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Les US auraient utilisé des tactiques de contrebande iraniennes pour contourner le blocus d’Ormuz

Selon des sources citées par Reuters, l'armée américaine aurait procédé à des dizaines de transferts particulièrement risqués de pétrole de navire à navire ; l'hélicoptère Apache abattu la semaine dernière faisait partie de cette opération

Un hélicoptère MH-60R Sea Hawk s'apprête à atterrir sur le pont du destroyer lance-missiles de classe Arleigh Burke USS Truxtun (DDG 103) lors d'un ravitaillement en mer avec le ravitailleur de classe Henry J. Kaiser USNS Henry J. Kaiser (T-AO-187), le 5 juin 2026. (Photo : US Navy)
Un hélicoptère MH-60R Sea Hawk s'apprête à atterrir sur le pont du destroyer lance-missiles de classe Arleigh Burke USS Truxtun (DDG 103) lors d'un ravitaillement en mer avec le ravitailleur de classe Henry J. Kaiser USNS Henry J. Kaiser (T-AO-187), le 5 juin 2026. (Photo : US Navy)

Pour maintenir les exportations énergétiques en provenance du Golfe, l’armée américaine a organisé des dizaines de transferts secrets de pétrole de navire à navire, à l’aide de drones aériens et maritimes ainsi que d’hélicoptères, dans le cadre d’une opération destinée à conduire les convois vers les pétroliers en attente.

Cette opération, menée aux abords du détroit d’Ormuz, a eu recours à une technique de navette utilisée depuis longtemps par l’Iran pour contourner les sanctions.

Onze personnes proches de l’opération ont identifié deux sites précis où les transferts de pétrole ont eu lieu : le premier au large de la côte de Fujaïrah, aux Émirats arabes unis, et le second au large du port d’Oman, à Sohar. L’opération a démarré au début du mois de mai. Selon les données maritimes et les images satellites examinées par Reuters, au moins 92 navires ont participé à ces activités.

Le 11 juin dernier, des images satellites analysées par Reuters montraient 17 couples de navires effectuant simultanément des transvasements de pétrole sur les deux sites.

L’hélicoptère Apache abattu par l’Iran le 9 juin, à l’origine des frappes de représailles américaines, participait à cette mission, ont indiqué quatre sources – et notamment un ancien responsable américain au fait de l’attaque. À l’aide d’images satellites, Reuters a recensé, le jour où l’Apache a été abattu, six couples de pétroliers qui étaient regroupés dans une petite zone au large du port de Sohar.

Reuters n’a pas été en mesure de confirmer le rôle joué par l’Apache dans cette opération. Interrogé par Reuters, un responsable américain de la défense a affirmé qu’aucune force du Commandement central n’a participé à une opération de transfert de pétrole de navire à navire au large. C’est un bateau drone qui a secouru les deux membres d’équipage, ont précisé des responsables américains.

L’ampleur de ces transferts de navire à navire, leur fonctionnement et le rôle de l’Apache dans l’opération n’avaient pas été dévoilés auparavant. La Maison Blanche a recommandé de s’adresser au CENTCOM pour toute question et le gouvernement iranien n’a, pour sa part, pas répondu aux demandes de commentaires concernant l’opération.

Les forces du Commandement central des États-Unis commençant à préparer le terrain pour le déminage du détroit d’Ormuz, le 11 avril 2026. (Crédit : CENTCOM)

Les deux points où ces transferts ont eu lieu, dans le golfe d’Oman, près de la sortie du détroit d’Ormuz, étaient proches des limites tracées par l’Autorité du détroit du golfe Persique, le nouvel organisme iranien créé pour gérer le détroit d’Ormuz. Les navires qui ne se conformaient pas aux ordres de l’Iran s’exposaient à des frappes de drones et de missiles du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI).

Le port de Fujaïrah lui-même a subi des tirs iraniens à plusieurs reprises depuis le début de cette opération pilotée par les États-Unis. Le week-end dernier, selon le groupe britannique de gestion des risques maritimes Vanguard, un « projectile non identifié » a touché un pétrolier au large des côtes d’Oman. Dans un communiqué, Vanguard a annoncé que l’équipage était sain et sauf, et que l’impact avait engendré une fuite partielle de la cargaison, sans toutefois causer de dommages environnementaux. Le groupe n’a pas précisé si le pétrolier était engagé dans un transfert de navire à navire.

L’Iran avait fermé le détroit d’Ormuz, par lequel transite normalement près d’un cinquième de la consommation mondiale de pétrole, en réponse à l’offensive américano-israélienne. Une fermeture qui a plongé le monde dans la plus grave crise d’approvisionnement énergétique de l’histoire, entraînant une flambée mondiale de l’inflation.

