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L’université de Tel Aviv signale une vague record d’antisémitisme – étude

Dans le sillage de la récente étude de l’ADL sur l’antisémitisme aux États-Unis, les enquêteurs ont noté une augmentation de l'antisémitisme liée au Covid et à Gaza

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des tombes recouvertes de croix gammées photographiées dans un cimetière juif à Westhoffen, dans l’est de la France, le 3 décembre 2019. (Crédit : AP Photo)
Des tombes recouvertes de croix gammées photographiées dans un cimetière juif à Westhoffen, dans l’est de la France, le 3 décembre 2019. (Crédit : AP Photo)

Une nouvelle étude de l’université de Tel Aviv révèle un nombre record d’incidents antisémites signalés dans le monde en 2021, grandement liés à la pandémie et au conflit qui a opposé Israël aux groupes terroristes palestiniens dans la bande de Gaza en mai, l’an dernier.

Le document indique que le nombre d’attaques antisémites a presque doublé au Royaume-Uni, passant de 97 agressions en 2020 à 173 l’année dernière et augmenté de plus d’un tiers en France en 2021 par rapport à l’année précédente, passant de 44 à 60. Le nombre total d’incidents antisémites en Allemagne a atteint son plus haut niveau ces dernières années, avec 3 028 cas en 2021, contre
2 351 en 2020 et 2 032 en 2019.

« Le rapport annuel sur l’antisémitisme dans le monde en 2021, publié à la veille de Yom HaShoah, n’est pas porteur de bonnes nouvelles », écrivent les auteurs de l’étude.

Le rapport annuel, produit par le Centre d’étude de la communauté juive européenne contemporaine de l’université, appelle à l’introspection alors que des décennies d’efforts pour contrer l’antisémitisme, suite à la Shoah, semblent avoir échoué.

« Quelque chose ne fonctionne pas. Ces dernières années, la lutte contre l’antisémitisme a bénéficié de ressources considérables dans le monde entier, et pourtant, malgré les nombreux programmes et grandes initiatives, le nombre d’actes antisémites, parfois violents, augmente rapidement », indique Uriya Shavit, le chef du centre.

Les auteurs du rapport sont encore plus directs. « Il est temps de l’admettre: la lutte [contre l’antisémitisme] est un échec », ont-ils écrit dans leur communiqué.

L’enquête, « Antisemitism Worldwide Report 2021 », fait suite à un précédent rapport, publié mardi par l’Anti-Defamation League, axé, lui, sur l’antisémitisme aux États-Unis. Cette enquête a elle aussi mis en évidence le plus haut niveau d’incidents antisémites depuis que l’organisation a commencé à suivre la question, dans les années 1970.

Des manifestants néo-nazis avec des croix gammées et des drapeaux aux couleurs du « Mouvement national-socialiste », foulent aux pieds un drapeau israélien, à Orlando, en Floride, le 29 janvier 2022. (Crédit : Capture d’écran Twitter/Luke Denton)

Le rapport de l’université de Tel Aviv a examiné les plus grandes communautés juives du monde, en dehors d’Israël, et constaté une augmentation des incidents antisémites dans la quasi-totalité d’entre elles entre 2020 et 2019, à l’exception de l’Italie et de l’Argentine, qui ont connu respectivement une diminution modérée et la stabilité.

L’étude n’a pas été en mesure de calculer les niveaux d’antisémitisme dans deux pays comptant parmi les populations juives les plus importantes en nombre – la Russie et le Brésil – car les décomptes officiels des gouvernements en matière d’événements antisémites étaient sujets à controverse. « À titre d’exemple, le Centre russe d’information et d’analyse SOVA a enregistré un acte de violence antisémite et trois actes de vandalisme en 2021 (la même chose qu’en 2020), un chiffre pour le moins discutable », assurent les auteurs du rapport.

