L’expert Yehuda Bauer se confie en amont du 5e Forum de la Shoah
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Interview

L’expert Yehuda Bauer se confie en amont du 5e Forum de la Shoah

Le spécialiste "regrette" que le Polonais Duda ne vienne pas à la commémoration d'Auschwitz, et dit que l'antisémitisme est du à un "nationalisme" du à l'immigration

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le professeur Yehuda Bauer lors d'une cérémonie de remise de prix à Jérusalem, le 4 décembre 2016. (Yonatan Sindel/Flash90)
Le professeur Yehuda Bauer lors d'une cérémonie de remise de prix à Jérusalem, le 4 décembre 2016. (Yonatan Sindel/Flash90)

La Seconde Guerre mondiale, et la tragédie qu’elle a causée, est « probablement principalement » imputable à l’antisémitisme, selon l’éminent universitaire israélien spécialiste de la Shoah. En effet, Adolf Hitler a déclaré la guerre, en grande partie pour empêcher les « Juifs du monde » d’anéantir physiquement la nation allemande, a indiqué Yehuda Bauer.

« L’antisémitisme est un cancer qui ronge le monde, et la Seconde Guerre mondiale en est la preuve », a-t-il dit au Times of Israël durant une interview réalisée la semaine dernière, à Jérusalem.

Yehuda Bauer, âgé de 93 ans, prononcera le principal discours lors d’un dîner officiel réunissant environ 45 dirigeants du monde entier, mercredi soir, à la résidence du président Reuven Rivlin, qui donnera le coup d’envoi du Forum mondial sur la Shoah de cette année. Cet événement marque le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz. (Les deux seuls autres intervenants au dîner seront Rivlin lui-même et le roi d’Espagne).

Lors de cet événement, l’historien parlera d’un mémorandum secret qu’Hitler a écrit à Hermann Goering en août 1936, dans lequel il parle de la nécessité pour l’Allemagne d’être prête pour la guerre dans un délai de quatre ans. Sinon, selon le dictateur, le bolchevisme juif « remplacera » la nation allemande.

« Car une victoire du bolchevisme sur l’Allemagne ne conduirait pas à un traité de Versailles, mais à la destruction finale, voire à l’anéantissement, du peuple allemand », écrivait Hitler.

Adolf Hitler salue les troupes de la Wehrmacht allemande qui défilent à Varsovie en octobre 1939, après l’invasion allemande. Derrière, de gauche à droite : le commandant en chef de l’armée, le Colonel Général Walther von Brauchitsch, le nouveau commandant de Varsovie, le Lieutenant Général Friedrich von Cochenhausen, le Colonel Général Gerd von Rundstedt, le Colonel Général Wilhelm Keitel. (Crédit : AP Photo)

Cette conviction a été martelée par Hitler dans un discours au Reichstag, le 30 janvier 1939, a soulignée Yehuda Bauer pendant l’interview.

« Si la finance juive internationale en Europe et en dehors de l’Europe parvenait à plonger une fois de plus les nations dans une guerre mondiale », écrivait Hitler, « le résultat ne sera pas la bolchevisation du monde, et donc la victoire de la juiverie, mais l’anéantissement de la race juive en
Europe ! ».

« En d’autres termes », explique le spécialiste, « les capitalistes juifs qui dirigent l’Occident sont des bolcheviks dont l’idée est de créer une guerre mondiale afin de pouvoir diriger le monde entier. C’était une conviction profonde. Et je soutiens que c’était l’une des principales raisons du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, car cela identifie clairement l’objectif – la menace d’anéantissement physique du peuple allemand et donc la préparation à la guerre, car sinon ce sera une terrible catastrophe ».

Ce sont 29 millions de victimes qui ont été tuées – et probablement principalement à cause de l’antisémitisme. Pas à cause des Juifs, à cause de la haine des Juifs.

La Seconde Guerre mondiale aura fait 29 millions de victimes non-juives, en plus des victimes de la Shoah, a précisé Yehuda Bauer, professeur émérite d’histoire et d’études de la Shoah à l’université hébraïque de Jérusalem.