Photo d’illustration: Sur cette photo obtenue auprès de l’agence de presse iranienne ISNA le 4 mai 2026, on voit des navires à l’ancrage dans le détroit d’Ormuz, au large de Bandar Abbas, dans le sud de l’Iran. (Crédit: Amirhossein Khorgooei/ISNA/AFP)

Ces opérations de transbordement, pourtant risquées et peu efficaces, ont semblé s’inscrire dans le cadre des efforts déployés par l’administration Trump pour contribuer à rétablir la circulation normale du pétrole en provenance du Golfe. Le président américain Donald Trump a affirmé que le détroit d’Ormuz rouvrirait vendredi dans le cadre d’un protocole d’accord de paix avec l’Iran annoncé cette semaine, sans toutefois fournir de détails précis. Reuters n’a pas été en mesure de déterminer si l’accord annoncé avait eu une incidence sur ces opérations de transbordement.

Une enquête de Reuters publiée le 20 mai avait révélé que l’Iran avait mis en place un système propre permettant aux navires de franchir le détroit par le côté opposé, impliquant des points de contrôle sur des îles, des accords diplomatiques, et parfois des frais.

Départs échelonnés

Les opérations de transfert des États-Unis étaient entièrement contrôlées par l’armée américaine, ont précisé huit des sources, parmi lesquelles un prestataire de sécurité privé ayant participé à ces activités.

Les pétroliers devaient naviguer jusqu’à un point de rendez-vous avant d’atteindre le détroit, puis échelonner leurs départs de manière à se trouver à environ 3 000 à 4 000 mètres les uns des autres, selon l’une des sources, des propos étayés par les images satellites. Leurs transpondeurs étaient éteints et leurs feux atténués, ont rapporté quatre sources.

Une série de points de passage a permis à l’armée américaine de suivre la progression des pétroliers sélectionnés. Les Américains « vous surveillent constamment », a ajouté l’une des sources.

Un MH-60R Sea Hawk atterrit sur le pont du destroyer lance-missiles de classe Arleigh Burke USS John Finn (DDG 113) pendant les quarts de vol, le 10 juin 2026. (Photo : US Navy)

Après avoir franchi le détroit, immédiatement après avoir dépassé la zone que l’Iran a définie comme étant sous son contrôle, les pétroliers s’amarraient aux navires destinataires – des superpétroliers (VLCC) – pour commencer les transferts de pétrole. Ces opérations duraient entre 24 et 40 heures. Les pétroliers vides repartaient ensuite à travers le détroit, tandis que les superpétroliers nouvellement chargés poursuivaient leur route.

Cette opération de transfert de navire à navire a été rendue possible par la présence de quelques transporteurs prêts à faire passer leurs navires par le détroit pour livrer le pétrole aux pétroliers en attente, malgré le blocus iranien.

Mais l’opération était risquée. « On ne sait tout simplement pas quand l’Iran décidera d’utiliser des drones, voire des canonnières, pour empêcher ces navires de transiter par le détroit », a expliqué Noam Raydan, chercheur senior au Washington Institute, spécialiste des risques maritimes, qui a examiné les conclusions de Reuters.

La technique du transfert de navire à navire est utilisée depuis des années par l’Iran pour contourner les sanctions, car elle permet de masquer la provenance du pétrole. Les Iraniens exploitent généralement deux navires seulement à la fois, afin d’éviter d’être repérés et parce que leurs exportations d’avant-guerre étaient relativement modestes. L’opération menée par les États-Unis, qui a impliqué des transferts massifs, a offert aux producteurs du Golfe une meilleure protection contre les représailles iraniennes, ce qui leur a permis d’expédier du brut, du condensat et des produits pétroliers vers des acheteurs internationaux.

Reuters a analysé plus d’une dizaine d’images satellites prises entre le 2 mai et le 11 juin, lesquelles ont montré des transferts de navire à navire qui impliquaient des flottes de pétroliers publics du Golfe ainsi que des navires exploités à l’échelle internationale et destinataires du pétrole. Les données maritimes de LSEG et Kpler qui ont été étudiées par Reuters ont révélé des rendez-vous répétés entre des pétroliers opérant dans la zone au cours de la même période.

Sur cette photo diffusée par l’agence de presse Tasnim, un hors-bord de la Marine des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) s’approche du cargo Epaminondas, lors de ce que les médias d’État ont qualifié de saisie de l’un des deux navires accusés d’infractions dans le détroit d’Ormuz, le 21 avril 2026. (Crédit : Meysam Mirzadeh/Agence de presse Tasnim via AP, archive)

Sur la base des images, Reuters a estimé qu’au moins 90 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers auraient transité par ce circuit parallèle depuis début mai. Ces volumes, calculés en fonction de la capacité de charge des pétroliers, sont restés toutefois modestes par rapport à la moyenne d’avant-guerre, laquelle s’élevait à environ 20 millions de barils transitant quotidiennement par le détroit.

