Les œuvres disparues depuis la Shoah d’une artiste juive tchèque refont surface
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Les œuvres disparues depuis la Shoah d’une artiste juive tchèque refont surface

Le trésor a récemment été découvert de manière "époustouflante" lors de la démolition de l'ancienne maison de la camarade de classe de Gertrud Kauders près de Prague

Quelques-unes des 700 peintures de l'artiste juive Gertrud Kauders qu'elle a cachées dans la maison d'une camarade de classe pendant la Shoah. (Amos Chapple/RFE/RL via JTA)
Quelques-unes des 700 peintures de l'artiste juive Gertrud Kauders qu'elle a cachées dans la maison d'une camarade de classe pendant la Shoah. (Amos Chapple/RFE/RL via JTA)

JTA – Des recherches sont en cours afin de trouver un lieu pouvant abriter une immense collection d’œuvres d’une artiste juive presque oubliée qui vient d’être découverte en République tchèque, 78 ans après la mort de celle-ci dans un camp de concentration nazi.

Les œuvres de l’artiste tchèque Gertrud Kauders (1883-1942) ont été découvertes lors de la démolition d’une vieille maison près de Prague en 2018, lorsque 30 peintures sont tombées sur la tête d’un ouvrier. Des centaines d’autres toiles ont été retrouvées dans les murs et sous les planchers de la maison où l’artiste les avait cachées pour éviter qu’elles ne tombent entre les mains des nazis.

Ce n’est que cet été que l’on a pu déterminer la taille de la collection, après que le photo-journaliste Amos Chapple et sa collègue Dana Katharina Vaskova ont retrouvé Jakub Sedlacek, le propriétaire de la maison démolie, au nom des descendants de l’artiste vivant en Nouvelle-Zélande.

Ce qu’ils pensaient être une petite collection s’est avéré « immense », témoigne Amos Chapple, lui-même Néo-Zélandais, qui travaille à Prague pour Radio Free Europe/Radio Liberty. Ils ont rapporté la découverte sur le site web de la radio.

« C’était à couper le souffle », se souvient sa collègue Dana Katharina Vaskova, née à Prague et ayant grandi à Munich.

Gertud Kauders a étudié avec le célèbre artiste tchèque Otakar Nejedlý (1883-1957) et a peint de nombreux portraits impressionnistes et des scènes de nature. En 1939, l’année où les nazis envahissent les provinces tchèques de Bohême et de Moravie, elle demande à sa camarade de classe, la Russe Natalie Jahudkova, de cacher l’œuvre de sa vie. Comme la maison de cette dernière était en construction, il était relativement facile de dissimuler les peintures dans les murs.

Trois ans plus tard, en 1942, les nazis déportent Gertud Kauders de Prague vers le camp de concentration voisin de Theresienstadt, et de là vers le camp de concentration de Majdanek en Pologne, où elle est assassinée.

Une image de Gertrud Kauders, tuée dans un camp de concentration nazi. (Amos Chapple/RFE/RL via JTA)

Ses œuvres d’art ont survécu, cachées.

Mais le secret est mort avec Natalie Jahudkova en 1977. En 2018, Jakub Sedlacek, dont la grand-mère a été adoptée de façon informelle dans les années 1920 par Natalie Jahudkova, fait démolir la maison abandonnée. C’est alors que la collection est mise au jour.

Mais les informations de l’époque ne mentionnaient que quelques dizaines de peintures peu intéressantes qui s’étaient effondrés sur la tête du contremaître. L’histoire continuera à dormir une année de plus.

Puis, en 2019, les descendants du neveu de Gertrud Kauders, Cornelius – qui s’était enfui en Nouvelle-Zélande en 1939 – découvrent l’histoire et contactent Amos Chapple par l’intermédiaire de son père, un ami.

« Ils ont dit être dans une ‘impasse’ où qu’ils aillent en essayant de découvrir ce qui est arrivé aux œuvres d’art », a déclaré M. Chapple à la Jewish Telegraphic Agency.