« Ce sont 29 millions de victimes qui ont été tuées – et probablement principalement à cause de l’antisémitisme. Pas à cause des Juifs, à cause de la haine des Juifs, ce qui signifie que l’antisémitisme est un cancer qui ronge une société. »

La plupart des estimations concernant le nombre de morts causé par cette guerre, reconnu comme le conflit armé le plus meurtrier de l’Histoire, sont bien plus élevées et parlent de 70 à 85 millions de morts.

Des soldats américains malades du paludisme se rétablissent dans un centre de traitement à Guadalcanal pendant la Seconde Guerre mondiale en 1943. (AP)

Le Forum mondial de la Shoah, intitulé « La mémoire de la Shoah, la lutte contre l’antisémitisme », sera inauguré par le dîner organisé à la résidence du président israélien. Le professeur Bauer aura 11 minutes pour faire passer son message.

Jeudi, le principal évènement du Forum se déroulera au mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem, où les dirigeants américain, russe, français, britannique et allemand prendront la parole.

Sur fond d’une guerre de mots entre Varsovie et la Russie au sujet du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le fait que le président russe Vladimir Poutine ait été invité à prendre la parole devant l’assemblée mais pas son homologue polonais, Andrzej Duda, a suscité une certaine controverse avant l’événement.

Le survivant de la Shoah, Edward Mossberg, (à gauche) en compagnie du président israélien Reuven Rivlin lors d’une cérémonie de la Marche des vivants au camp d’Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 12 avril 2018. (Crédit : Yossi Zeliger / Flash90)

La résidence du président a fait savoir dimanche que le président polonais était bien invité à participer aux événements de cette semaine et qu’un « certain nombre d’idées ont été discutées », mais qu’aucun accord n’avait été trouvé.

« Il est regrettable que l’on n’ait pas trouvé le moyen de faire participer les présidents russe et polonais à l’événement », a déploré Yehuda Bauer sur le plan diplomatique, refusant de discuter davantage de la question controversée avant l’événement.

« Ce n’est ni le moment ni l’endroit pour parler de déformation »

Né en Tchécoslovaquie dans une famille sioniste, l’historien est arrivé en Israël à l’adolescence, avant que n’éclate la Seconde Guerre mondiale. Il rejoint alors les rangs de la milice pré-étatique Palmach et revient en Israël en mai 1948 pour combattre pendant la guerre d’Indépendance, après avoir étudié au Pays de Galles. Il est rapidement devenu l’un des historiens les plus éminents d’Israël. Il a été récompensé par le Prix Israël en 1998 pour sa recherche sur « l’histoire du peuple juif ».

Celui qui est également conseiller académique de Yad Vashem a ouvertement critiqué ce qu’il appelle la « déformation de la Shoah » par les pays d’Europe centrale et orientale qui glorifient les collaborateurs nazis comme des héros nationaux et minimisent le rôle de leurs citoyens dans les crimes anti-juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Yehuda Bauer, alors directeur des études sur la Shoah à Yad Vashem, au Parlement de Bonn, le 27 janvier 1998. Les législateurs ont commémoré les victimes de la Shoah lors de la journée nationale allemande de commémoration des 6 millions de Juifs morts aux mains des nazis. (AP photo/Fritz Reiss)

Il a fustigé le Premier ministre Benjamin Netanyahu, pour ses politiques envers certains pays, estimant qu’Israël ne devrait pas favoriser la realpolitik au détriment de la vérité historique.

Toutefois, a-t-il souligné, il serait inapproprié pour le Premier ministre, comme pour le président Rivlin, de fustiger les délégations d’Europe centrale et orientales pendant les évènements commémoratifs de cette semaine.

