L’évasion de la prison de Gilboa souligne les failles du système pénitentiaire
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Analyse

L’évasion de la prison de Gilboa souligne les failles du système pénitentiaire

Le Service des prisons israélien apparaît comme le maillon faible de la sécurité du pays après l'évasion de six détenus ; une tentative similaire avait été déjouée en 2014

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Les agents de police et des gardiens de prison  aux abords de la prison de Gilboa, dans le nord d'Israël, d'où six terroristes palestiniens se sont échappés, le 6 septembre 2021. (Crédit : AP/Sebastian Scheiner)
Les agents de police et des gardiens de prison aux abords de la prison de Gilboa, dans le nord d'Israël, d'où six terroristes palestiniens se sont échappés, le 6 septembre 2021. (Crédit : AP/Sebastian Scheiner)

L’évasion de six détenus de la prison de Gilboa, qui est survenue lundi, pose avant tout un risque sécuritaire – avec le relâchement dans les rues israéliennes, jordaniennes ou de Cisjordanie des criminels endurcis avec, parmi eux, un éminent commandant terroriste. C’est aussi un moment profondément humiliant pour le Service israélien des prisons.

Tous les services de sécurité de l’État juif ont été appelés en renfort dans cette chasse à l’homme : la police a installé des checkpoints dans tout le nord du pays, y-compris aux abords de la frontière jordanienne, et elle a envoyé des agents supplémentaires dans les villes et dans les villages du secteur. L’armée, elle aussi, a dressé des barrages routiers dans le nord de la Cisjordanie et a fait décoller des drones de reconnaissance pour aider à rassembler des informations. Et les services du Shin Bet sont venus à la rescousse en apportant toutes leurs capacités technologiques et autres sources de renseignement bien placées.

L’inquiétude immédiate est que les fugitifs ne tentent de commettre un attentat. Mais il y a une autre préoccupation : celle que plus la cavale des détenus sera longue, plus il sera difficile de les retrouver.

Les six détenus sont considérés comme extrêmement dangereux – en particulier Zakaria Zubeidi, leader de la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa, l’aile militaire du Fatah, qui a joué un rôle déterminant dans la Seconde intifada.

Les cinq autres prisonniers sont des membres du groupe terroriste du Jihad islamique palestinien. L’un d’entre eux avait été incarcéré pour son rôle dans l’assassinat d’un adolescent israélien en 2006, dans l’implantation d’Itamar ; deux frères purgeaient une peine de prison à vie pour des crimes liés au terrorisme, un autre avait été condamné à la perpétuité pour avoir planifié des attentats terroristes et le dernier se trouvait derrière les barreaux dans le cadre d’une procédure de détention administrative.

En plus de la menace immédiate que font planer les fuyards, les événements sécuritaires très médiatisés ont tendance à enhardir les aspirants terroristes. Les responsables de l’armée se réfèrent à ce concept en utilisant la phrase en hébreu Pigua rodef pigua – ce qui signifie littéralement « un attentat terroriste chasse un attentat terroriste ».

Des partisanes du mouvement du Jihad islamique fêtent l’évasion d’une prison israélienne de six prisonniers palestiniens à Rafah, dans la bande de Gaza, le 6 septembre 2021. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Pour cette raison, le déploiement lourd de l’armée israélienne en Cisjordanie s’explique non seulement par la nécessité de retrouver les fugitifs, mais aussi par celle de pouvoir riposter rapidement à toute attaque ou autre incident de type sécuritaire.

Ce qui est tout particulièrement important au moment de Rosh HaShana, la nouvelle année juive, qui a commencé lundi soir et qui lance la saison des Grandes fêtes juives qui dure un mois. Cette période est souvent l’occasion de tensions et d’attaques accrues.

Les forces israéliennes patrouillent le long de la clôture de sécurité dans le village de Muqeibila, près de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, suite à l’évasion de six terroristes palestiniens d’une prison israélienne, le 6 septembre 2021. (Crédit : Jalaa Marey/AFP)

Les tensions étaient déjà élevées, avec de nombreux affrontements entre Palestiniens et forces israéliennes qui ont eu lieu ces dernières semaines dans le nord de la Cisjordanie, des heurts accompagnés de violences continues le long de la frontière avec Gaza – qui ont connu leur point d’orgue lors d’émeutes meurtrière, le mois dernier, au cours desquelles un Palestinien a ouvert le feu à bout portant sur un agent de la police des frontières israélienne, le blessant grièvement à la tête. Le soldat israélien a finalement succombé à ses blessures.