Dans une certaine mesure, l’augmentation des événements antisémites dans le monde peut être analysée comme révélatrice de l’amélioration de la collecte des données, mais il est peu probable que cela suffise à tout expliquer. Par exemple, en 2021, la police de Los Angeles a enregistré presque deux fois plus de crimes haineux antisémites en 2021 – 79 – par rapport aux 40 cas documentés en 2020 ou les 42 cas en 2019.

Les auteurs de l’étude, qui ont travaillé sur le rapport pendant six mois, ont identifié deux catalyseurs spécifiques des actes antisémites au cours de l’année écoulée : le conflit entre Israël et Gaza en mai 2021 et la pandémie de COVID-19. Le rapport a également mis en évidence une tendance plus générale encore à l’origine de la montée de l’antisémitisme – la montée de la « droite populiste radicale et de la gauche radicale antisioniste » de par le monde.

Selon les auteurs de l’étude, la droite populiste se serait approprié les tropes antisémites classiques de riches Juifs contrôlant le monde, tandis que la gauche excluait les Juifs de la liste des groupes méritant d’être protégés.

« Un autre facteur explicatif de cette augmentation des attaques antisémites est que certains militants des droits de l’homme ont fini par évacuer de manière consciente les Juifs et Israël du champ de leurs luttes », selon les termes du rapport. « Le racisme, affirment-ils, concerne les Afro-Américains et les Afro-Européens, les Roms, les LBGTQ, les minorités autochtones, les demandeurs d’asile et les travailleurs étrangers, pas les Juifs. »

Le rapport a noté une augmentation majeure des attaques contre les Juifs pendant le conflit de mai 2021. Au Canada, les 61 agressions physiques perpétrées ce mois-là ont établi le record absolu des incidents signalés en un mois au cours des 40 dernières années, soit près de sept fois plus qu’en mai 2020. En mai 2020, on avait enregistré neuf attaques, 14 en 2019.

Une hausse similaire du nombre d’attaques antisémites, actes de vandalisme et harcèlement a été signalée ailleurs dans le monde, à la même période, dans le sillage des combats que se sont livrés Israël et les groupes terroristes palestiniens à Gaza, mais aussi des conflits intérieurs entre citoyens juifs et arabes israéliens qui se sont déroulés en même temps.

Un autre catalyseur majeur des incidents antisémites en 2021 a été la pandémie, qui a tout à la fois suscité des rumeurs sur le rôle des Juifs dans la propagation de la maladie et conduit des opposants au vaccin et aux mesures de sécurité à se comparer aux victimes de la Shoah.

Dans le rapport, Dina Porat, professeure à l’université de Tel Aviv, assure que ce dernier phénomène contribue à banaliser la Shoah, en opérant une « distorsion complète du sens profond des crimes nazis et des leçons que l’humanité aurait dû en tirer ».

Porat ajoute que les comparaisons avec la Shoah ne devraient pas être considérées comme innocentes, car elles accompagnent souvent un contenu ouvertement antisémite.

Manifestation contre le « laissez-passer vert » à Milan, en Italie, le 24 juillet 2021. Des manifestants en Italie et en France ont porté des étoiles de David jaunes, comme celles que les Nazis imposaient aux Juifs pendant la Shoah. (Crédit : AP Photo/Antonio Calanni, Dossier)

« Les comparaisons étaient souvent accompagnées d’accusations contre les Juifs pour avoir contribué à la propagation du virus. Un journal grec a ainsi publié une photo d’Albert Bourla, PDG de Pfizer et fils de survivants grecs d’Auschwitz, aux côtés de celle de Joseph Mengele, comme pour suggérer que les deux hommes avaient mené des expériences sur des êtres humains », indique-t-elle.

Au-delà de l’identification de grandes tendances, les chercheurs ont mené plusieurs études de cas d’antisémitisme dans le monde.

