L’univers impitoyable du monde virtuel de Katz et Netanyahu, ou le dangereux décalage avec le monde réel
À coups de vidéos générées par IA et de promesses de victoire absolue, les dirigeants israéliens refusent de voir des ennemis qui, loin d’être vaincus, reprennent des forces
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées
David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Dans l’univers de réalité virtuelle où évolue le ministre de la Défense Israel Katz, un Israël tout-puissant, qui ne cesse de faire exploser tout ce qui se trouve à sa portée à Gaza, au Liban et en Iran, a réduit ses ennemis à l’état d’épaves tremblantes et bredouillantes.
Dans trois vidéos auto-glorificatrices dopées à l’IA, diffusées par Katz au cours des dix derniers jours, les bombes s’abattent sans relâche sur des cibles ennemies, au son d’une musique exaltante célébrant sa poigne sans égale.
« Enfin, enfin, un ministre de la Défense de droite. » Katz arpente d’un pas viril le tarmac près des hélicoptères de Tsahal, donne ses instructions au chef d’état-major, s’exprime sous le regard attentif du Premier ministre Benjamin Netanyahu et semble s’apprêter à appuyer sur un gros bouton rouge.
Dans la première de ces vidéos, diffusée le 3 août, les dirigeants iraniens en sont réduits à implorer la protection divine face à son assaut imparable. La deuxième, publiée lundi, montre Mojtaba Khamenei et Naem Qassam – le chef du [groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah – terrés dans un bunker, les yeux écarquillés de terreur.
La troisième vidéo, qui reprend la bande-son de la première, se concentre sur la Cisjordanie – Katz était manifestement pressé d’exhiber ses glorieux états de service alors que la primaire du Likud approche à grands pas.
On y voit un Katz fier déclarer avoir orchestré une « révolution » en Judée-Samarie et se vanter d’avoir fait évacuer de force 40 000 habitants des camps de réfugiés de Cisjordanie, en plus d’avoir supprimé le recours à la détention administrative contre les Juifs soupçonnés de terrorisme.
À l’évidence, Katz en a conclu que plus il se montrerait va-t-en-guerre, dans ses paroles comme dans ses actes, meilleures seraient ses chances à la primaire, et plus il conforterait son rêve de succéder un jour à Netanyahu.
Ces vidéos, en particulier les deux premières, sont d’une grandiloquence si grotesque qu’elles pourraient presque prêter à sourire si la réalité sécuritaire d’Israël n’était pas aussi inquiétante et complexe.
Dans le monde réel, le [groupe terroriste palestinien du] Hamas dispose de 20 000 combattants armés, qu’il entraîne assidûment, tandis que le gouvernement Netanyahu vient d’être contraint par l’administration Trump de cesser de prendre pour cible le groupe terroriste et ne traque même plus, à l’heure actuelle, ceux qui ont participé au pogrom du 7-Octobre.
Le Hezbollah continue de tuer des soldats israéliens dans le sud du Liban et peut toujours tirer chaque jour des dizaines de roquettes sur Israël.
Quant à la République islamique d’Iran, loin d’implorer le salut divin, elle se délecte du spectacle montrant le président américain Donald Trump, censé être l’homme le plus puissant de la planète, secrètement exfiltré de son propre avion à bord d’un camion de restauration aéroportuaire par crainte d’être assassiné. Le président américain se montre même prêt à sacrifier tous les objectifs de guerre affichés en février 2026, pour peu que Téhéran consente à laisser les navires traverser le détroit d’Ormuz, une voie navigable jusque-là non soumise à la souveraineté d’un État, cruciale pour l’approvisionnement énergétique mondial, dont la République islamique prétend désormais imposer son contrôle.
