L’expulsion d’un rabbin ravive les craintes de répression dans la communauté juive de Russie
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L’expulsion d’un rabbin ravive les craintes de répression dans la communauté juive de Russie

Ari Edelkopf, émissaire du mouvement Habad, représente, selon les autorités, une menace pour la sécurité nationale. Cette expulsion inquiète une communauté qui vit au sein d’un état de plus en plus autoritaire

Les rabbins Ari Edelkopf, au centre et Berel Lazar, à droite, écoutent un discours lors d'une réception de la Fédération des communautés juives de Russie à Sochi, en Russie, le 9 février 2017 (Autorisation de la Fédération des Communautés juives de Russie)
Les rabbins Ari Edelkopf, au centre et Berel Lazar, à droite, écoutent un discours lors d'une réception de la Fédération des communautés juives de Russie à Sochi, en Russie, le 9 février 2017 (Autorisation de la Fédération des Communautés juives de Russie)

JTA — Il y a trois ans, le rabbin Ari Edelkopf et son épouse, Chana, ont travaillé jour et nuit pendant des semaines pour faire découvrir leur communauté et leur ville aux nombreux étrangers venus assister aux Jeux Olympiques d’hiver de Sochi.

Ces émissaires de la communauté Habad des Etats Unis sont arrivés dans cette ville côtière de la mer Noire, en Russie, en 2002.

Au moment de l’ouverture des Jeux Olympiques, trois synagogues et cinq centres d’informations avaient été mis sur pied ainsi que des lieux de restauration casher ouverts 24 heures sur 24 et sept jours sur sept.

La ville ne compte initialement qu’une communauté juive de 3 000 personnes.

La famille Edelkopf a été largement saluée dans les médias locaux pour ses efforts considérables.

Le Kremlin, pour sa part, a voulu considérer ces accomplissements comme la preuve que la Russie accueille avec chaleur les minorités – invitant dans la foulée un grand rabbin russe à s’exprimer à l’occasion de l’ouverture de ces Olympiades.

Ce mois-ci, le couple fait à nouveau les gros titres mais pour une raison très différente.

Les deux adultes et leurs sept enfants ont reçu l’ordre de quitter la Russie car, selon les Autorités, Ari Edelkopf représenterait une menace pour la sécurité nationale.

Les leaders communautaires, impuissants, estiment que cette accusation, qu’ils qualifient à la fois de mensongère et d’inquiétante, marque un précédent dans la Russie post-communiste.

Alors que des mesures de répression croissantes sont adoptées à l’encontre des étrangers et des groupes de droits de l’Homme sous la présidence de Vladimir Poutine, cette expulsion de facto qui a été édictée contre la famille Edelkopf, est, pour de nombreux juifs Russes, un signe. Malgré l’attitude généralement favorable du Kremlin envers leur communauté, ils ne sont plus à l’abri d’un état qui s’annonce de plus en plus totalitaire.

Ce qui est doublement alarmant dans un pays où de nombreux Juifs conservent le souvenir amer des répressions exercées par les communistes contre la vie communautaire et religieuse.

L’ordre de reconduite à la frontière de la famille Edelkopf a suscité une réaction inhabituellement dure de la part de la Fédération des communautés juives de Russie, un groupe affilié au mouvement Habad qui a toujours maintenu des liens amicaux et divers échanges avec Poutine.

L’ordre d’expulsion – qui ne contenait ni explication, ni accusation concrète – « réveille des inquiétudes graves pour l’avenir des communautés juives dans le pays », a expliqué le rabbin Boruch Gorin, porte-parole de la Fédération, à l’hebdomadaire L’chaim la semaine dernière.

Gorin est un proche conseiller de Beral Lazar, le grand rabbin qui avait pris la parole lors de la cérémonie d’ouverture de Sochi.

Gorin a également qualifié l’ordre de « tentative de prise de contrôle » sur les communautés religieuses en Russie, notamment sur la communauté juive qui, a-t-il rappelé, compte 70 rabbins Hadad, dont la moitié sont étrangers.

