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Reportage"On peut critiquer Israël par amour"

Les réactions à la crise en Israël révèlent les dilemmes des groupes juifs américains

Une déclaration, censée être unifiée, expose les fissures entre 5 groupes importants qui marchent sur la corde raide en critiquant l'État juif comme jamais auparavant

Le rabbin Richard (Rick) Jacobs, président de l'Union pour le judaïsme réformé (URJ), prononçant un discours sur la scène lors d'une manifestation contre la refonte judiciaire, à Tel Aviv, le 25 février 2023. (Crédit : Matan Golan/SOPA Images/LightRocket via Getty Images/via JTA)
Le rabbin Richard (Rick) Jacobs, président de l'Union pour le judaïsme réformé (URJ), prononçant un discours sur la scène lors d'une manifestation contre la refonte judiciaire, à Tel Aviv, le 25 février 2023. (Crédit : Matan Golan/SOPA Images/LightRocket via Getty Images/via JTA)

WASHINGTON (JTA) – Les principaux groupes juifs américains qui espéraient transmettre un message unifié sur la crise en Israël se sont retrouvés, en début de semaine, à se disputer sur la teneur exacte de leur message, parfois publiquement.

Devaient-elles saluer les manifestations antigouvernementales massives qui ont éclaté ces derniers mois ? Ou critiquer le gouvernement israélien au pouvoir ? Que devraient-ils soutenir, à la prochaine étape de la crise actuelle ?

Cinq grandes organisations juives, toutes connues pour leur engagement pro-israélien, ont commencé lundi après-midi à essayer de répondre à ces questions d’une voix unie pour envoyer un message positif : louer la décision de faire une pause au projet de réforme judiciaire du gouvernement qui est source de discorde.

Au lieu de cela, suite à une procédure quelque peu confuse qui a eu lieu jeudi après-midi, plusieurs déclarations différentes ont fini par être envoyées, présentant des contrastes subtils mais révélateurs. La précipitation à publier une déclaration reflétant un consensus – et le résultat flagrant étant qu’il n’y en a pas  – illustre le fossé que la politique d’Israël a creusé au sein de l’establishment juif américain.

Les grands groupes juifs américains soutiennent publiquement la politique étrangère d’Israël depuis des dizaines d’années, et gardent le silence sur ses conflits internes. Aujourd’hui, une question de politique intérieure, qui menace de déchirer Israël, a contraint certains d’entre eux à faire deux choses inhabituelles : premièrement, se prononcer sur les affaires intérieures d’Israël et, deuxièmement, réprimander ouvertement le gouvernement qui, selon eux, est responsable de la crise.

« Pendant longtemps, toute critique à l’égard d’Israël, même lorsqu’il s’agissait de politiques très difficiles, était considérée comme déloyale et ne pouvait être exprimée par amour », a déclaré le rabbin Rick Jacobs, président de l’Union pour le judaïsme réformé, qui n’était pas signataire de la déclaration mais qui fait partie du groupe qui l’a organisée. « Je pense que nous comprenons maintenant que de nombreuses critiques et initiatives activistes légitimes émanent de ce même endroit ».

Des Israéliens protestent devant un hôtel de Jérusalem où une délégation de l’AIPAC rencontre le Premier ministre Benjamin Netanyahu le 13 mars 2023 (Crédit : Nadav Galon)

Les cinq groupes qui ont entrepris de composer ensemble la déclaration sont les Fédérations juives d’Amérique du Nord (JFNA), l’American Jewish Comittee (AJC), l’Anti-Defamation League (ADL), la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines et le Comité américain des affaires publiques israéliennes (AIPAC). Toutes ces organisations sont historiquement considérées comme centristes, pro-israéliennes et représentatives de l’establishment juif américain, parlant au nom des Juifs américains dans les forums internationaux et dans les réunions avec les représentants élus. Tous ont des budgets annuels de plusieurs dizaines de millions de dollars, voire plus.

Les critiques formulées par ces groupes se limitent, en général, à la façon dont Israël traite les juifs non orthodoxes. La plupart des Juifs américains n’étant eux-mêmes pas orthodoxes, les groupes juifs américains ont toujours été plus à l’aise pour plaider en faveur de politiques qui, à leur avis, permettraient à un plus grand nombre de leurs membres de se sentir les bienvenus dans l’État juif.

