y ait une restriction légale de la part des propriétaires.

Nous avons donc mis sur pied, je dirais une usine, pour numériser à Yad Vashem et nous numérisons des millions de documents chaque année et les mettons progressivement en ligne.

Comment travaillez-vous avec vos collègues d’autres institutions dans le monde pour vous assurer que tout le monde ait accès à tous les autres documents qui peuvent se trouver ailleurs ?

Yad Vashem collectionne des originaux, mais des dizaines de millions de documents sont encore en Europe – principalement en Europe – mais aussi dans le reste du monde, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et dans de nombreux autres pays.

Ainsi, afin de rassembler tous ces éléments historiques – les pièces éparpillées de cet énorme puzzle – en un seul endroit, nous cartographions, numérisons et copions tous les documents que nous trouvons un peu partout. Et pour cela, nous coopérons avec tout le monde. En fait, nous sommes à la tête de ce processus de cartographie.

Si je me rends à Yad Vashem pour y chercher un document, mais que ce document se trouve à Varsovie, Yad Vashem aurait-il une copie de ce document, ou du moins saurait-il qu’il existe et que je peux soit le consulter sur le site Web de Yad Vashem, soit être redirigé vers les archives de Varsovie ?

Tout d’abord, nous cartographions. Dans beaucoup d’endroits d’Europe de l’Est, cela a longtemps été interdit. Dans les régions post-communistes, par exemple, on ne trouve pas dans les catalogues le mot « juif », donc on ne peut pas identifier de documents. Il faut donc envoyer des groupes de chercheurs extrêmement compétents pour ouvrir presque tous les dossiers et trouver l’information. Ensuite, on fait une copie.

Chaque année, nous apportons à Yad Vashem entre 5 et 15 millions de nouveaux scans de pages et c’est pourquoi au cours de la dernière décennie, nous avons triplé le nombre de documents dont nous disposons à Yad Vashem.

On peut dire à juste titre que dans certains pays d’Europe aujourd’hui, le sentiment de culpabilité à l’égard de la Shoah suscite quelques inquiétudes. Ainsi, certains pays adoptent des règles, des règlements, des lois qui rendent illégal le fait de se faire passer pour responsable de la Shoah. Il y a des mouvements d’extrême droite qui renaissent. Est-ce que cela pose des problèmes de collecte pour Yad Vashem ?

Oui, j’appelle cela les fenêtres d’opportunités qu’a Yad Vashem parce que, prenons par exemple l’Europe de l’Est. En Europe de l’Est, tous les Etats postcommunistes construisent leur nouvelle identité nationale. Et c’est compliqué. L’identité est construite sur des héros, dont une partie a été impliquée dans l’assassinat des Juifs. Il y a donc un énorme débat dans ces endroits, de sorte que nous avons des difficultés à y travailler. Nous avons des difficultés à travailler en Ukraine, en Pologne, en Hongrie.

Une statue à Budapest représentant la Hongrie comme victime de l’occupation allemande en 1944. (Maria Heller via JTA)

Quand on sait que la Shoah s’est produite dans tant de pays aux langues différentes, comment une base de données facilement accessible peut-elle devenir facilement accessible ?

C’est l’un des principaux défis car nous avons des documents en 60 langues. Et nous devons créer une équipe qui sait parler toutes ces langues, et la technologie et la méthodologie qui sait comment gérer cela.

Une des façons de le faire a été de créer une base de données très intelligente de mots-clés – par exemple, les prénoms, les noms de famille, les lieux qui ont toutes les variantes pertinentes de chacun des mots-clés… Nous avons 1 025 options pour écrire « Abraham » par exemple. Vous pouvez l’écrire en polonais, en hébreu, en yiddish, en russe, dans différentes polices, avec différentes orthographes.

Est-ce que ces informations sont utiles aujourd’hui ? Est-ce que les gens font des recherches sur la Shoah sur le site web de Yad Vashem ?

Je pense pour ma part qu’il s’agit là d’une des raisons les plus passionnantes de venir travailler tous les jours, car dans les salles de lecture de Yad Vashem, nous accueillons près de 10 000 visiteurs par an et 25 000 autres font une demande [de visite] chaque année.

Mais 19 millions de personnes ont utilisé [le site Web de Yad Vashem] l’année dernière. Et ce nombre augmente chaque année de façon spectaculaire, ce qui signifie qu’il est utile pour les gens.

Les archives en ligne de Yad Vashem sont accessibles via son site Web, qui fonctionne en anglais, hébreu, français, allemand, espagnol, russe, arabe et farsi.

Brad Pomerance est vice-président en chef de Jewish Life Television/JLTV. Il anime le magazine d’information de la chaîne « The J Report » et sa série de voyages « Air Land & Sea ».

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