Dans la réalité virtuelle que Trump se construisait encore récemment, le régime monstrueux iranien avait été renversé et remplacé par des dirigeants « non radicalisés », « très rationnels » et « sympathiques ». La réalité est nettement moins rassurante. Les responsables chargés de la sécurité de Trump ont toutes les raisons de redouter des complots visant à l’assassiner. Le régime iranien a menacé à plusieurs reprises de le tuer et a même fait installer à Téhéran d’immenses affiches le représentant, lui et sa famille, dans des cercueils, histoire d’enfoncer le clou.
Cette semaine, le régime a également nommé l’ancien chef du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), Mohsen Rezaei, à la tête de son Conseil suprême de sécurité nationale. Rezaei est recherché par l’Argentine, et fait l’objet d’une notice rouge d’Interpol pour son rôle dans l’attentat de 1994 contre l’AMIA, à Buenos Aires, dont il est considéré comme l’un des principaux instigateurs. L’attentat avait détruit l’immeuble de plusieurs étages abritant le siège de la communauté juive et fait 85 morts.
… Un homme somme toute très rationnel et sympathique, et pas du tout radicalisé…
Mais revenons à Katz.
Loin du totah (« bête de guerre ») qu’il s’auto-proclame dans ses vidéos générées par IA, Katz est une mauviette. La nation entière en a eu la démonstration il y a deux semaines. Sous la pression d’un intervenant de la Quatorzième chaîne d’extrême droite, encouragé par un public déchaîné en studio, le ministre de la Défense a capitulé. Quelques secondes à peine après avoir apporté son soutien au général Avi Bluth, plus haut gradé de Tsahal en Cisjordanie, il annonçait qu’il allait finalement le virer.
Contrairement à ce que laissent croire ses vidéos truquées, Katz est en réalité un homme sans consistance, une coquille vide soigneusement choisie par Netanyahu précisément parce qu’il pouvait compter sur lui pour faire sans broncher tout ce qu’on lui demanderait. Son prédécesseur, Yoav Gallant, limogé par Netanyahu en novembre 2024, était, lui, un ministre de la Défense doté d’une certaine colonne vertébrale.
Gallant avait lancé des avertissements publics avant le 7 octobre 2023, exigé la mise en place d’une commission d’enquête nationale après cette catastrophe sans précédent et cherché à soumettre les jeunes hommes ultra-orthodoxes à la conscription afin de renforcer un Tsahal en manque criant d’effectifs.
Katz, en revanche, soutient fermement l’enquête inutile, voulue par le gouvernement Netanyahu, qui en a choisi les membres et défini le mandat, sur les défaillances ayant entouré l’invasion du Hamas. Il a aussi consciencieusement voté en faveur de toutes les lois visant à maintenir l’exemption des Haredim du service militaire, alors même que le chef d’état-major de Tsahal mettait en garde contre leurs conséquences désastreuses.
Ses courbettes vont parfois trop loin, même pour Netanyahu. Le Premier ministre aurait ainsi été furieux contre Katz lorsque celui-ci a tenté de limoger le général Bluth, et le ministre de la Défense, quelque peu piteux, a été contraint de faire marche arrière, publiant un communiqué vantant les mérites de Bluth et assurant qu’il n’existait aucun désaccord entre eux.
Ses dernières vidéos délirantes ont peut-être, elles aussi, été jugées excessives par le Premier ministre. Mais tous ces efforts auront finalement été inutiles : Katz n’aura même pas à affronter l’épreuve des primaires du Likud. Sans doute inquiet de voir son vassal mal-aimé y réaliser un score particulièrement médiocre, Netanyahu a annoncé il y a deux jours que Katz se verrait garantir une place en tête de la liste du Likud à la Knesset. Katz n’avait décroché qu’une modeste 12ᵉ place lors des primaires de 2022 et les sondages laissaient penser qu’il pourrait faire encore moins bien cette fois. Le voilà donc assuré de pouvoir continuer à obéir à la voix de son maître si Netanyahu parvient à conserver le pouvoir lors des élections d’octobre.
