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Les précieux souvenirs juifs d’une université catholique du Bronx

L’Université Fordham, institution jésuite dotée d’un centre dynamique d’études juives, tente depuis 3 ans de retracer l’histoire de ce qui fut une communauté juive florissante

Livret de chansons et de danses de la collection de l’Université Fordham contient les paroles de 'Hatikvah' et 'For He is a Jolly Good Fellow', ainsi qu’un 'dictionnaire juif.' (Crédit : Julia Gergely / New York Jewish Week via la JTA)
Livret de chansons et de danses de la collection de l’Université Fordham contient les paroles de 'Hatikvah' et 'For He is a Jolly Good Fellow', ainsi qu’un 'dictionnaire juif.' (Crédit : Julia Gergely / New York Jewish Week via la JTA)

New York Jewish Week via la JTA – Une université catholique est sans doute le dernier endroit susceptible d’être envisagé comme lieu de refuge de ce qui est pourtant la plus importante collection de témoignages du passé juif du Bronx.

Pour autant, l’Université Fordham – institution jésuite privée du Bronx – et plus spécifiquement son centre d’études juives – recèle des documents d’archives et des artéfacts appartenant à la communauté juive américaine qui remontent pour certains à plusieurs dizaines d’années.

Depuis maintenant trois ans, Fordham collecte et catalogue des témoignages du passé juif du Bronx et de ce qui fut une communauté florissante : annuaires de noms de famille juifs, invitations à des bar mitzvah, annuaires téléphoniques d’entreprises appartenant à des Juifs – autant d’éléments de la vie quotidienne qui témoignent du passé.

Les archives de Fordham constituent l’une des rares collections matérielles d’objets et documents du quotidien ayant appartenu à des habitants juifs du quartier, assure Magda Teter, codirectrice du Centre d’études juives de l’université, à la tête de ce projet.

« Il ne s’agit pas seulement de préserver un morceau de l’histoire juive de New York, mais aussi la manière dont ils vivaient », explique Teter à la New York Jewish Week.

« Il est très important d’ajouter cette voix à l’identité chrétienne de Fordham et de contribuer à l’amélioration des connaissances sur les Juifs [en tant que minorité] au sein des cultures dominantes. »

Au cours de la première moitié du 20ème siècle, la vie juive avait prospéré dans le Bronx. Il y avait 260 synagogues en 1940, et le quartier a accueilli les plus grands noms du show-business, de la mode, de la littérature et plus encore: le designer Ralph Lauren, la politicienne Bella Abzug, le romancier E.L. Doctorow, le cinéaste Stanley Kubrick, la Miss America Bess Myerson ou encore le chimiste lauréat du prix Nobel Robert Lefkowitz.

À l’apogée de la communauté, en 1930, le Bronx était juif à 49%, dit l’historien officiel du quartier, Lloyd Ultan, et au sud de l’avenue Tremont, à 80%. La majeure partie des Juifs du Bronx étaient originaires de l’Est de l’Europe et beaucoup sont des Américains de première génération dont les parents avaient immigré et vécu dans le Lower East Side, mais qui pouvaient alors se permettre de vivre dans des quartiers moins exigus, avec plus d’arbres et des rues plus larges.

En dépit de la forte communauté juive présente dans le quartier de Riverdale, l’essentiel de la communauté juive avait quitté le Bronx pour la banlieue après la Seconde Guerre mondiale, à la faveur d’hypothèques subventionnées par le gouvernement.

L’installation des Afro-américains et des Latinos avait alors été possible, voire encouragée, dans le Bronx, quartier que la ville avait commencé à négliger.

La population juive du Bronx était passée de 650 000 en 1948 à 45 000 en 2003. Beaucoup de synagogues se sont depuis reconverties et l’héritage matériel de la communauté juive s’est érodé au fil du temps, rendant le travail d’archives d’autant plus nécessaire.

Teter s’intéresse depuis longtemps à la collecte d’objets du Bronx juif, mais le travail d’archivage a bénéficié d’un coup de pouce inattendu d’un riverain. Au printemps 2020, au plus fort de la pandémie, Fordham avait organisé un événement virtuel, « Remnants: Photographs of the Jewish Bronx » [ « Traces : Photographies du Bronx juif »], qui présentait des témoignages de l’histoire juive évanouie du quartier, rassemblés par l’écrivain et photographe Julian Voloj. (Voloj est le mari de la rédactrice en chef de la New York Jewish Week, Lisa Keys.)

L’ancienne synagague Beth Hamedrash Hagadol, sur Washington Avenue dans le Bronx, est aujourd’hui une église. Cette photo fait partie de l’exposition « Traces du Bronx juif » de Julian Voloj, présentée dans la salle de recherche Henry S. Miller Judaica de l’Université Fordham. (Crédit : Julian Voloj via la JTA)

Parmi les curieux qui avaient découvert cette exposition se trouvait Ellen Meshnick, qui a grandi à New York avant de s’installer en Géorgie. Bien inspirée, elle a fait don à Fordham de boîtes remplies de souvenirs amassés par ses parents, Frank et Martha Meshnick, au fil de leur vie dans le Bronx. Les boîtes renfermaient des annuaires de la Morris High School et de la Walton High School, des recueils de chansons, des invitations à des bar mitzvah, un certificat de mariage, des reçus pour des livraisons de fleurs et même un document officiel de l’hôpital où elle était née. Ces documents couvrent la période des années 1930 aux années 1960.

