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Analyse

Même si l’actuel gouvernement survit, la paralysie politique d’Israël est de retour

La démission de Silman entraine déjà un retour au chaos gouvernemental de 2019-2021 ; ce sont les Israéliens qui en paieront le prix

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Naftali Bennett à la Knesset le 7 février 2022 (Crédit: Olivier Fitoussi/Flash90)
Le Premier ministre Naftali Bennett à la Knesset le 7 février 2022 (Crédit: Olivier Fitoussi/Flash90)

La démission surprise d’Idit Silman de son poste de cheffe de la coalition et son ralliement à l’opposition marquent un tournant grave pour l’alliance au pouvoir. Le gouvernement politiquement le plus diversifié de toute l’Histoire d’Israël s’était maintenu à la barre, jusqu’à mercredi, avec la plus mince majorité parlementaire possible. Le départ de Silman scelle la perte de cette majorité.

Mais il pourrait être plus raisonnable de repenser cette nouvelle comme une reprise de la dynamique politique qui avait prévalu depuis le printemps de 2019 et jusqu’au mois de juin dernier : une rupture des vieilles règles et des vieux principes, un Parlement fragmenté réélu de manière répétée par un électorat tout aussi divisé, soit une paralysie.

La défection d’Idit Silman de la coalition dont elle était chargée d’assurer la cohésion était prévisible et même prédite par de nombreuses personnes qui la connaissaient. Elle n’avait jamais cherché à être sous le feu des projecteurs. Activiste de longue date de la droite sioniste-religieuse qui n’était entrée à la Knesset qu’en raison de la démission d’un autre membre de Yamina, le maire de Sdérot, Alon Davidi, la veille de la prestation de serment des députés du nouveau parlement, elle s’attendait à rester dans l’ombre, simple législatrice travaillant dans dans l’arrière-cour.

Mais quand Yamina, à droite, s’est détourné d’un Netanyahu en difficulté qui allait plonger le pays dans un cinquième scrutin consécutif et que la faction a choisi de former la coalition étrange et sans précédent avec les partis de gauche dont Bennett se trouve aujourd’hui à la tête, Silman, la discrète, s’est soudainement retrouvée dans l’œil du cyclone. Elle est devenue la cible de l’une des campagnes les plus violentes de dénigrement à avoir pris pour cible les parlementaires de l’actuelle coalition.

Contrairement à un grand nombre de ses collègues, elle a vécu avec intensité cette colère. Et personnellement. Car la campagne est allée bien au-delà de Twitter et des articles d’opinions parus dans les médias de droite.

Comme elle l’avait confié dans des interviews, l’année dernière, elle avait touché ses amitiés, ses relations avec ses voisins et ses relations avec sa communauté religieuse. Une sorte d’isolement social avait suivi – une fois encore, quand elle avait raconté ce qu’elle vivait. Elle avait fini par dormir à la Knesset pendant la semaine, déplorant l’absence de douche dans son bureau.

La présidente de la coalition, Idit Silman, prend la parole à la Knesset à Jérusalem le 28 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Silman avait laissé une grande partie de ses négociations politiques à son époux – jusqu’aux entretiens discrets avec Yariv Levin, du Likud, qui ont entraîné sa séparation d’avec Bennett, mercredi.

Elle se plaignait régulièrement de son travail à la Knesset. Elle avait affirmé avoir été abordée à une occasion par un partisan de la droite de l’échiquier politique à une station-service, et avait été accusée par la même droite d’avoir inventé de toutes pièces cet incident.

Le diable se cache dans les détails, et le sentiment qui émerge de ces détails est celui d’une personne qui se retrouvée coincée dans une situation qu’elle n’avait jamais voulu et qu’elle était incapable de prendre en charge.

L’affirmation faite mercredi par Silman d’un départ trouvant son origine dans une querelle avec Nitzan Horowitz, du Meretz, concernant les règles interdisant l’entrée de ‘hametz, pain au levain non-casher à Pessah, dans les hôpitaux publics – une atteinte, selon elle, à « l’identité juive du pays » – est difficile à avaler. Même ses nouveaux amis du Likud ont du mal à la croire.