Un Premier ministre dans le déni
La menace que représente le ministre de la Défense Israel Katz, qui aime à se présenter comme le vainqueur sans égal des ennemis d’Israël, ne tient pas seulement au fait qu’il semble croire à son propre récit façonné par l’IA. La menace tient aussi au Premier ministre qui l’a nommé et le maintient à son poste : Netanyahu évoluait déjà dans sa propre réalité virtuelle bien avant le 7-Octobre et, même après la catastrophe, a refusé d’en sortir.
Avant la guerre, dans cette réalité parallèle, le Hamas était dissuadé, apaisé par les sommes colossales que Netanyahu avait encouragé le Qatar à faire parvenir à Gaza, et les preuves, pourtant irréfutables, que le groupe terroriste se préparait à envahir Israël avaient été écartées comme fausses. Dans cette même réalité parallèle, la barrière frontalière high-tech constituait un obstacle insurmontable pour toute force qui tenterait d’envahir Israël, tout en ne nécessitant qu’un nombre réduit de soldats pour la défendre.
Elle n’était certainement pas la fragile construction qu’elle s’est révélée être, dont la seule véritable utilité était de détecter l’approche d’une menace afin de donner aux troupes le temps de se préparer à la repousser.
Dans la réalité virtuelle de Netanyahu depuis la guerre, la « victoire absolue » sur le Hamas, le Hezbollah et tous les ennemis d’Israël reste éternellement à portée de main. Pas plus tard qu’en juin, alors que l’Iran conservait son stock d’uranium enrichi à 60 %, sa voie la plus rapide vers la bombe, et que Trump se contredisait sans cesse sur la question de son retrait, le Premier ministre a affirmé que la menace iranienne avait été « écartée pour les années à venir » et qu’Israël avait été « sauvé de l’anéantissement ».
Le même décalage avec la réalité vaut pour la diplomatie. Dans le monde de Netanyahu, d’importants pays de la région seraient sur le point de normaliser leurs relations avec Israël. Pourtant, les informations abondent selon lesquelles deux de ces pays comploteraient au contraire pour bercer Israël dans un faux sentiment de sécurité, comme avant le 7-Octobre, afin de mieux le détruire. Dans le même temps, le refus de Netanyahu, de Katz et de Tsahal de s’attaquer efficacement à la flambée de violences meurtrières commises par des habitants des implantations aliène à Israël bon nombre des rares alliés internationaux qui lui restent.
Et dans cette même vision des choses, les relations d’Israël avec son seul allié essentiel, les États-Unis, resteraient solides et stables. Pendant ce temps, le vice-président de Trump et possible successeur, JD Vance, nous met en garde, en affirmant « qu’on ne peut pas simplement tuer tous azimuts en espérant ainsi résoudre chacun des problèmes de sécurité nationale auxquels on est confronté ». Et il nous rappelle que Trump « est le seul chef d’État au monde à être favorable à la nation d’Israël à l’heure actuelle ».
Le monde grotesque que Katz se fabrique à coups de vidéos générées par IA est ainsi le reflet du refus de Netanyahu de regarder la réalité en face. Refus d’admettre que le 7-Octobre s’est produit sous sa responsabilité. Refus de faire enquêter sérieusement sur les défaillances qui y ont conduit et, ainsi, de mettre toutes les chances du côté d’Israël pour qu’une telle catastrophe ne puisse jamais se reproduire.
Dans le monde réel, les ennemis d’Israël ne tremblent pas, recroquevillés dans leurs bunkers. Ils reprennent des forces. Et le ministre de la Défense qui refuse de le voir, comme le Premier ministre qui l’emploie et ne peut se résoudre à reconnaître ses propres échecs, loin de protéger Israël, le mettent en danger.
Le danger ultime, lorsque les dirigeants d’Israël préfèrent leur récit virtuel à la réalité, est qu’au bout du compte, dans cette région impitoyable, nous nous retrouvions tous avec un Israël virtuel plutôt qu’avec un Israël réel.
L’élection la plus importante de notre histoire est dans deux mois et demi. Vivement qu’elle arrive.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