« À mesure que les anciennes règles perdent de leur force, il est ironique de constater que les États-Unis s’inspirent désormais des pratiques de la Chine, de la Russie, de la Corée du Nord et même de l’Iran, dont les soi-disant “flottes fantômes” ont été les premières à recourir à ces méthodes, précisément pour contourner les sanctions américaines et onusiennes », a souligné vendredi Michael Froman, président du Council on Foreign Relations, dans une note. Il faisait ici référence à la pratique consistant à faire passer des navires par le détroit sans transpondeurs – ce que Trump a mentionné dans des propos tenus le 10 juin, après la destruction de l’Apache.

Six sources directement informées de l’opération ont rapporté que les États-Unis avaient aidé les navires participants via une combinaison de surveillance aérienne, de contrôles de conformité et de suivi, plutôt que par une escorte navale. Reuters n’a trouvé aucune indication laissant penser que du personnel militaire américain a été directement impliqué dans les transferts eux-mêmes.

À travers le détroit

D’après une analyse des registres maritimes, ce sont principalement des armateurs internationaux opérant des pétroliers qui ont dominé le volet réception de l’opération. Parmi eux, la société grecque Dynacom Tankers Management, qui a évoqué son engagement à trouver des solutions innovantes pour acheminer du pétrole à travers le détroit depuis le début de la guerre, le 28 février.

« La liberté de navigation est essentielle. Personne ne peut imposer de péages ni aucune autre charge », a affirmé George Procopiou, fondateur de Dynacom, lors d’une conférence sur le transport maritime qui était organisée par Capital Link à Athènes le 1er juin. « Nous sommes là pour fournir un service. La Grèce, par ailleurs, a depuis l’Antiquité pris l’habitude de briser les blocus », a-t-il ajouté. « Je ne souhaite pas entrer dans les détails, mais je pense que ces indications suffisent à faire comprendre ce que je veux dire. »

Dynacom n’a pas souhaité s’exprimer sur l’opération américaine.

Une autre source du secteur maritime a toutefois estimé que ce nouveau système faisait peser des risques sur leur industrie.

« Il y a un manque de données fiables », a indiqué cette source spécialisée dans la sécurité maritime. Les transpondeurs utilisés pour communiquer la position des navires sont éteints, « et les compagnies ne transmettent pas leurs données via les centres de signalement habituels ». Cette pratique augmente le risque de collision entre les navires, qui naviguent de nuit, lumières éteintes, à des vitesses qui ne permettent pas de manœuvrer facilement, ont fait remarquer plusieurs responsables du secteur maritime.

Une photo prise à Nicosie le 4 mai 2026 montre une personne devant un grand écran sur lequel s’affichent les mouvements des navires dans le détroit d’Ormuz, sur un site web de suivi maritime. (AFP)

Quatre sources proches du dossier ont expliqué que les opérateurs souhaitant accéder au système devaient, avant de se voir attribuer des créneaux de transit, satisfaire à un processus de vérification de conformité. Un processus qui a impliqué notamment la transmission d’informations au bureau de la Marine américaine chargé de la coopération navale et de l’orientation du trafic maritime, situé à Bahreïn.

Aux temes de deux documents préliminaires relatifs à la conformité examinés par Reuters, les opérateurs ont ainsi été tenus de fournir l’historique complet de leur suivi géospatial, l’identité des bénéficiaires effectifs, la documentation relative à la cargaison, ainsi que leur accord pour que celle-ci soit soumise à des contrôles.

Une fois approuvés, les navires participants ont eu droit à des créneaux de transit. Ils ont dû rester en contact avec le bureau militaire américain à Bahreïn tout au long de leur périple.

Les exportations émiraties ont représenté une part importante de l’opération de transfert américaine, d’après les registres de transport maritime qui ont été consultés par Reuters. Six des sources ont indiqué que la compagnie pétrolière nationale des Émirats arabes unis (ADNOC) a figuré parmi les participants les plus actifs aux opérations de transfert pilotées par les États-Unis.

La Kuwait Oil Tanker Company a également pris une part active à ces transferts. Quelque 2,3 millions de barils de brut ont été transbordés depuis l’un de ses navires au large de Sohar le 6 juin, l’une des journées les plus chargées pour ces opérations, ont révélé les données de TankerTrackers.com. Le navire destinataire, le Sea Ruby, a été repéré cinq jours plus tard au large de la côte sud-ouest de l’Inde, en route vers la Chine, où son chargement devait être débarqué.

Le gouvernement des Émirats arabes unis, l’ADNOC et la Kuwait Oil Tanker Company n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

« Je ne vois pas ici de solution permanente », a assuré Raydan. « Il s’agit d’une solution temporaire, adoptée dans un contexte exceptionnel. »

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