Rechercher

Maître du gros plan, William Klein est le père d’un nouveau genre

À 86 ans, l'objectif du photographe juif continue à porter sur les aspects négligés de New York

William Klein (Crédit: Copyright William Klein/Courtesy HackelBury Fine Art, Londres)
William Klein (Crédit: Copyright William Klein/Courtesy HackelBury Fine Art, Londres)

LONDRES – Preuve de sa contribution exceptionnelle, de son influence et de l’étendue de son œuvre, à presque 86 ans, le photographe, artiste et cinéaste pionnier William Klein attire encore les foules.

Le mois dernier, lors de la Semaine du livre juif à Londres, William Klein a discuté de sa vie et de son œuvre avec Alan Yentob, directeur de la création à la BBC et rédacteur et présentateur de la série télévisée sur les arts, Imagine.

Vêtu de façon décontractée d’un jean délavé, d’un pull et d’une écharpe rouge, sa crinière blanche, désormais clairsemée, est encore impressionnante. Si Klein semble physiquement fragile, son humour et son caractère fougueux sont bien là.

Yentob décrit Klein comme « un pionnier du livre photo », un homme qui refusait d’être catalogué. Les premières photos de rue de Klein dans les années 1950/60, de New York, Rome, Moscou et Tokyo, sont brutes, énergiques et parfois colériques et contrastaient fortement avec la composition classique de l’époque, incarnée par le travail d’Henri Cartier-Bresson. Alors que Bresson se tenait à distance de ses sujets, Klein braque son appareil photo sur eux, devenant un maître du gros plan.

Le travail de Klein comme réalisateur inclut le tout premier documentaire sur le boxeur Muhammad Ali (1969) ainsi qu’une satire politique controversée de 1966 sur l’industrie de la mode, Who Are You, Polly Maggoo ?, avec son modèle préféré, Dorothy McGowan, un super modèle de l’époque. Pour lui, il n’y avait « aucune règle », a-t-elle déclaré au sujet de sa collaboration avec Klein.

Lauréat de nombreux prix, il a reçu en 2012 le prix de la contribution exceptionnelle à la photographie lors de la cérémonie annuelle des Sony World Photography Awards. La même année, il a bénéficié d’une rétrospective à la Tate Modern aux côtés des œuvres du photographe japonais Daido Moriyama.

À Londres, parlant lentement avec un soupçon d’accent américain bien qu’il vive à Paris depuis 60 ans, il a expliqué qu’il avait servi dans l’armée américaine en Allemagne et en France. À la suite de quoi, il a reçu une bourse d’ancien combattant en 1948, et est parti étudier le théâtre à la Sorbonne.

« Vingt-cinq soldats ont été choisis pour aller à Paris dans le cadre de l’accord d’amitié franco-américain [G.I. Bill]. J’ai toujours rêvé de devenir un artiste à Paris. C’est arrivé grâce à l’armée, » a raconté Klein.

La Croix-Rouge lui avait donné un vélo pour explorer la ville. « J’avais une liste d’endroits que je voulais voir », et alors qu’il roulait dans le Quartier latin, il a vu la plus belle femme.

« Je suis descendu de mon vélo et je lui ai posé quelques questions stupides. Tout ce que je pouvais voir, c’était ses pommettes hautes. Ça a été le coup de foudre. Le lendemain, nous sommes sortis ensemble et sommes restés ensemble pendant 50 ans », dit-il de sa femme Jeanne Florin, sa muse et sa confidente. Elle est décédée en 2005.

Klein est venu à la photographie par hasard. Après la Sorbonne, il a travaillé avec l’artiste Fernand Léger.

« Sa vision de l’art était si différente. Il parlait de l’art sans fioritures. C’était un véritable artiste, un innovateur, un créateur », déclare Klein.

Léger lui a dit d’aller travailler en ville et de peindre des fresques.

On était plein de Picasso, plein de merde en fait. On voulait tous être Klee, Matisse, Picasso’

« On était plein de Picasso, plein de merde vraiment. On voulait tous être Klee, Matisse, Picasso. »

Mais c’est en photographiant des peintures abstraites en noir et blanc, de grandes fresques intérieures qu’il avait réalisées sur des panneaux mobiles, qu’il s’est rendu compte qu’il avait une approche originale de la photographie. Il a pris une photo en pose longue alors que quelqu’un déplaçait les panneaux et, en développant cette photo, il a réalisé que la forme abstraite avait créé un effet de flou.