Le journaliste fait alors équipe avec Dana Katharina Vaskova, qui part à la recherche de Jakub Sedlacek. Ce dernier finit par les inviter tous les deux à lui rendre visite.

« Je suis venu avec l’intention de photographier 30 peintures pour le Musée juif de Prague », rappelle Amos Chapple. « Puis M. Sedlacek a dit : ‘Maintenant, je vais vous montrer la vraie collection.' »

« Je me souviendrai de ce moment pour le reste de ma vie », confie M. Chapple, qui se tenait derrière Mme Vaskova. « Nous sommes arrivés à un endroit, et il y avait une vaste étendue de ce qui était immédiatement reconnaissable comme étant des œuvres d’art. J’en étais bouche bée. »

Quelques-unes des 700 peintures de l’artiste juive Gertrud Kauders qu’elle a cachées dans la maison d’une camarade de classe pendant la Shoah. (Amos Chapple/RFE/RL via JTA)

« Il y avait des piles et des tas, en parfait état, arrachés à la hâte de leur cadre et cachés », décrit M. Chapple. Il y avait environ 700 œuvres en tout. « Voir ces choses était incroyable, inoubliable. »

Mme Vaskova s’est dite « stupéfaite » par les œuvres d’art, qui datent des années 1910 aux années 1930, et émue par les histoires que M. Sedlacek leur a racontées sur l’amitié entre sa grand-mère et la peintre.

Jakub Sedlacek, qui lui-même n’avait pas vu toutes les œuvres, les a invités à revenir pour photographier la collection. Ce qu’ils ont fait le mois dernier.

« Il nous a laissés seuls avec les peintures », rapporte Mme Vaskova. « Il nous a fait du café et nous a donné à manger et à boire. Cela nous a pris 5 à 6 heures. »

Amos Chapple décrit une « activité frénétique ». Ils ont pris des photos les unes après les autres, sans s’attarder.

Mais « il y avait un croquis qui nous a interpelés tous les deux », souligne Amos Chapple. « C’était une… belle image d’un garçon réconforté par une fille plus âgée, dont la légende disait : ‘As-tu eu peur, mon petit ?’ Il semble que le petit garçon ait fait un cauchemar. Nous sommes presque sûrs que c’était Gertrud et son neveu [Cornelius], le seul survivant de la famille. »

Les peintures ont fait que le passé – et le destin de Gertrud Kauders « aux mains du pire mal que l’histoire moderne ait jamais connu » – semblait très proche, a déclaré Amos Chapple. « Ces gens avaient les mêmes sentiments et la même fragilité que nous. »

La vieille maison près de Prague de l’artiste juive Gertrud Kauders lors de sa démolition. (Amos Chapple/RFE/RL via JTA)

Jakub Sedlacek a dit à Amos Chapple et Dana Vaskova qu’il voulait que les œuvres soient hébergées ensemble en République tchèque, les portraits de famille allant à la famille Kauders en Nouvelle-Zélande.

Entre-temps, Kristýna Říhová, porte-parole du Musée juif de Prague, a indiqué dans un courriel adressé à la JTA qu’elle serait informée de « l’ensemble du processus » et donnerait un « résultat concret dès que possible » quant à savoir si le musée pouvait ou non abriter certaines des peintures.

Depuis, Dana Vaskova a appris que Gertrud Kauders était « bien considérée », mais pas célèbre, et que les critiques des expositions des années 1930 « la mentionnent comme l’une des meilleures artistes de l’époque ».

« Ce serait bien pour elle d’obtenir cette reconnaissance », a-t-elle ajouté. « Non seulement parce qu’elle était Juive, et qu’elle est morte là où elle est morte – mais aussi en tant que femme. Les femmes n’ont pas eu tout le mérite à l’époque… Il ne faut pas qu’elle soit oubliée alors qu’on vient de la retrouver. »

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