« Je pense que ce n’est ni le lieu ni le moment de parler de déformation », a insisté Bauer, qui est également président honoraire de l’International Holocaust Remembrance Alliance. « Parce que la thématique de l’évènement est la mémoire de la Shoah, la lutte contre l’antisémitisme et le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz. »

« Je ne soutiens pas la position de Netanyahu sur la Shoah. Je ne sais pas qui va rédiger son discours. Mais il est évident que [nous devrions nous concentrer sur] la commémoration du 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz. Sur les vestiges qui ont été secourus. Libérés. Et nous nous souvenons de la Shoah, c’est le principal », a-t-il poursuivi.

Après l’évènement, on pourra parler de déformation de la Shoah dans certains endroits en Europe, a-t-il ajouté. « Mais pour le moment, il faut s’en souvenir. Si l’on ne parle que de déformation, on ne se souviendra pas de la Shoah. »

Il n’y a pas d’antisémitisme en Chine ou en Inde. Seulement une sorte d’antisémitisme positif.

Plusieurs gouvernements déforment leur histoire de la Shoah, notamment la Lituanie, la Pologne et la Hongrie, a indiqué Yehuda Bauer, mais il y a des « minorités ailleurs », qui insistent pour dire que ce sont les Allemands, et non eux, qui étaient responsables de toute la violence anti-juive.

L’histoire de la complicité pendant la Shoah est très complexe, a admis l’historien nonagénaire. S’il est indéniable que de nombreux Juifs polonais ont été tués par leurs compatriotes non-Juifs, « il y avait des héros » qui n’ont pas seulement lutté contre les nazis, mais contre leurs compatriotes, qui menaçaient de dénoncer quiconque tentait de porter secours aux Juifs.

« On ne peut rien prédire, surtout l’avenir »

Au sujet de la montée actuelle de l’antisémitisme dans le monde, il a noté que la haine des Juifs existe depuis l’époque hellénistique, tout en soulignant qu’elle est limitée aux sociétés monothéistes.

« Il n’y a pas d’antisémitisme en Chine ou en Inde, seulement une sorte d’antisémitisme positif – l’idée que les Juifs sont très importants et qu’il faut avoir de bonnes relations avec eux », a-t-il expliqué.

La haine des Juifs qui existe aujourd’hui en Occident combine « l’antisémitisme classique », qui existe depuis très longtemps, avec un nouveau phénomène politique lié à la baisse du taux de natalité dans le monde développé, selon le spécialiste.

Un manifestant crie et effectue un salut nazi devant une bannière portant l’inscription « Europe awake », suivi d’un groupe de représentants du parti hongrois Jobbik lors d’une marche annuelle commémorant le jour de l’indépendance nationale de la Pologne à Varsovie, le 11 novembre 2015. ( Janek Skarzynski/AFP/Getty Images via JTA)

« Cela crée un besoin d’immigration », a-t-il soutenu. « La population vieillit et si vous voulez maintenir votre niveau de vie, vous avez besoin de quelqu’un pour travailler pour vous, donc vous avez besoin de l’immigration ».

La migration massive d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique latine vers l’Europe et l’Amérique du Nord « crée alors une réaction d’une partie de la population qui voit sa culture, sa langue, ses traditions changer à cause des nouveaux immigrants », a-t-il ajouté. « Cela crée un renouveau nationaliste ».

Dans certains pays, cela a pris des « formes radicales ». « Le nationalisme doit trouver un ennemi. L’ennemi traditionnel, ce sont les Juifs. C’est le contexte de la montée de l’antisémitisme contemporain. Il y a bien sûr d’autres raisons, qui sont spécifiques aux différents pays ».

La montée actuelle de l’antisémitisme va-t-elle se poursuivre ou peut-on arrêter cette vague avant qu’elle ne prenne de l’ampleur ?

« Je ne sais pas », a répondu Yehuda Bauer. « Cela dépend de la lutte entre le libéralisme et l’anti-libéralisme ».

Actuellement, cela ne semble pas si bon pour le libéralisme, a-t-il reconnu. « Mais cela pourrait changer. Vous savez, on ne peut rien prédire, surtout pas l’avenir. Nous avons des difficultés à dire le passé. Nous ne savons certainement pas ce qui va se passer dans le futur ».

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