Mais suite aux événements cette année, les groupes ont été amenés à s’exprimer sur une autre question intérieure israélienne : la réforme judiciaire poussée par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui vise à priver la Cour suprême israélienne d’une grande partie de son pouvoir et de son indépendance. La Cour, a de tous temps défendu les droits des groupes vulnérables en Israël, tels que les femmes, les non-orthodoxes, les Arabes et la communauté LGBTQ.

« La prise de conscience de ce qui est en train de se passer en Israël, des politiques du gouvernement israélien et d’un éventail d’autres questions importantes – sur la réforme judiciaire, la perception d’Israël comme une démocratie dynamique pour tous ses citoyens – cette perception a un impact significatif sur la vie juive américaine et sur l’engagement juif américain », a déclaré Gil Preuss, directeur général de la fédération juive de Washington DC.

La police utilise un canon à eau contre les manifestations pro-démocratie à Haïfa, le 23 mars 2023 (Crédit : Police israélienne)

La plupart des cinq groupes ont préalablement soutenu les appels au compromis sur le projet de réforme judiciaire. Les groupes s’étaient également prononcés contre l’un de ses éléments clés. Aussi, lorsque Netanyahu a annoncé lundi – face aux nombreuses protestations et au désaccord exprimé par ses alliés – qu’il faisait une pause à son projet législatif afin de laisser place au dialogue, tous ces groupes ont voulu exprimer leur soutien.

Mais la manière de partager ce message s’est avérée conflictuelle. Une version de la déclaration publiée par l’AJC contenait des critiques acerbes à l’encontre des hommes politiques israéliens qui ne figuraient pas dans les autres déclarations.

La Fédération juive d’Amérique du Nord (JFNA) a envoyé un addendum à la déclaration dans lequel elle exprimait sa sympathie à l’égard des manifestants anti-Netanyahu.

L’AIPAC, quant à lui, s’est retiré de la déclaration, mais après qu’une version où il était signataire a été publiée.

Aucun des cinq groupes n’a répondu aux demandes de commentaires sur le processus de rédaction de la déclaration, mais les initiés ont affirmé que les différences entre les déclarations, et le fait que l’AIPAC ait décidé ne plus vouloir faire partie des signataires, ne relevaient pas de divergences politiques. Ils ont attribué les confusions à des erreurs dues à la précipitation avec laquelle la déclaration a été publiée dans les minutes qui ont suivi les propos de Netanyahu, diffusés en Israël à 20 heures et en début d’après-midi sur la côte Est, où tous les groupes sont basés.

La déclaration qui a finalement été publiée, mentionnait bien sûr que les groupes « se félicitent de la suspension par le gouvernement israélien » des réformes, et que le débat houleux et les manifestations sur la législation, bien que « pénibles à regarder, étaient « aussi un exemple classique du fonctionnement du processus démocratique ».

L’une des lignes marquante de la lettre est le rare conseil donné à Israël par les groupes juifs de l’establishment : « Nous encourageons toutes les factions de la Knesset, qu’elles soient de la coalition ou de l’opposition, à utiliser ce temps pour construire un consensus comprenant le large soutien de la société civile israélienne. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’adresse à la nation, le 27 mars 2023. (Crédit: Capture d’écran GPO)

La Conférence des présidents a été la première à publier la déclaration, peu après 14 heures, soit moins d’une heure après le discours de Netanyahu. Elle mentionne comme coauteurs l’AJC, l’ADL et la JFNA.

Cinq minutes plus tard, l’AJC a publié une version de la même déclaration dans laquelle l’AIPAC était ajoutée aux signataires. Cette version comprenait la même phrase offrant des conseils, ainsi que deux autres phrases ajoutant des critiques et une mise en garde : « Les dirigeants politiques israéliens doivent insister sur un ton et un débat plus respectueux. L’une des caractéristiques de la démocratie est le consensus de la population et le respect mutuel. »

Les déclarations de la JFNA et de l’ADL, qui ont été publiées ultérieurement, étaient conformes à la version de la Conférence des présidents. Un représentant de l’AIPAC a confié à la Jewish Telegraphic Agency (JTA) que le groupe n’avait pas voulu signer la déclaration parce qu’il avait besoin de plus de temps pour y apporter certaines modifications.

Peu avant 15 heures, plus de 40 minutes après son premier e-mail, l’AJC a envoyé un autre e-mail les informant que l’inclusion de l’AIPAC avait été une erreur.

