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L’étude secrète des médecins juifs sur la famine du ghetto de Varsovie redécouverte

L'université Tufts évoque les recherches médicales clandestines menées par des médecins juifs emprisonnés sur ce qu'ils appellent la "maladie de famine"

L’Allemagne a créé le ghetto de Varsovie pour emprisonner et affamer plus de 400000 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Domaine public)
L’Allemagne a créé le ghetto de Varsovie pour emprisonner et affamer plus de 400000 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Domaine public)

Il y a quatre-vingts ans, au fond d’un cimetière du ghetto de Varsovie, Israël Milejkowski réunissait des confrères avec lesquels il avait mené des recherches clandestines sur la « maladie de famine ».

« Que puis-je vous dire, mes chers collègues et compagnons de misère. Nous sommes tous dans le même bateau », déclarait Milejkowski, membre du Conseil juif du ghetto et chef de son service de santé.

L’été précédent, bon nombre des 23 membres de ce groupe secret avaient été « réinstallés », euphémisme allemand pour parler de la mort dans les chambres à gaz de Treblinka.

« L’esclavage, la faim, la déportation, tous ces morts dans notre ghetto, vous les avez vécus. Par votre travail, vous permettez à toutes ces âmes damnées de dire ‘Non omnis moriar’, [Je ne mourrai pas totalement] », a déclaré Milejkowski, qui était dermatologue-vénérologue.

Page du livre original ‘Disease of Starvation’, publié et distribué par l’American Joint Distribution Committee. (Crédit <. Domaine public)[/caption] La plupart des médecins étaient chefs d'hôpitaux ou de départements universitaires, tous très appréciés professionnellement. Peu de temps après avoir apposé cette préface sur les manuscrits des six survivants du groupe, ces derniers ont été introduits clandestinement dans la partie « aryenne » de Varsovie et enterrés dans un cimetière hospitalier. Déterrés après-guerre, les manuscrits ont été envoyés à l'American Joint Distribution Committee, qui les a compilés dans un livre publié dans un premier temps en français. Sur le millier d'exemplaires envoyés à l'étranger, l'un d'entre eux est parvenu à l'Université Tufts, dans le Massachusetts, où il a été versé aux archives il y a plus de soixante-dix ans. L'an dernier, l'exemplaire de l'Université Tufts – intitulé « La maladie de famine : Recherche clinique sur la famine dans le ghetto de Varsovie en 1942 ]» – a été redécouvert dans les archives du campus par la professeure adjointe Merry Fitzpatrick. [caption id="attachment_1437220" align="alignright" width="300"] Le médecin Israel Milejkowski. (Crédit : Maison des combattants du ghetto)

Experte de la famine dans les zones de conflit, Fitzpatrick cherchait des exemples extrêmes de famine lorsqu’elle est tombée sur le livre, en très mauvais état de conservation.

L’un des critères d’étude des médecins du ghetto était l’absence de toute autre forme de pathologie que la seule « maladie de famine ». Leurs patients étaient répartis en deux groupes, l’un composé de sujets âgés de 6 à 12 ans et l’autre d’adultes âgés de 20 à 40 ans. Ils sont 100, au total, à avoir pris part à cette étude.

Une fois confirmé le diagnostic de « maladie de famine », des observations étaient faites sur le plan métabolique, sanguin, cardiovasculaire, etc…

Certaines conclusions de leurs recherches ont pris le contre-pied d’hypothèses médicales, comme par exemple le rôle des vitamines par rapport aux minéraux dans la malnutrition, et certaines auraient pu empêcher la mort soudaine de nombreux survivants affamés, « réalimentés » trop rapidement à la libération.

« La maladie la plus répandue »

Officiellement, les rations allemandes fournissaient à chaque détenu du ghetto 180 calories par jour, soit moins d’un dixième de ce qui est nécessaire chaque jour pour rester en bonne santé.

Officieusement, les enfants du ghetto se sont démenés pour faire entrer clandestinement de la nourriture dans cette prison à ciel ouvert, ce qui a permis de soulager la famine de certains.

L’emprisonnement dans le ghetto était une forme de mise à mort lente de centaines de milliers de Juifs.

Les médecins auteurs de cette étude sur la famine l’avaient bien compris au moment de commencer leur étude.

La médecin Anna Braude-Heller avec un patient dans le cadre de l’étude sur la famine du ghetto de Varsovie. (Crédit : Domaine public)

« La maladie de famine » comprend des dizaines de graphiques et de données, en plus de photographies choquantes de patients en train de mourir de faim.

Sur une photo, on voit la médecin Anna Braude-Heller, directrice de l’hôpital pour enfants juifs Berson et Bauman, examiner un enfant affamé. Braude-Heller – dont l’hôpital a accueilli une partie des études du groupe –, vêtue de la traditionnelle blouse blanche du personnel médical, paraît désespérée.

