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« Les procès Dreyfus et Rosenberg étaient mieux préparés », juge un opposant turc

A 64 ans, Osman Kavala, qui a toujours nié les charges pesant contre lui, risque la prison à vie. L'éditeur et mécène comparaitra de nouveau le 26 novembre

Osman Kavala (Crédit : CC BY-SA 4.0)
Osman Kavala (Crédit : CC BY-SA 4.0)

Après quatre années de prison sans condamnation, l’éditeur et mécène turc Osman Kavala, devenu la bête noire du régime, estime que sa détention permet au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan de justifier ses « thèses complotistes ».

« Pour moi, la vraie raison de ma détention prolongée répond au besoin du gouvernement d’entretenir la fiction d’un complot étranger derrière les manifestations de Gezi », grande vague de manifestations anti-régime en 2013, a estimé cette semaine Osman Kavala dans un entretien exclusif à l’AFP depuis sa cellule via son avocat.

A 64 ans, Osman Kavala, homme d’affaires richissime et philanthrope né à Paris, a été maintenu en détention début octobre par un tribunal d’Istanbul qui a argué « manquer d’éléments nouveaux pour le remettre en liberté ».

Kavala fut à l’origine arrêté pour sa participation au mouvement de Gezi – du nom d’un parc proche de la place Taksim à Istanbul. M. Erdogan était alors Premier ministre.

Il a ensuite été accusé de tentative de coup d’état et d’espionnage.

Kavala, qui a toujours nié les charges pesant contre lui, risque la prison à vie. Il comparaitra de nouveau le 26 novembre.

« Puisque je suis accusé d’avoir pris part à un complot organisé par des puissances étrangères, me libérer affaiblirait cette fiction et ce n’est certainement pas ce que le gouvernement souhaite », relève-t-il.

Selon lui, « le discours conspirationniste autour des événements de Gezi sert depuis de cadre de référence pour criminaliser toute forme de protestation, en particulier les manifestations d’étudiants ».

Acquitté l’an passé pour sa participation aux manifestations de 2013, il avait été placé en garde à vue le lendemain puis emprisonné, accusé cette fois d’avoir d’avoir cherché à « renverser le gouvernement » lors de la tentative de coup d’Etat de 2016 et d’espionnage.

Alfred Dreyfus dans le jardin de Villemarie, Carpentras 1899-1900. (Collection de la famille Dreyfus)

« J’imagine que les affaires Dreyfus et Rosenberg étaient mieux préparées que la mienne », grince-t-il, en référence à deux célèbres affaires judiciaires.

Le capitaine Alfred Dreyfus, accusé d’espionnage, avait été condamné à la dégradation et à la déportation en Guyane française à la fin du 19e siècle, dans une France largement antisémite, avant d’être réhabilité en 1906.

Quant aux époux Ethel et Julius Rosenberg, communistes new-yorkais, ils ont été condamnés en 1951, puis exécutés, pour espionnage au profit de l’Union soviétique.

Ethel et Julius Rosenberg, au centre, lors de leur procès pour espionnage à New York en 1951. (Crédit : AP Photo, File)

Lors de sa dernière audience le 8 octobre, Osman Kavala a estimé – en liaison vidéo depuis sa cellule – que les charges pesant contre lui « dépassaient l’entendement ».

Néanmoins, la Turquie a refusé jusqu’ici de céder aux injonctions de la Cour européenne des droits de l’homme qui a exigé la libération d’Osman Kaval en décembre 2019.

Le mois dernier, le Conseil de l’Europe a menacé Ankara de sanctions, qui pourront être prises au cours de sa prochaine session (du 30 novembre au 2 décembre) si l’opposant n’est pas libéré d’ici là.

« Si la procédure d’infraction est engagée, et si les dégâts qu’elle risque de causer sont jugés supérieurs aux bénéfices politiques de mon maintien en détention, alors peut-être ai-je une chance d’être libéré », confie-t-il à l’AFP.

Des milliers d’opposants et de militants ont été arrêtés après la tentative de coup d’état contre le président Erdogan et la férocité de ces représailles alimentent depuis les critiques contre son régime.

Le chef de l’Etat turc n’a ainsi cessé d’accuser Kavala d’être un agent du milliardaire américain Georges Soros et la presse pro-gouvernementale a surnommé l’opposant « le milliardaire rouge », ou le « Soros turc ».

Osman Kavala, qui reçoit les journaux et la télévision en cellule, s’inquiète des tensions politiques qu’il perçoit à l’approche de l’élection présidentielle de 2023.

« La situation économique en Turquie empire jour après jour, la pandémie a également généré une hausse du chômage et les classes moyennes et populaires sont confrontées à de graves difficultés », dit-il.

« Plus encore, les inégalités d’accès à l’éducation, surtout primaire et secondaire, ont été exacerbées par les différences de salaires. Tout ceci érode le soutien populaire au gouvernement. »

Or, poursuit l’opposant, M. Erdogan et son parti, l’AKP, « n’envisagent pas de perdre le pouvoir à cause de rivalités politiques ou de difficultés économiques. L’hypothèse d’un changement de gouvernement est pour eux extrêmement perturbante ».

D’où une rhétorique du régime anti-opposition systématiquement brutale, note-t-il.

« Ça me fait penser à ces factions politiques arrivées au pouvoir par une révolution qui accusent toujours l’opposition d’être contre-révolutionnaire », ajoute-t-il, disant « [s]’inquiéter de voir les tensions politiques s’accroître encore dans le pays à l’approche des élections ».

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