De nombreux Juifs de Sochi considèrent Edelkopf, né à Los Angeles, comme un leader spirituel apprécié et populaire, aux actions sans histoire, ami proche de Lazar. Ils ont réagi avec consternation et indignation à l’ordre de reconduite à la frontière.

« C’est absurde », écrit Rosa Khalilov dans l’un des messages parus sur le profil Facebook d’Edelkopf, où ce dernier relate en temps réel les initiatives de son combat juridique pour rester en Russie.

« Une expulsion sans preuve et donc sans défense appropriée de l’accusé. Je suis véritablement déçue, » poursuit Rosa Khalilov.

Caractéristique typique de ce type de discussion, les commentaires faits par les Russes, à l’étranger, ont tendance à être encore plus véhéments.

« Quelque part, à un moment, notre pays a changé sans même qu’on s’en rende compte », écrit Petr Shersher, un Juif de 69 ans originaire de Khabarovsk et qui vit dorénavant aux Etats Unis.

« Tout à coup, nous ne nous trouvons plus parmi des amis et des patriotes mais dans une atmosphère qui est à la fois brutale et indifférente ».

Depuis la chute du communisme en 1991, la Fédération des communautés juives de Russie – appartenant essentiellement à la branche Habad russe, le plus grand groupe juif de tout le pays – n’a, qu’en de très rares occasions, remis en question la viabilité de la communauté juive dans le pays ou la tolérance affichée par les autorités pour les libertés religieuses.

Le rabbin Ari Edelkopf et son épouse. Photographie non datée. (Crédit : Facebook)
Le rabbin Ari Edelkopf et son épouse. Photographie non datée. (Crédit : Facebook)

Les fortes réactions à l’ordre d’expulsion d’Edelkopf sont moins liées à la reconduction à la frontière – au moins sept rabbins ont été expulsés du pays au cours de la dernière décennie pour des problèmes de visas ou de résidence – que par l’affirmation qu’Edelkopf représenterait un danger pour la Russie, ce que le rabbin dément avec force.

« Cette grave accusation marque un précédent négatif. Nous n’avons jamais vu une telle accusation dirigée contre un rabbin en Russie et cela représente un gros, un très gros problème pour nous », a expliqué Gorin à JTA.

« Que revendiquent-ils ? Est-il un espion ? On se souvient très bien de toutes les fois où les Juifs ont été accusés de mettre en péril la sécurité de l’état », a-t-il ajouté, se référant aux persécutions antisémites à l’époque du communisme.

Au-delà de l’expulsion d Edelkopf et des autres rabbins, a ajouté Gorin, c’est une tentative de la part de l’état de limiter le nombre de religieux étrangers qui vivent en Russie – un effort qui a mené à la reconduite aux frontières non seulement de rabbins, mais aussi des imams et des pasteurs protestants.

« Cela ne cible pas uniquement les Juifs », a-t-il précisé.

Alexander Boroda, président de la Fédération de Gorin, a expliqué à Interfax qu’il avait été « consterné » par cette expulsion, suggérant qu’elle pouvait résulter de la décision d’un responsable qui aurait fait un excès de zèle après avoir reçu pour ordre de réduire l’immigration.

Boroda a également déclaré à Interfax que cet ordre d’expulsion n’était pas antisémite.

Il a rappelé combien le gouvernement de Poutine avait pu faciliter un renouveau de la communauté juive en Russie – notamment en rendant des douzaines de biens immobiliers, en prônant la tolérance, en ajoutant des fêtes juives au calendrier national et en offrant des subventions à des groupes juifs.

Lazar, né en Italie, fait souvent la comparaison entre la rareté de la violence antisémite en Russie comparée à la France et le Royaume Uni.

Le gouvernement a également toléré les critiques de la communauté juive, le mouvement Habad à sa tête.

