L’ex-chef de la CIA se confie sur Israël
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Interview

L’ex-chef de la CIA se confie sur Israël

David Petraeus craint l'isolement croissant de Jérusalem et loue l’accord sur le nucléaire, malgré des inquiétudes sur "les mauvais coups iraniens dans le monde"

Elhanan Miller est notre journaliste spécialiste des affaires arabes

Le général de l'armée américaine David H. Petraeus, commandant de la Force multinationale en Irak, s'adressant aux journalistes, au Pentagone, le 26 avril 2007, à propos de sa vision de la situation militaire en Irak. (Crédit : Robert D. Ward/Wikimedia/Domaine public)
Le général de l'armée américaine David H. Petraeus, commandant de la Force multinationale en Irak, s'adressant aux journalistes, au Pentagone, le 26 avril 2007, à propos de sa vision de la situation militaire en Irak. (Crédit : Robert D. Ward/Wikimedia/Domaine public)

NEW YORK — Israël fait face à une « menace stratégique » sous la forme du boycott et de la campagne de sanctions internationales, a déclaré lundi David Petraeus, l’ancien chef de la CIA.

Petraeus a dit qu’Israël vivait actuellement « le meilleur et le plus inquiétant des moments ».

Il s’exprimait lors d’une conversation ouverte avec l’écrivaine britannique Emma Sky, à la 92e rue Y à Manhattan, consacrée à ses expériences en tant que commandant des forces américaines en Irak en 2007 et 2008.

Israël a écrasé efficacement le Hezbollah lors de la Deuxième guerre du Liban en 2006 et a arrêté les attaques suicides à la bombe dans ses frontières grâce à la barrière de sécurité. Pourtant, malgré son aisance financière, Israël est toujours isolé en Occident en raison de la persistance du conflit avec les Palestiniens.

« On voit apparaître des préoccupations croissantes sur la possibilité d’une soi-disant ‘Intifada internationale’, le boycott et les mouvements de sanctions. Cela peut devenir une question stratégique qui doit être résolue à un moment donné… la question de la démographie est un autre défi », a-t-il déclaré.

En 2010, Petraeus, alors chef du Commandement central de l’armée américaine, avait été sous pression après avoir déclaré à un comité du Sénat que le favoritisme supposé de Washington envers l’Etat d’Israël faisait du tort à la capacité américaine d’opérer dans le monde arabe.

« La colère arabe sur la question palestinienne limite la force et l’ampleur des partenariats américains avec les gouvernements et les peuples [dans la région] », avait-il alors déclaré au Comité du Sénat pour les Forces Armées.

Les militants BDS à l'extérieur d'un magasin Woolworths (Crédit : Capture d'écran YouTube)
Des militants BDS à l’extérieur d’un magasin Woolworths (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Le 23 avril de cette année, Petraeus a été condamné par un tribunal fédéral de la Caroline du Nord à une période de probation de deux ans et condamné à une amende de 100 000 dollars pour avoir transmis des documents classés à sa biographe et amante Paula Broadwell.

L’ancien général quatre étoiles a démissionné de son poste de chef de l’Agence centrale de renseignements quand l’affaire est devenue publique, en novembre 2012 – il a refusé d’aborder ce sujet lundi.

Petraeus a salué l’accord nucléaire cadre signé le 2 avril entre les P5 + 1 et l’Iran, qui vise à faire reculer le programme nucléaire militaire de l’Iran, et ce malgré les différences importantes entre les versions américaine et iranienne de l’accord. Il a, cependant, mis en garde contre le rouleau compresseur et destructeur que serait un Iran puissant sur la scène mondiale une fois qu’un accord définitif sera signé.

« La levée des sanctions signifie que l’Iran aura beaucoup plus de ressources. Il sera reconnecté à l’économie mondiale… il va avoir beaucoup plus de ressources pour poursuivre les méfaits dans le monde et cela me préoccupe », a-t-il dit.

La République islamique a déjà prouvé ses ambitions dévastatrices dans des pays comme l’Irak, la Syrie et le Yémen, a-t-il noté. Le personnage clé qui représente actuellement l’implication régionale de l’Iran est le chef de la Force Qods des Gardiens de la Révolution, Qassem Soleimani.

Petraeus s’est remémoré une conversation avec l’ancien président irakien Jalal Talabani, en 2008, au cours de laquelle ce dernier a transmis un message direct à Soleimani. Le responsable iranien a déclaré qu’il exerçait le plein contrôle sur la politique étrangère de l’Iran et a demandé au général américain d’engager le dialogue avec lui directement.

« Il disait ‘ne perds pas ton temps avec ces diplomates iraniens, traite avec moi’ », a rapporté Petraeus qui affirme avoir refusé de le faire.

Dans une critique cinglante de l’implication américaine en Irak après 2003, l’ancien général a présenté un certain nombre de lacunes importantes. Tout d’abord, les États-Unis ont envahi l’Irak en mars 2003 alors qu’ils n’avaient « aucune connaissance approfondie » de la structure politique et sociale du pays. Petraeus n’avait jamais rencontré un expert civil qui connaissait le pays avant la guerre.

Deuxièmement, les États-Unis ont rapidement mis en place de nouvelles structures de gouvernance plutôt que d’utiliser celles qui existaient déjà.

Le retard dans la création d’une nouvelle bureaucratie pour gouverner l’Irak après que les anciennes institutions de l’Etat ont été démantelées à travers un processus connu sous le nom de débaassification a laissé le pays « dans un État de désarroi qui a persisté pendant un temps assez long » et aliéné sa population sunnite.

« L’utilisation des organisations existantes, chaque fois que possible, est un impératif », a-t-il dit.

Les soldats américains dans le complexe de la base de Taji qui accueille les troupes irakiennes et américaines, le 29 décembre 2014. (Crédit : AFP / ALI AL-SAADI)
Les soldats américains dans le complexe de la base de Taji, qui accueille les troupes irakiennes et américaines, le 29 décembre 2014. (Crédit : AFP / ALI AL-SAADI)

« Quand on envisage un effort majeur… nous devrions vraiment nous demander… ‘est-ce que cette opération ou cette politique enlèvent plus de méchants qu’elle n’en crée ?’. Si la réponse est que cela va créer plus de méchants, vous devriez plutôt vous asseoir sous un arbre jusqu’à ce que cette pensée vous passe. »

« Mais si nous avions pu répondre à cette question honnêtement », a-t-il poursuivi, « nous n’aurions pas tiré sur l’armée irakienne sans qu’[ils] ne sachent ce que leur avenir serait ; nous ne l’aurions pas fait sans un processus approuvé pour la réconciliation. Ces politiques ont créé des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers, d’hommes irakiens dont le seul but était de s’opposer au nouvel Irak plutôt que de le soutenir, à un moment où nous voulions plus que tout au monde avoir du soutien pour cette entreprise. Nous avons bien sûr fini par combattre contre un grand nombre d’entre eux au fil du temps. »

Néanmoins, le général Petraeus a appelé à un engagement américain accru au Moyen-Orient –  à la différence de la politique de désengagement du président Barack Obama, qui, a-t-il insinué, a permis à l’Iran de consolider encore davantage sa position dans la région.

« Nous devons nous engager et diriger indépendamment de notre degré de lassitude envers la guerre », a-t-il conclu.

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