Mais sa nouvelle déclaration comprenait toujours la ligne critiquant les politiciens, que les autres groupes avaient enlevée. L’AJC a finalement supprimé cette phrase elle aussi. Elle est absente de la version publiée sur le site web du groupe.

L’AIPAC s’est contenté, au final, de publier un tweet qui s’en tenait à faire l’éloge d’Israël pour son processus démocratique, sans autre commentaire.

« Depuis de nombreuses semaines, les Israéliens se sont engagés dans un débat vigoureux qui reflète la démocratie robuste de l’État juif », peut-on lire. « Les citoyens d’Israël, dans toute leur diversité ont montré son engagement passionné dans le processus démocratique pour déterminer les politiques qui guideront leur pays. »

Des milliers de manifestants lors d’une manifestation spontanée après le renvoi de Yoav Gallant par Benjamin Netanyahu, le 26 mars 2023 (Crédit : capture d’écran Twitter)

La JFNA, dans un courriel explicatif adressé à ses membres et joint à la déclaration commune, s’est montrée plus tranchante dans ses critiques à l’égard de Netanyahu. Dimanche soir, le Premier ministre avait sommairement congédié son ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour avoir publiquement plaidé en faveur d’une pause sur la législation. Cette décision a suscité des protestations à travers Israël, qui ont à leur tour poussé Netanyahu à annoncer la même pause et le même compromis que ceux suggérés par Gallant.

« La réaction de la société israélienne a été immédiate et pleine de colère », indique le courriel signé par Julie Platt, présidente de la JFNA, et Eric Fingerhut, son directeur général. « Des manifestations spontanées ont éclaté dans les rues et les commentateurs ont exprimé leur choc face à la décision de limoger un ministre de la Défense pour s’être inquiété des risques pesant sur la situation sécuritaire du pays… Même l’avocat représentant Netanyahu dans son procès pour corruption a annoncé qu’il ne souhaitait plus le représenter. »

Les groupes n’ont pas été les seuls à publier des déclarations soulignant leur peine face à la volatilité d’Israël, qui a par ailleurs provoqué un sentiment d’angoisse parmi les groupes qui défendaient jusqu’à présent la droite israélienne.

Cette semaine, le rabbin Moshe Hauer de l’Orthodox Union, qui a rencontré au début du mois le ministre israélien des Finances d’extrême droite Bezalel Smotrich, a félicité les dirigeants israéliens pour « leur prise de conscience quant à l’importance de prendre leur temps, de s’engager les uns avec les autres avec honnêteté et humilité, et de parvenir à un consensus. » (Smotrich soutient la réforme et s’est opposé à la suspension de la législation).

« Nos Sages nous ont enseigné que « la paix est grande, la discorde méprisée », a déclaré Hauer, directeur exécutif du groupe, dans un communiqué envoyé par courriel à la JTA. « Nous sommes profondément ébranlés par les bouleversements et la discorde qui se sont emparés de notre État d’Israël bien-aimé. Ces dernières semaines, la tradition juive et la valeur démocratique d’un débat vigoureux ont été remplacées par quelque chose de très dangereux et de très différent ».

Les deux plus grands mouvements non orthodoxes ont ouvertement exprimé leur opposition à la réforme. « Nous sommes convaincus que la réforme judiciaire proposée est dangereuse et va à l’encontre des principes de la démocratie », a déclaré l’assemblée rabbinique du mouvement conservateur dans un communiqué publié mardi.

Une déclaration des dirigeants du mouvement réformiste, dont fait partie Jacobs, a fustigé Netanyahu pour avoir accepté de créer une garde nationale sous l’autorité d’Itamar Ben-Gvir, le ministre de la Sécurité nationale d’extrême droite, et d’être « prêt à risquer la sécurité des citoyens d’Israël pour se maintenir au pouvoir, lui et sa coalition ».

Selon Jacobs, ces propos virulents reflètent les souhaits de ceux qui financent les groupes et les congrégations juives de l’establishment. Il a ajouté que ces groupes avaient été informés du mécontentement des donateurs à l’égard du gouvernement de Netanyahu, qui est en train d’atteindre un point d’ébullition.

J’entends des donateurs dire à des organisations : « Je ne vous entends pas défendre la démocratie en Israël à son heure la plus vulnérable. Donc, gardez mon numéro de téléphone pour le jour où vous retrouverez votre voix ».

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