Lors d’un voyage en Pologne à la recherche de ses racines, un acteur canadien débute une nouvelle vie
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Lors d’un voyage en Pologne à la recherche de ses racines, un acteur canadien débute une nouvelle vie

Michael Rubenfeld a fait une pièce de théâtre de sa quête de réparations des relations difficiles entretenues avec sa mère, deuxième génération de survivants de l’Holocauste

Michael Rubenfeld aux côtés de  sa mère Mary Berchard dans  ‘We Keep Coming Back’ (Crédit : Jeremy Mimnagh)
Michael Rubenfeld aux côtés de sa mère Mary Berchard dans ‘We Keep Coming Back’ (Crédit : Jeremy Mimnagh)

Michael Rubenfeld a grandi à Winnipeg, au Canada, en pensant que la Pologne était une terre brûlée. C’est l’endroit dont s’étaient échappés ses grands-parents, survivants de l’Holocauste, un pays dont ils n’avaient jamais parlé que de manière négative, et dans lequel ils ne voyaient aucun intérêt à revenir un jour.

Alors lorsque Rubenfeld s’est rendu en Pologne en novembre 2013 pour découvrir le passé de sa famille, il n’aurait jamais imaginé que ce pays prendrait tant de place dans son avenir.

Et finalement, non seulement Rubenfeld a effectivement retrouvé ses racines en Pologne, mais il y a également rencontré celle qui est devenu sa femme. Il s’est marié avec Koralewska, une créatrice graphique âgée de 34 ans et dirigeante laïque de la communauté juive de Cracovie en avril 2015.

Rubenfeld, professionnel du théâtre, divise dorénavant sa vie entre le Canada et la Pologne.

Rubenfeld a toutefois décidé de ne pas se concentrer sur le tour improbable pris par les événements dans la pièce de théâtre qu’il avait voulu consacrer à ce voyage. Il a ainsi développé sa nouvelle pièce, intitulée « We Keep Coming Back« , autour de la relation entretenue avec une autre femme d’importance dans sa vie : sa mère, qu’il avait convaincu de venir avec lui lors de son voyage initial en Pologne en 2013.

Rubenfeld, 37 ans, pensait que ce voyage à deux pouvait venir réparer les déchirures anciennes qui existaient dans sa relation avec sa mère, Mary Berchard.

« J’ai toujours su qu’il fallait que j’aille en Pologne pour moi. Mais lorsque ma mère a eu des problèmes de santé, et que nous ne savions pas de quoi serait fait l’avenir, j’ai voulu essayer de résoudre certains de nos problèmes. J’ai eu une révélation : nous devions aller en Pologne et voir si cela pouvait nous aider à régler certaines choses », a confié récemment Rubenfeld lors d’un entretien téléphonique accordé au Times of Israel depuis Cracovie.

En tant que professionnel du milieu du théâtre, aimant créer son œuvre en entreprenant de profondes explorations personnelles à la fois de lui-même et de l’existence des autres, Rubenfeld a instinctivement su qu’il voulait transformer ce voyage en un art.

Rubenfeld a donc proposé cette idée à la directrice de théâtre Sarah Garton Stanley, sa partenaire au sein de la compagnie Selfconscious, basée à Toronto, avant même d’en parler à sa mère.

Si Stanley a été enthousiasmée par ce projet, le faire accepter par Berchard s’est avéré autrement plus difficile.

Non seulement Rubenfeld a retrouvé ses racines en Pologne, mais il y a également rencontré celle qui allait devenir son épouse

« Ma mère a d’abord pensé que cette idée était folle. Elle ne comprenait pas vraiment le concept de théâtre, mais elle se réjouissait de cette opportunité de passer du temps à deux, et elle a donc finalement accepté », se souvient Rubenfeld.

Rubenfeld a approché ce projet par la base de l’énorme fossé qu’il avait perçu entre lui et sa mère en termes d’identités respectives. Pour Berchard, la Pologne représentait « le grand méchant loup », comme l’a affirmé son fils. Un pays synonyme du deuil et d’un traumatisme résiduel qui n’avait jamais été résolu.

D’un autre côté, Rubenfeld avait toujours eu le sentiment que l’aspect polonais de son héritage était lourdement absent. Contrairement à d’autres immigrants venus au Canada qui avaient conservé des liens forts avec les pays dont ils étaient originaires, Rubenfeld ne pouvait pas parvenir à comprendre pleinement pourquoi sa famille avait fui la Pologne et pourquoi elle n’avait jamais regardé en arrière, même ce qui formait le quotidien de leurs existences avant-guerre.

Il désirait pouvoir, en quelque sorte, créer une relation avec ce pays où avaient vécu ses ancêtres.

Michael Rubenfeld et Katka Reszke sur scène dans ‘We Keep Coming Back’ (Crédit : Jeremy Mimnagh)
Michael Rubenfeld et Katka Reszke sur scène dans ‘We Keep Coming Back’ (Crédit : Jeremy Mimnagh)

Après quelques retards dus à la santé de Berchard, cette dernière, Rubenfeld et Stanley ont décollé pour la Pologne en novembre 2013.

A leur arrivée, ils ont rencontré Katka Reszke. Née en Pologne, auteure vivant aux Etats-Unis, elle est également réalisatrice de documentaires, photographe et chercheuse dans les domaines de l’histoire, de la culture et de l’identité juives. Elle avait notamment écrit Return Of The Jew: Identity Narratives of the Third Post-Holocaust Generation of Jews in Poland, et est spécialiste de la récente réapparition de la culture juive en Pologne.

