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L’industrie israélienne de la tech tente de sécuriser ses équipes ukrainiennes

L’écosystème high-tech israélien dépend de dizaines de milliers de développeurs et ingénieurs installés dans un pays aujourd’hui attaqué par la Russie

Ricky Ben-David est journaliste au Times of Israël

Des personnes se pressent à l'entrée d'une gare ferroviaire pour tenter de fuir Kiev, Ukraine, le 1er mars 2022. (AP Photo/Emilio Morenatti)
Des personnes se pressent à l'entrée d'une gare ferroviaire pour tenter de fuir Kiev, Ukraine, le 1er mars 2022. (AP Photo/Emilio Morenatti)

Depuis des années, nombre d’entreprises israéliennes de haute-technologie comptent sur le travail de programmeurs et ingénieurs en Ukraine pour les aider à développer des produits à des tarifs concurrentiels.

Aujourd’hui, tandis que leurs employés ukrainiens sont sous le coup de l’attaque militaire russe, ces entreprises mettent en place des cellules de crise afin de gérer au mieux une logistique complexe. En effet, en Ukraine, ces employés sont occupés à mettre leur famille en sécurité et résister face à la pire crise que le continent européen ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale.

Nir Zohar, président du géant israélien de la création de sites web Wix – qui comptait plus de 900 employés en Ukraine avant la guerre – a déclaré au Times of Israel que la direction de l’entreprise se réunissait trois fois par jour, ces derniers temps, pour faire le point sur la situation de ses collaborateurs ukrainiens et examiner comment aider au mieux ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas quitter le pays.

Zohar a indiqué que la société, basée à Tel Aviv et riche d’environ
6 000 collaborateurs dans le monde, avait d’ores et déjà coordonné la fourniture de vivres, d’eau et autres biens de première nécessité. Elle a également organisé le transport et l’hébergement de ses collaborateurs, dont beaucoup se trouvaient dans la capitale, Kiev, et qui ont choisi de partir à l’ouest ou se sont rendus à un poste frontière.

Des soldats ukrainiens sur le toit d’un véhicule blindé lancé à vive allure sur un boulevard désert, durant une alerte antiaérienne, à Kiev, en Ukraine, le mardi 1er mars 2022. (Crédit : AP Photo/Vadim Ghirda)

« Trente bénévoles [employés de Wix] se sont déplacés depuis la Lituanie jusqu’à la frontière [polonaise] pour faciliter le passage en mettant en place des navettes », indique Zohar.

Les membres de la société Wix ont donc été pris en charge par des personnes qu’ils n’avaient jamais rencontrées auparavant : on leur a donné de la nourriture, des vêtements et une carte SIM avant de les conduire à Cracovie pour la nuit, alors que l’entreprise mettait en place leur hébergement à long terme, ajoute-t-il.

« Des collaborateurs israéliens ont également fait le déplacement en Pologne pour s’occuper de tout sur le terrain », note Zohar à propos des chantiers de la société en cours dans plusieurs domaines.

Zohar a précisé que Wix avait réussi à « exfiltrer un quart de ses effectifs » d’Ukraine, en plus des quelque 200 collaborateurs partis pour la Turquie avec leur famille, peu avant l’invasion russe.

En Israël, au centre de R&D dédié à la plate-forme de gestion de la relation client Totango, basée en Californie, les dirigeants s’entretiennent plusieurs fois par jour avec leurs équipes ukrainiennes dont certains sont contraintes de se cacher dans des villes sous le feu des missiles et menacées d’occupation.

« Nous prenons de leurs nouvelles deux à trois fois par jour pour nous assurer qu’ils ont tout ce dont ils ont besoin, et pour voir comment ils se sentent », a annoncé Amit Bluman, vice-président directeur de l’ingénierie pour Totango, depuis Tel Aviv.

Bluman gère une équipe de 80 personnes dont 15 professionnels ukrainiens « qui font partie intégrante de notre équipe. Les entretiens quotidiens avec eux sont devenus très difficiles : ils vivent un vrai cauchemar ».

Bluman a commencé à travailler avec la plupart de ses collaborateurs ukrainiens il y a quatre ans, lorsque Totango a acquis une start-up locale employant alors également une équipe russe.

Un hub technologique

Depuis plus d’une décennie, l’Ukraine est devenue un centre réputé d’externalisation des technologies de l’information pour les entreprises internationales.

Les entreprises israéliennes ont pris l’habitude de travailler avec des dizaines de milliers de développeurs et ingénieurs en Ukraine, en raison de la pénurie chronique en ressources compétentes dans le domaine technologique en Israël, en particulier pour ce type de fonctions, selon une estimation de Start-Up Nation Central.

Le Dr. Alex Coman, conférencier et expert du secteur de la haute technologie en Israël, a déclaré au Times of Israel que les liens technologiques entre Israël et l’Ukraine étaient « florissants ».

Des embouteillages alors que les résidents quittent la ville de Kiev, le 24 février 2022. (Crédit : AP Photo/Emilio Morenatti)

« L’Ukraine a d’excellents programmeurs, le décalage horaire entre les deux pays n’est pas très important, les salaires sont inférieurs à ceux des États-Unis ou de l’Inde, et les réseaux de communication sont bons », affirme Coman, qui a siégé aux conseils d’administration de sociétés telles que IBM Research, AT&T, Motorola, Intel et Elbit.