En France, la chercheuse Talia Naamat s’est penchée sur le cas de Sarah Halimi, Juive française assassinée pour des motifs ouvertement antisémites, mais dont le meurtrier se trouve en établissement psychiatrique, et non en prison, pour avoir fumé de la marijuana avant de commettre le crime, ce qui, selon les tribunaux, ne le rend pas pénalement coupable.

Selon Naamat, l’explication est à rechercher dans la tension qui existe au sein de la société française sur l’antisémitisme des citoyens musulmans. Comme le phénomène est utilisé pour justifier les politiques anti-musulmanes, ceux qui s’opposent à de telles mesures ont tendance à en minimiser la portée.

« L’antisémitisme islamiste est en effet l’argument massue de l’extrême droite en France, un prétexte pour une islamophobie radicale qui, à son tour, amène la gauche à rejeter ce discours », a écrit Naamat.

Des manifestants défilent avec une banderole de Sarah Halimi, femme juive assassinée, lors d’une manifestation à Marseille, dans le sud de la France, le 25 avril 2021 (Crédit: AP Photo/Daniel Cole)

Les chercheurs Carl Yonker et Lev Topor se sont, pour leur part, penchés sur les États-Unis et l’attaque contre le Capitole des États-Unis, en janvier 2021, à laquelle ont participé un certain nombre d’antisémites et de suprémacistes blancs.

Yonker et Topor ont conclu que l’hyperpolarisation partisane et l’existence d’un mouvement extrémiste de plus en plus influent au sein du parti républicain avaient contribué à l’attaque et étouffé toute velléité de critique ouverte après coup.

« Dans une atmosphère politique très polarisée, comme c’est le cas aux États-Unis aujourd’hui, même une attaque violente contre la démocratie soutenue par des antisémites notoires se transforme en question partisane », écrivent-ils.

Inna Shtakser, qui fait des recherches sur les mouvements sociaux et politiques dans l’ancien empire russe, a enquêté sur le discours antisémite relayé à plusieurs reprises en Biélorussie au cours de l’année écoulée, tandis que l’homme fort au pouvoir, Alexandre Loukachenko, réprimait avec la plus extrême violence les manifestations contre les conditions de son élection en 2021.

Shtakser a identifié plusieurs cas dans lesquels les autorités ont elles-mêmes fait référence à des tropes antisémites pour justifier l’arrestation ou la torture de dissidents.

Des manifestants portent un drapeau de l’opposition lors d’une manifestation sur la place de l’Indépendance à Minsk, en Biélorussie, le 23 août 2020. (Crédit : AP Photo/Fichier)

« Dans sa propagande contre l’opposition, le régime biélorusse a insisté sur le fait que les étrangers soutenaient le mouvement et suggéré que des Juifs étrangers soutenaient le mouvement de protestation pour faire avancer leurs propres intérêts », écrit-elle.

L’idée que la communauté juive mondiale est hostile au régime de Loukachenko s’est répandue à l’industrie du divertissement. Dans le film « Killing the President », diffusé à la télévision d’État biélorusse, un ‘cercle de Juifs’ ourdit un complot d’assassinat contre Loukachenko et sa famille », assure Shtakser.

Elle a relevé que ce discours avait ouvert la voie à une loi, adoptée par le régime de Loukachenko, suivant laquelle il est illégal de dire que la Shoah en Biélorussie était dirigée spécifiquement contre les Juifs ou tout autre groupe minoritaire. Les autorités biélorusses considèrent que la Shoah visait le peuple biélorusse dans son entier.

Loukachenko avait justifié l’adoption de cette loi en réaction aux Juifs, qui avaient « réussi à amener le monde entier à se prosterner devant eux, sans que personne n’ose élever la voix ou nier la Shoah ».

« Exiger la reconnaissance du statut de victime au peuple biélorusse n’est pas en soi antisémite. En revanche, affirmer que les Juifs ont réussi à intimider et manipuler le monde pour reconnaître la Shoah l’est sans conteste », conclut Shtakser.

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