Reszke, 38 ans, avait fait un doctorat en éducation juive à l’université hébraïque de Jérusalem après avoir découvert, alors qu’elle était une jeune femme, qu’elle avait un héritage juif, et qu’elle ne décide de vivre en tant que juive.

Reszke avait, à l’origine, été sollicitée pour servir de guide et de vidéaste pour documenter le voyage de la mère et du fils en Pologne. En particulier, le séjour s’était concentré sur leur recherche de Komarówka Podlaska, le shtetl où avait vécu la famille du père de Berchard.

Le temps passant, Reszke est devenue finalement elle aussi une partie intégrante du récit.

Il lui sera demandé de monter sur scène aux côtés de Rubenfeld et Berchard dans « We Keep Coming Back ».

« Il y a un sentiment de perte culturelle lorsque les gens ne peuvent accéder à leur traumatisme et comprendre ce qu’en est la racine… Nous le distillons jusqu’à l’impact qu’il a pu avoir sur une mère et son fils. Il devient un échange intime que le public peut exploiter »
Sarah Garton Stanley

« Comme Mary, je ne suis pas une actrice professionnelle. Mais finalement, cette expérience s’est avérée très enrichissante. J‘ai compris pourquoi Michael et Sarah voulaient que je puisse entrer dans le récit. D’une certaine manière Michael et moi sommes des images en miroir l’un de l’autre, chaque facette d’une même pièce. Nous partageons le même héritage mais nous l’avons vécu de façon différente. »

« J’ai grandi Polonaise et j’ai ensuite découvert que j’étais juive. Michael a grandi en tant que juif et a découvert son identité polonaise », a expliqué Reszke.

Rubenfeld et Stanley, qui est également la directrice artistique adjointe en charge du théâtre anglais au National Arts Centre d’Ottawa, ont transformé ce voyage émotionnellement fort en une pièce de théâtre, riche en médias, qui incorpore des séquences vidéo, du matériel d’archives et de la musique.

Ils ont délibérément laissé le script relativement ouvert, obligeant les acteurs à improviser à chaque représentation. Cela rend le dialogue à la fois brut et immédiat, permettant au public de ressentir l’émotion authentique inhérente à cette relation entre une mère et son fils ainsi que les tensions entre Rubenfeld et Reszke.

Stanley a confiance dans la réussite de cette approche théâtrale.

« Il y a un sentiment de perte culturelle lorsque les gens ne peuvent accéder à leur traumatisme et comprendre ce qu’en est la racine… Le génocide est accablant, mais nous le distillons jusqu’à l’impact qu’il a pu avoir sur une mère et son fils. Il devient un échange intime que le public peut exploiter », a-t-elle indiqué.

Michael Rubenfeld aux côtés de sa mère Mary Berchard dans ‘We Keep Coming Back’ (Crédit : Jeremy Mimnagh)
Michael Rubenfeld aux côtés de sa mère Mary Berchard dans ‘We Keep Coming Back’ (Crédit : Jeremy Mimnagh)

Dans la pièce (comme dans la vie réelle) Rubenfeld et Berchard vont connaître des progrès décisifs dans leur relation lorsqu’ils font finalement l’expérience de la Pologne en tant que lieu de vie, et non seulement de mort.

Ils comprennent davantage ce qu’était l’existence pour leurs ancêtres avant l’Holocauste, et réalisent également le lien inextricable qui existe entre le passé des juifs et celui de la Pologne, en particulier dans les plus grandes villes du pays. Ils découvrent également qu’une vie juive vibrante y est encore une fois florissante, en particulier à Cracovie, là où travaille la nouvelle épouse de Rubenfeld.

Pour ceux qui ont suivi les développements survenus en Pologne au cours de la dernière décennie, ce n’est pas une nouveauté. Mais de nombreuses personnes venues voir la pièce de théâtre « We Keep Coming Back » ont aussi peu de connaissances sur le sujet que ce n’était le cas pour Rubenfeld et Berchard avant d’entreprendre leur voyage.

« Je suis incroyablement optimiste concernant la vie juive en Pologne et lorsque je viens ici, je me sens plus juif qu’ailleurs »
Michael Rubenfeld

« Il y a assurément un intérêt croissant de la part des juifs d’Amérique du nord pour la vie contemporaine de la communauté polonaise et dans l’idée d’entrer en contact avec l’identité polonaise, mais c’est encore difficilement un récit dominant parmi les juifs nord-américains et Israël », a déclaré Reszke.

Pour Rubenfeld et sa mère, la Pologne est devenue de manière plus définitive une partie intégrante de leur conscience et de leur identité. Berchard, qui n’avait jamais pensé à la Pologne en des termes élogieux, a depuis fait trois séjours là-bas, dont l’un pour assister au mariage de son fils dans la plus vieille synagogue de Cracovie.

Rubenfeld, qui a appris un peu de polonais, ne se sent pas encore tout à fait à l’aise dans le pays, mais s’y rend toujours avec plaisir.

« Lorsque je suis à Cracovie, je peux voir l’histoire juive là-bas. Psychologiquement, je me sens comme faisant partie de la continuation d’une lignée, de quelque chose. »

« Je me sens incroyablement optimiste concernant la vie juive en Pologne et lorsque je viens ici, je me sens plus juif que n’importe où ailleurs », a-t-il expliqué.

« We Keep Coming Back » a été présenté sur les planches de Pologne et du Canada et plus récemment, à l’Ashkenaz de Toronto.

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