Sous la présidence de Lazar et de Boroda, la Fédération a largement ignoré la xénophobie contre les non-juifs mais elle a condamné avec constance toutes les expressions d’antisémitisme – dont celles émanant du gouvernement et du parti de Poutine.

La Fédération s’était même exprimée contre le vote russe, l’année dernière, en faveur d’une résolution de l’UNESCO qui ignorait l’attachement du judaïsme au mur Occidental de Jérusalem.

Et pourtant, l’ordre d’expulsion d’Edelkopf entre dans le cadre d’une récente série d’incidents où les Juifs ont souffert des effets d’un autoritarisme croissant en Russie – un pays où les personnalités de l’opposition sont de manière routinière poursuivies et condamnées par la justice.

Depuis 2012, le pays a reculé dans les classements internationaux d’évaluation de la liberté d’expression et des droits de l’Homme. L’indice consacré à la « liberté sur Internet » établi par l‘organisme « Freedom on the Internet » a récemment fait passer la Russie de la catégorie « pays partiellement libre » à « pays non libre ».

Selon les termes d’une législation de 2012, un groupe caritatif juif de Ryazan, à proximité de Moscou, avait été signalé par le ministère de la Justice en 2015 comme étant un « agent de l’étranger » en raison de son financement par l’organisation JDC (American Jewish Joint Distribution Committee ) et de la parution dans sa lettre d’information d’un éditorial politique apparu dans l’hebdomadaire juif .

L’année dernière, un tribunal de Sverdlovsk a condamné un homme, Semen Tykman. Ce dernier aurait été coupable d’inciter ses élèves à haïr les Allemands et de propager l’idée d’une supériorité juive, dans une école du mouvement Habad.

En 2015, les autorités avaient mené des opérations dans cet établissement scolaire ainsi que dans un autre, confisquant des livres.

Certains Juifs russes avaient alors estimé que ces raids avaient été menés pour créer un semblant d’équivalence avec ceux conduits dans le cadre de la répression de l’islam radical des autorités russes.

Avant cette affaire, un tribunal russe, en 2013, avait condamné Ilya Farber, enseignant juif dans un village, pour corruption à l’occasion d’un procès que certains groupes juifs ont taxé de partial, en partie parce que les réquisitoires avaient puisé leurs propos dans le répertoire antisémite.

Si ces incidents prolifèrent dans des contextes locaux, au sein de ce monstre multi-ethnique qu’est la Russie, ils démontrent que la communauté juive qui a prospéré sous Poutine, ressent dorénavant « les dégâts collatéraux de la mainmise drastique du gouvernement sur tous les domaines de l’existence », selon Roman Bronfman, ancien législateur israélien originaire d’Ukraine et ardent critique de Poutine.

Natan Sharansky, président de l’Agence juive, a récemment critiqué les mesures anti-démocratiques du gouvernement de Poutine – ainsi que la division de moitié du Rouble face au dollar dans le cadre des sanctions et de la chute libre du prix du pétrole – catalyseur majeur de l’immigration des Juifs russes en Israël.

L’année dernière, c’est la Russie qui a offert le plus grand nombre d’immigrants à l’état juif, avec environ 7 000 nouveaux arrivants – un record en dix ans qui a entraîné l’installation en Israël de 2,5 % de la population juive russe, comptant actuellement environ 250 000 personnes.

Mais pour Lazar, grand rabbin affilié au mouvement Habad russe, ces chiffres racontent une autre histoire, a-t-il déclaré à  lors d’une conférence d’apprentissage du Limmoud FSU à Londres.

« Je ne sais pas si les Juifs partent à cause de ces problèmes », a-t-il commenté, se référant aux limitations de la liberté d’expression en Russie.

« Mais je pense que c’est un témoignage du renouveau de la communauté qui a instillé l’identité juive et qui a entraîné de nombreux olims. Il y a quinze ans, ce phénomène n’existait tout simplement pas », a-t-il ajouté.

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