Les groupes terroristes palestiniens ont commenté avec jubilation cette évasion, la qualifiant « d’échec absolu de l’armée de l’occupation » et de « gifle à l’armée israélienne et à tout le système israélien ».

« Le jour du Jugement »

Alors que l’évasion a eu lieu à la veille de Rosh HaShana, un éminent responsable du Service israélien des prisons a déclaré au journal Haaretz que la fuite des prisonniers était « le jour du Jugement » pour ses services, une référence à Yom Kippour.

Ces propos rappellent à la fois la gravité de l’incident et l’échec majeur en termes de renseignement qui avait précédé la guerre de Yom Kippour, en 1973, où le pays avait été pris au dépourvu par une attaque surprise des forces égyptiennes et syriennes.

La cheffe du Service israélien des prisons, Katy Perry, a promis dans une conférence de presse que son service « étudiera ce qui s’est passé et saura en tirer toutes les leçons ».

Mais si des têtes vont très certainement tomber après cette évasion, qui a pu évoquer des scènes de classiques du cinéma comme « Les évadés » ou « La Grande évasion », les leçons qui pourront être tirées de cet événement sont des leçons que le Service des prisons aurait déjà avoir dû assimilé.

Les six fuyards se sont échappés en creusant dans le sol en béton et en armature métallique de leur salle de bain, en enlevant une dalle, et rejoignant ensuite le système d’écoulement de la prison, tirant profit d’une série de défaillances dans la structure du bâtiment.

Ils ont utilisé le trou pour quitter le complexe, sous la prison, rampant ensuite jusqu’à une route située du côté sud du bâtiment.

Le trou dans le sol utilisé par six prisonniers palestiniens pour s’échapper de la prison de Gilboa, dans le nord d’Israël, le 6 septembre 2021, sur une photo fournie par les services carcéraux israéliens. (Crédit : Service israélien des prisons via AP)

Les responsables de la prison avaient connaissance de ce problème structurel – qu’il y avait de larges espaces vides dans le sol et dans les murs qui pouvaient être utilisés pour prendre la fuite – et ils le savaient depuis 2014, quand le service avait déjoué une tentative d’évasion presque identique de huit détenus qui appartenaient, eux aussi, au Jihad islamique.

Les responsables de la sécurité pensent que les six individus ont pu compter sur une aide extérieure pour s’échapper, utilisant des téléphones cellulaires entrés clandestinement dans la prison. Mais le Service israélien des prisons sait pertinemment que des téléphones entrent dans ses structures de nombreuses manières – ils ont servi à coordonner des attentats terroristes par le passé – et il a mis en place des systèmes permettant de bloquer les communications dans un grand nombre de ses centres d’incarcération, y-compris dans la prison de Gilboa.

Ce système avait été installé à Gilboa il y a un an mais n’a jamais été utilisé, probablement pour éviter un mouvement de protestation des prisonniers – ce qui était arrivé par le passé quand de tels équipements avaient été activés.

Ces deux échecs ne sont pas des leçons à tirer. Ce sont des problèmes connus, dont la solution est connue – même s’il est difficile de la mettre en place – et il faut s’y attaquer. En revanche, il est certain que le Service israélien des prisons devra examiner et déterminer ce qu’a été sa réponse – ou son échec à répondre de manière appropriée – aux signes avertissant qu’une évasion avait eu lieu.

Les six prisonniers sécuritaires palestiniens qui se sont évadés de la prison de Gilboa, le 6 septembre 2021. (Capture d’écran)

Selon le service, les hommes sont sortis de la prison aux environs de 1h30 du matin, mais il a fallu attendre 3h du matin pour avoir la confirmation de l’évasion – et ce même si la police israélienne avait reçu un appel concernant la présence d’individus suspects aux abords de la prison dans les 30 minutes qui ont suivi l’évasion.

En 2014, le Service israélien des prisons avait pu déjouer une tentative d’échappée belle de prisonniers grâce à des renseignements approfondis. Il n’y a eu aucun signal d’alarme cette fois, même si les travaux du groupe pour ouvrir un trou suffisamment grand pour y faire passer des hommes ont probablement pris plusieurs mois. Il faudra aussi enquêter là-dessus, en particulier dans la mesure où le département interne des renseignements du service a été sérieusement diminué au cours de ces dernières années.

S’ils sont loin d’être parfaits, les services israéliens de la sécurité sont extrêmement efficaces s’agissant de prévenir les attentats terroristes et d’attraper leurs auteurs, souvent en seulement quelques jours. Mais lors de cette évasion audacieuse quoique étonnamment facile, le Service des prisons semble dorénavant être le maillon cruellement faible de la sécurité du pays.

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