Un don qui a enrichi considérablement le fonds documentaire de Fordham, constitué d’objets moins personnels mais aujourd’hui rarissimes, comme des boîtes d’allumettes de restaurants casher.

Aujourd’hui, Teter continue d’enrichir ses archives grâce à des dons privés, en achetant parfois des artéfacts en ligne : archives familiales, livres sur l’histoire juive du Bronx, livrets de chansons…

« Ce ne sont peut-être pas de très belles pièces, mais nous nous intéressons à ce qui faisait la vie des gens à cette époque », explique Teter.

Teter précise que l’American Jewish Historical Society de Manhattan collectionne également les objets personnels et du quotidien des Juifs américains, mais qu’elle possède finalement très peu de choses sur la vie juive du Bronx.

Cette collection renvoie à un projet plus ambitieux encore de Teter, du centre d’études juives et des bibliothéques de Fordham, visant à faire connaitre le Judaïsme et le peuple juif.

« Honnêtement, je pense que c’est aussi un moyen de lutter contre l’antisémitisme : enseigner l’histoire juive et donner à voir la culture juive sous toutes ses facettes et dans tous les contextes », confie-t-elle.

« Ainsi, nos étudiants connaissent mieux et comprennent mieux ce qui fait la vie juive, bien au-delà des stéréotypes dont les Juifs sont traditionnellement affublés. »

Le Centre d’études juives de Fordham est une structure relativement nouvelle : l’option « Études juives » existe depuis 2016 et le département a officiellement ouvert ses portes en 2017.

À l’époque, la pièce maitresse des archives de la bibliothèque était la collection Rosenblatt sur la Shoah, financée par un ancien élève. Depuis 1992, la bibliothèque a amassé plus de 11 000 titres, vidéos et artefacts sur la Shoah, explique la directrice des bibliothèques, Linda Loschiavo.

Livret de chansons et de danses de la collection de l’Université Fordham, avec les paroles de « Hatikvah » et « For He’s a Jolly Good Fellow », ainsi qu’un « dictionnaire juif ». (Crédit : Julia Gergely/ Semaine juive de New York via la JTA)

À l’arrivée de Teter, Loschiavo a travaillé avec elle pour se procurer des haggadahs anciennes du monde entier.

Fordham possède aujourd’hui dans ses fonds deux haggadahs italiennes des années 1660, ainsi que des artéfacts juifs provenant d’endroits parfois inattendus, comme des affiches du Bollywood juif.

Le mois dernier, l’université a inauguré la salle de recherche Henry S. Miller Judaica, au quatrième étage de la bibliothèque principale du campus, en l’honneur de l’un des premiers étudiants juifs de Fordham, diplômé en 1968. Miller, dirigeant d’une entreprise de restructuration financière, est aujourd’hui administrateur de l’établissement.

La présidente de Fordham, Tania Tetlow, se décrit sur le ton de la plaisanterie comme « une Juive débutante » lors de l’inauguration de la salle.

« J’ai compris à quel point le judaïsme et le catholicisme étaient profondément liés, dit-elle, par ce désir profond d’étudier et d’interpréter les textes, depuis des milliers d’années, par l’attachement aux rituels et par le rôle central tenu par la nourriture et par la culpabilité ! »

« Pour l’heure, nous envisageons de donner à cette salle de recherche la vocation d’être un espace d’exposition de nature à développer les talents de conservateur de nos étudiants et de faire venir l’art et les artistes juifs sur le campus », explique Teter.

« Nous sommes maintenant en mesure d’exposer cet art et de combiner les expositions avec des objets de la collection Judaica. »

La salle de recherche expose actuellement les photographies du Bronx de Voloj, ainsi que certains des documents d’archives récemment acquis, le tout mis en scène par Reyna Stovall, étudiante de deuxième année qui effectue un stage au centre d’études juives de Fordham ce semestre.

« C’est extrêmement gratifiant », confie Stovall, qui est Juive. Stovall s’est intéressée au Centre d’études juives pour les études sur la Shoah mais dès le début de son stage, elle s’est découvert une vraie passion pour les archives de l’histoire juive du Bronx.

« C’est assez incroyable de disposer de cette collection », confie-t-elle.

« La présence de cette immense collection de pièces juives témoigne de l’engagement de Fordham à l’égard de la diversité et de l’inclusivité, même si ce n’est pas la religion au cœur du projet de cette école. »

Teter estime à 300 le nombre d’étudiants juifs, sur les 15 000 que compte le premier cycle de l’établissement.

Par conséquent, le Centre d’études juives et la salle de recherche offrent aux étudiants de tous les horizons la possibilité de se documenter sur le Judaïsme – et sur les communautés marginalisées en général – et de relier cette histoire à leur propre existence.

« Ce qui fait notre identité est cette envie de mettre en valeur les études juives et de les faire converser avec d’autres domaines d’études », précise Teter.

L’objectif du Centre, ajoute-t-elle, est « de faire comprendre aux étudiants, aux professeurs et au public que les études juives ne sont pas réservées aux Juifs, et qu’elles peuvent au contraire leur en apprendre beaucoup sur leurs sujets de prédilection ».

« Il y a quelque chose de magique dans le fait de donner aux étudiants l’occasion de travailler avec des artéfacts historiques et de toucher du doigt la trame même de l’histoire », explique Teter.

« C’est ce qui, je pense, a conduit la directrice de la bibliothèque à consacrer cet espace à ce type de recherche et d’expérience étudiante. »

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