Les réflexions de Boris Cyrulnik sur le (dé)confinement
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Interview

Les réflexions de Boris Cyrulnik sur le (dé)confinement

Le neuropsychiatre craint une inégalité dans la résilience des Français, qui pourrait s'avérer coûteuse

Boris Cyrulnik, psychiatre français spécialiste de la résilience, à Bogota, en Colombie, le 30 janvier 2017. (Crédit : Luis Acosta/AFP)
Boris Cyrulnik, psychiatre français spécialiste de la résilience, à Bogota, en Colombie, le 30 janvier 2017. (Crédit : Luis Acosta/AFP)

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik juge que la résilience des Français sera « très inégale » face au prochain déconfinement, qui pourrait s’avérer au total moins coûteux humainement qu’une poursuite douloureuse du confinement. Il s’est entretenu en début de semaine avec l’AFP.

AFP : Le déconfinement est-il risqué ?

Boris Cyrulnik : Lever le confinement va entretenir le virus, peut-être le faire rebondir dans les régions surpeuplées. Il y aura un relâchement. Comme cela s’est passé pour les épidémies précédentes.

Mais si on continue le confinement, il y aura de plus en plus de troubles psychiques, violences, suicides, et de ruines économiques. Si un médicament a plus d’effets secondaires que d’effets positifs, on ne le donne pas. Si on continue le confinement, il y aura tellement de troubles psychiques et de ruines que ce sera plus coûteux.

Comment les Français vont-ils vivre le déconfinement ? 

L’inégalité face aux traumatismes est étonnante : ce qui fracasse l’un fait sourire son voisin.

Ceux qui, avant le confinement, avaient acquis des facteurs de protection – famille stable, affective, bon diplôme, donc bon métier, donc logement spacieux, réseau d’amis -, ceux-là en ont profité pour faire une plongée intérieure, écrire, lire, se remettre à un instrument de musique, faire des Skype. Ils vont sortir du confinement pour se reposer, mieux qu’ils y étaient rentrés. Et ils pourront déclencher un facile processus de résilience, retrouver leur travail ou un autre travail.

Ceux qui, avant, avaient des facteurs de vulnérabilité – familles maltraitantes, traumas, maladies, précarité sociale, pas de diplômes, travail difficile et mal payé, logement surpeuplé, peu de ressources internes, de goût de lire, de faire de la musique – ceux-là vont sortir du confinement avec un traumatisme supplémentaire et une amertume. Ils auront du mal à enclencher le processus de résilience. Si on ne les entoure pas, ils seront sur le tapis roulant vers un syndrome psycho-traumatique. Ils vont devenir suicidaires, maltraitants, désespérés, déprimés, anxieux.

Cela va aggraver l’inégalité. Les Gilets jaunes étaient la preuve de l’inégalité sociale : j’observais ces gens heureux de ne plus être seuls, qui faisaient la fête, essayaient de faire un peu de politique. Comme ils n’avaient pas de structures, ils ont été faciles à récupérer par les mouvements extrémistes.

La société saura-t-elle être plus fraternelle à l’issue du confinement ?

Le chaos est un moment de réorganisation qui permet de prendre une autre direction. La résilience n’est pensable qu’après un traumatisme. Là il y a arrêt psychique, familial, amical, social et économique.

Trois directions sont possibles :

Il y a ceux qui déjà disent : quand on sortira du confinement, il faudra mettre les bouchées doubles, remettre en place les mécanismes de consommation, d’hypermobilité : les deux mêmes causes qui, depuis l’époque néolithique, provoquent toujours les épidémies. L’an prochain, on aura un autre virus puisque le stockage des aliments et le déplacement des populations créent l’épidémie.

Deuxième direction : les gens endeuillés, bouleversés, ont besoin de certitudes. Beaucoup sont angoissés par l’incertitude des scientifiques qui conseillent les politiciens. Et toujours, dans ce cas, apparaît un sauveur qui dit : je sais quelle est la solution. Votez pour moi et je vais vous sauver. Ce fut le cas d’Ivan le Terrible, d’Hitler, de Pétain. C’est le tapis roulant vers la dictature. Chaque fois qu’un pays est malheureux, il vote pour un sauveur qui l’escroque.

La troisième direction est le changement de culture : l’exemple le plus flagrant fut la peste de 1348. Deux ans après, on a vu apparaître une modification de l’art et des rapports sociaux.

Les gens se mirent à valoriser l’art domestique : tableaux avec gibiers, fruits et légumes…

Alors qu’avant l’épidémie meurtrière les aristocrates pouvaient vendre leurs serfs, après les hommes sachant travailler la terre sont devenus rares. Ils ont pu demander des salaires, des avantages sociaux et, deux ans après, le servage avait disparu.

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