À certains égards, l’ouvrage est une version médicale des « Archives Oneg Shabbat », vaste collection de sources primaires sur la vie dans le ghetto de Varsovie, enterrée en 1943 et récupérée après-guerre.

Le premier lot d’archives « Oneg Shabbat » est récupérée dans les ruines du ghetto de Varsovie à Varsovie, en Pologne, en septembre 1946. (Crédit : Domaine public)

Milejkowski a été interviewé par des bénévoles de « Oneg Shabbat », selon l’historien du ghetto de Varsovie Samuel Kassow, mais rien ne permet d’affirmer qu’il était au courant du projet « Oneg Shabbat », lui aussi clandestin.

« Médecins et professeurs juifs font des recherches scientifiques », écrivait le fondateur de « Oneg Shabbat », Emanuel Ringelblum, dans son journal le 26 juin 1942.

« L’un des sujets les plus intéressants est la faim. Intéressant parce que c’est la maladie la plus répandue dans le ghetto », écrivait Ringelblum.

« La mort m’observe dans ma chambre »

En guise d’introduction aux différentes études réunies dans « La maladie de famine », Milejkowski indiquait que la première phase de l’étude avait été menée entre février 1942 et cet été-là. Pendant cette période, le ghetto avait connu une « famine massive ». La seconde moitié de l’étude a commencé avec les déportations de l’été 1942 et a été marquée par une « très forte mortalité », écrivait Milejkowski.

« Il n’est pas surprenant qu’avec la deuxième période, le travail sur la famine ait été interrompu : hôpitaux et ateliers ont été détruits, tout comme les sujets d’études », précisait Milejkowski.

Couverture originale de ‘La maladie de famine’. (Crédit : AJDC)

Dans sa préface au manuscrit, Milejkowski écrit sur son angoisse de voir la population du ghetto mourir de faim, en plus des « réinstallations » de masse, que la plupart des Juifs comprenaient comme étant synonymes de mort.

« La torture des mots, je ne l’ai jamais ressentie aussi fortement qu’aujourd’hui, alors que je dois écrire une introduction à cette œuvre », écrit Milejkowski, qui a probablement été assassiné dans le camp de Treblinka en 1943.

« J’ai mon stylo en main et la mort m’observe dans ma chambre », écrivait-il. « Elle regarde à travers les fenêtres noires des tristes maisons vides des rues désertes, jonchées de biens vandalisés. »

« Un élément majeur »

L’emprisonnement dans le ghetto a donné aux médecins l’occasion – sans précédent mais dont ils se seraient bien passé – de mener des recherches qui leur survivraient.

Ils ont ainsi démontré l’extrême « adaptation du corps aux vitamines ». En dépit de la famine, les patients parvenaient à conserver des niveaux relativement normaux de vitamines grâce aux os, qui les « extrayaient » eux-mêmes.

Ils ont également mis en évidence que le système immunitaire était le premier à être désactivé par temps de famine. La tuberculose sévissait dans le ghetto, mais les enfants ont progressivement cessé d’être testés positifs, car leur corps avait fait de la création de réponses immunitaires une moindre priorité.

Un visage de la famine dans le ghetto de Varsovie. (Crédit : Domaine public)

Selon les experts, la recherche en matière de réponses immunitaires chez les enfants affamés est utile à la prévention du VIH.

Des résultats intéressants ont également été obtenus en ophtalmologie, micro-nutrition et santé des os.

Une découverte, dans le champ du métabolisme et de la circulation sanguine, qui aurait pu sauver des milliers de vies concerne la non « ré-alimentation » trop rapide des personnes très dénutries.

A la libération, la « ré-alimentation » rapide des personnes très dénutries a en effet entraîné la défaillance d’un système circulatoire déjà affaibli et, dans des dizaines de milliers de cas, une insuffisance cardiaque et la mort dans les 72 heures.

Des prisonniers affamés, presque morts de faim, posent dans un camp de concentration le 7 mai 1945 à Ebensee, en Autriche. (Crédit : Domaine public)

« Certaines de ces découvertes ont été perdues, mais ce qui reste demeure l’enquête la plus approfondie à ce jour sur la famine », écrivait en 1979 le médecin et professeur de nutrition, Myron Winick.

« Les médecins ont décrit les résultats cliniques de manière si détaillée que leur description est la plus claire à ce jour », a écrit Winick, qui a publié un livre sur les médecins du ghetto de Varsovie.

« L’étude est un élément majeur de notre compréhension des effets de la malnutrition sévère sur les adultes et les enfants. Mais c’est bien plus que cela. Cela nous donne à connaitre certains médecins du ghetto de Varsovie », a écrit Winick.

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