« J’avais 24 ans à l’époque. Je ne savais pas vraiment ce qu’était la photographie. Je n’avais aucune formation. Par accident, j’ai mis un négatif dans un agrandisseur et on peut faire beaucoup de choses avec un négatif », dit Klein.

Il est intrigué par la photographie et son processus, mais sa percée commerciale a lieu en 1955 lorsqu’Alexander Liberman, l’influent directeur artistique de Vogue, voit une exposition de photographies abstraites de Klein et lui propose un contrat pour venir travailler pour lui à New York. Il y travaillera comme photographe de mode pendant dix ans. Les deux mondes de Klein – la rue et la mode – se rencontrent et son travail combine un sens de la théâtralité avec la photographie et l’art.

Contrairement à Richard Avedon, Klein a choisi de ne pas assister aux défilés de mode où sont présentées les nouvelles collections, admettant qu’il n’était pas intéressé par le travail des créateurs et qu’il voulait plutôt se concentrer sur la création d’une atmosphère. « Avec la mode, il y avait la possibilité d’expérimenter », a-t-il déclaré. « J’ai pensé aux films. »

Nina + Simone, Piazza di Spagna, Rome (Vogue), 1960 (Crédit: William Klein/Autorisation HackelBury Fine Art, London)

Une de ses photos les plus connues est celle de « Nina et Simone » (Vogue, 1960), désignée par Yentob comme l’une des photos de mode les plus célèbres de son époque. Deux mannequins en robe noire et blanche se croisent sur la Piazza di Spagna à Rome, les rayures des robes des mannequins s’accordant avec le passage des piétons.

Klein avait demandé aux filles de marcher de long en large et de faire des doubles prises. À l’aide d’un téléobjectif, il a pris les images alors qu’il se tenait sur les marches ; les passants ne savaient pas que les filles étaient des mannequins et ils n’ont même pas remarqué qu’il prenait des photos.

C’est au cours de cette période à New York que Klein sort Life is Good & Good For You in New York, son premier livre de photos. Rome, Moscou et Tokyo suivront. Bien que le livre ait été publié en France en 1956, il lui faudra de nombreuses années avant de trouver un éditeur américain.

Le livre dépeint un New York jusqu’alors invisible, montrant ce que les gens ne veulent pas voir. Alimentées par l’adrénaline et l’excitation, ces images de la ville, de quartiers ethniques qui n’avaient jamais été capturés auparavant, étaient pourtant difficiles et sales.

« J’ai grandi à New York, dans un quartier difficile où notre plus grande préoccupation était de ne pas nous faire tabasser. J’étais toujours loin du centre de la Grande Pomme. Ma vision de l’Amérique était New York ; le même endroit merdique que celui d’aujourd’hui. »

Pourtant, pour son père, dit-il, c’était le centre du monde, malgré ses difficultés financières. Klein le compare à Willy Loman, le personnage qui rate tout dans la pièce d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur.

À la fin des années 1950, Klein a commencé à travailler sur des films. Décrivant les néons de Broadway et de Times Square, son premier court métrage de quinze minutes, « Broadway by Light » (1958), est un film réalisé avec une bande musicale et sans dialogue. Considéré comme l’un des premiers films pop-art, il constitue un commentaire critique de Klein sur le consumérisme de New York, un lieu qu’il décrit comme « un monument au dollar ». Unique par son utilisation de la couleur, Orson Welles a déclaré à Klein : « C’est le premier film que j’ai vu où la couleur est indispensable. »

« Super fan de Welles », Klein l’avait croisé sur un quai de New York et en avait profité pour lui parler de son film. Une fois sur le bateau, il l’a montré à Welles. « J’ai pris [son commentaire] comme un compliment », a déclaré Klein. « À ce moment-là, Welles n’avait pas fait de film en couleur. »

Klein conserve sa soif de vivre et de travailler, car il continue à voyager et à prendre des photos. Dans un documentaire récemment réalisé avec Yentob, un clip montre Klein dans un salon de coiffure à Harlem, discutant avec le coiffeur et son client avant de charger son appareil photo.

« J’aime la pellicule », leur dit-il. « Je suis vieux jeu. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...