Zohar a déclaré que l’Ukraine avait « des compétences extrêmement fortes en matière de nouvelles technologies et des collaborateurs à la fois professionnels et travailleurs ».

L’Ukraine constituait un « pôle de développement réputé pour Wix, peut-être même le plus réputé. Sur les 6 000 employés de Six, près d’un millier se trouvaient en Ukraine », signale Zohar.

Les entreprises avaient anticipé la situation

Quelques semaines avant l’invasion russe, les entreprises de haute technologie israéliennes avaient mis sur pied des plans d’urgence proposant des forfaits de relocalisation ainsi que divers soutiens financiers, alors que la menace de Moscou était encore perçue avec circonspection sur le terrain.

De nombreuses entreprises, dont Wix, Totango, la société de logiciels de gestion immobilière Guesty, la société de protection des données BigID, la plate-forme de marketing et d’événements Bizzabo ou encore la société de transcription Verbit sont parvenues à relocaliser au moins certains de leurs employés ukrainiens avant même le premier jour de l’invasion, jeudi dernier. Ces collaborateurs ont été transférés dans des capitales européennes ou aidés à fuir les régions orientales et centrales pour s’installer plus à l’ouest.

Eyal Levy, vice-président de la R&D chez BigID, a déclaré au Times of Israel une semaine avant l’invasion qu’environ 5 % des quarante développeurs et membres de l’équipe ukrainienne de sa société avaient choisi de quitter le pays, les autres préférant rester sur place jusqu’à nouvel ordre ou s’installer dans des villes à l’ouest du pays.

Verbit, société israélienne de logiciels de transcription et de sous-titrage hybrides, basés sur l’IA et l’intelligence humaine, compte pour sa part 37 collaborateurs en Ukraine, parmi lesquels une majorité de développeurs de l’équipe de R&D. Elle a indiqué avoir elle aussi anticipé la situation et mis en place des programmes spécifiques quelques semaines avant l’invasion russe.

Des Ukrainiens se préparant à embarquer dans un bus pour la Pologne à la gare routière principale de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, le 1er mars 2022. (Crédit : Bernat Armangue/AP)

« Nous paierons les loyers et assumerons les coûts de relocalisation, mais au-delà de ces considérations, nous avons développé des solutions pour parer aux cas où les réseaux de communication seraient rompus ou le système bancaire inaccessible, afin de continuer à les payer et les soutenir », soulignait Ruth Ben Asher-Lavi, vice-présidente des ressources humaines EMEA de Verbit (Europe, Moyen-Orient et Afrique), le mois dernier.

Ben Asher-Lavi avait, pour sa part, déclaré au Times of Israel le matin de l’invasion, le 24 février, que certains membres de l’équipe avaient demandé l’aide de l’entreprise pour déménager le plus rapidement possible et que tout avait été fait pour les mettre en sécurité.

Elle estime qu’une quinzaine de ses collaborateurs ukrainiens ont quitté le pays ce jour-là.

« Nous étions prêts, nous avions des solutions et nous les avons mises en œuvre. Nous avons également un canal Slack dédié pour suivre ce qui se passe. Nous payons nos collaborateurs, donnons des avances sur salaires et examinons la situation au plus près », avait-elle indiqué.

En danger en Ukraine

Nombre de collaborateurs ukrainiens d’entreprises israéliennes de haute-technologie restent dans le pays en guerre.

Bluman, de Totango, a révélé que certains de ses employés avaient mis leur famille en sécurité avant de retourner dans leur ville pour se battre, rejoindre des groupes de défense civile ou se porter volontaires en tant que médecins et premiers intervenants.

La plupart ne peuvent tout bonnement pas quitter le pays, les garde-frontières ukrainiens interdisant la sortie du territoire des hommes âgés de 18 à 60 ans. Il est aussi des cas où ils ne le veulent simplement pas, a-t-il ajouté.

Des membres de groupes de défense civile en position, à l’approche d’un véhicule à la hauteur du checkpoint de Gorenka, en périphérie de la capitale, Kiev, en Ukraine, le mercredi 2 mars 2022. (Crédit : AP/Vadim Ghirda)

« Ils sont attachés à leur pays et veulent rester : ce sont des patriotes. Au cours de la dernière semaine, nous avons découvert des qualités incroyables [au sein de l’équipe]. Nous en sommes très fiers. », confie Bluman.

À ce stade, précise-t-il, Totango peut fournir un soutien financier en procédant à des avances sur salaires et en accordant des subsides, « mais nous ne pouvons pas faire beaucoup plus. C’est extrêmement frustrant, nous aimerions faire davantage ».

La société dirige également des groupes de soutien pour ses collaborateurs restés en Ukraine. « Cela leur donne un sentiment de lien, d’appartenance : c’est très précieux », relève-t-il.

Bluman a ajouté que tout le monde se doutait de ce qui allait advenir ensuite, mais que « toute la communauté devait aider ».

Jeudi, l’ancien Premier ministre israélien et chef de l’opposition Benjamin Netanyahu a proposé de fournir des visas israéliens aux collaborateurs des entreprises de haute-technologie israéliennes fuyant le conflit.

« Nous devons trouver une solution et la meilleure option est d’octroyer le bénéfice du visa et offrir un refuge aux [employés ukrainiens des entreprises israéliennes] », a-t-il déclaré.

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