Les traces effacées de la Shoah à l’Est, photographier l’absence
À travers les photographies d’Antoine Lecharny et le texte de l’historienne Annette Becker, "Sous terre" explore les lieux du génocide des Juifs en Europe de l’Est là où toute trace a presque disparu
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Il existe des lieux où l’Histoire ne crie plus. Où les traces ont disparu, volontairement effacées ou lentement rongées par le temps. Sous terre, ouvrage signé par l’historienne Annette Becker et le photographe Antoine Lecharny, s’aventure précisément dans ces espaces silencieux : ceux des massacres de masse perpétrés contre les Juifs d’Europe de l’Est entre 1941 et 1945.
Le titre, à lui seul, annonce la couleur. Il évoque l’ensevelissement des corps, mais aussi celui de la mémoire. Car le défi auquel s’est heurté Antoine Lecharny est vertigineux : comment photographier un crime quand presque rien n’en subsiste ? Ni stèles, ni monuments, parfois même aucun témoignage visible. « Documenter l’absence de traces », voilà la mission que s’est donnée le photographe. Une absence qui ne relève pas uniquement de l’érosion naturelle du temps, mais d’une volonté délibérée d’effacement, d’une tentative systématique de faire disparaître toute possibilité de souvenir.
Les fosses communes ont été recouvertes, les paysages rendus à leur banalité. Champs, forêts, clairières : rien ne distingue aujourd’hui ces lieux de tant d’autres. Et pourtant, ils portent en eux le poids de l’extermination. La photographie, ici, ne montre pas l’événement, mais son vide. Elle travaille en creux, convoquant l’imaginaire et la connaissance du regardeur pour faire ressurgir ce qui n’est plus visible.
Cette démarche confère au projet une dimension profondément subjective, assumée. Loin du simple document, l’image devient un outil de reconstitution mémorielle. Elle oblige à penser, à savoir, à se souvenir. Sans ce bagage historique, les paysages resteraient muets. C’est précisément là qu’intervient le texte d’Annette Becker, qui accompagne les images comme une voix nécessaire. Son écriture rigoureuse et sensible prépare le lecteur à affronter ce passé, à comprendre les mécanismes du génocide des Juifs par balles, souvent relégué aux marges de la mémoire collective occidentale.
Antoine Lecharny n’a pas choisi ses lieux au hasard. Parmi des centaines de sites possibles, il s’est arrêté sur ceux où subsistaient, malgré tout, des indices de la présence juive d’avant-guerre, ou au contraire sur des zones marquées par une collaboration active avec les troupes nazies, notamment en Pologne et en Ukraine. Des territoires où l’éradication fut double : physique, puis mémorielle.
Le choix esthétique du noir et blanc s’impose alors avec évidence. Il renvoie immédiatement à l’imaginaire de la Shoah, mais il confère surtout aux paysages hivernaux une force singulière. Les grandes étendues enneigées, saisies dans des lumières basses, semblent figées dans un silence irréel. Le grain prononcé, issu d’un travail mêlant argentique et numérique, donne à la matière photographique une densité presque tactile. Une émotion sourde s’en dégage, persistante, irréductible.
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