De tous les côtés, la vision générale est qu’elle a succombé aux pressions sociales intenses que son bref passage au sein du gouvernement d’unité avait entraînées. Le langage utilisé pour décrire ses propres actions, mercredi, a dépeint sa décision de manière répétée comme une décision de dernier recours. Les mots « je ne peux plus » y apparaissent à maintes reprises : « Je ne peux plus continuer sur cette trajectoire en raison de mes valeurs et de d’où je viens », aurait-elle dit, selon la Douzième chaîne. « Je ne peux plus supporter les préjudices portés à nos valeurs et à nos principes », avait-elle écrit dans sa lettre de démission.

Le Premier ministre Naftali Bennett s’entretient avec le député Idit Silman à la Knesset à Jérusalem, le 5 janvier 2022. (Crédit: Yonatan Sindel/Flash90)

La réponse apportée mercredi par le Likud avait parfaitement compris cela. Le parti a enlevé tous les obstacles qui risquaient d’entraver la volte-face de la députée, l’accueillant chaleureusement. Il y a encore – Netanyahu l’espère et il le pense – d’autres législateurs de droite actuellement aux prises avec le coût personnel et social de leur ralliement à la coalition de Bennett et Lapid, des députés qui observent avec attention la manière dont Silman est accueillie par la droite.

Ainsi, Netanyahu n’a pas lésiné sur l’accueil réservé à Silman. Il s’est réjoui de son retour « dans sa famille naturelle », il lui a offert la dixième place sur la prochaine liste du Likud à la Knesset, et il a envoyé ses proches et ses porte-paroles évoquer son courage et saluer sa fidélité à ses convictions.

Le chef de l’opposition et leader du parti du Likud Benjamin Netanyahu à la Knesset de Jérusalem, le 6 avril 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le reste de l’opposition des partis religieux et de droite n’a pas été en reste. Le député d’extrême-droite Bezalel Smotrich é poétiquement évoqué « une aube nouvelle », tandis que la presse ultra-orthodoxe s’est gorgée d’informations portant sur des rabbins appelant Silman pour la bénir pour sa décision. L’un d’entre eux, le kabbaliste mystique David Batzri, l’aurait bénie, lui disant qu’elle méritait de devenir le leader d’Israël.

L’impossible et sans précédente coalition Bennett-Lapid a fait ses preuves, de sorte que la campagne de la droite pour la séparer est n’attaque plus ses membres de droite mais leur offre une réhabilitation à droite. Silman a été la première à franchir le pas, et Netanyahu s’est engagé à faire en sorte qu’elle ne soit pas la dernière.

Courage

Pourtant, il y a, dans le mouvement de Silman, plus qu’une simple capitulation. C’est également une preuve de courage politique. Elle a pris un énorme risque.

Le Likud lui a promis la dixième place sur sa liste à la Knesset lors des prochaines élections et le poste de ministre de la Santé dans le prochain gouvernement dirigé par Netanyahu. Le problème avec les promesses du Likud, et en particulier avec celles de Netanyahu, est que les destinataires doivent souvent d’abord respecter leur part du marché avant de se rendre compte qu’ils n’ont plus l’influence nécessaire pour obliger Netanyahu à respecter sa promesse par la suite.

Netanyahu a promis – mais n’a pas tenu – une longue liste de promesses. Sa mauvaise réputation n’est pas seulement un problème éthique ; elle s’est avéré politiquement désastreuse au cours des trois dernières années et il a littéralement perdu la capacité de faire de telles promesses politiques. Après avoir promis à Benny Gantz une rotation au poste de Premier ministre, et jurant solennellement à la télévision nationale qu’il n’y aurait « pas de truc ni de tour de magie », Netanyahu a alors recouru à l’astuce sans précédent et dramatique, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, de refuser de passer un budget de l’État pour l’année fiscale, forçant de nouvelles élections avant que Gantz ne puisse prendre son siège de Premier ministre.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et le ministre de la Défense Benny Gantz tiennent une conférence de presse à Tel Aviv le 27 juillet 2020. (Crédit: Tal Shahar/Pool/Flash90)

La réputation de Netanyahu en tant que briseur de promesses n’est guère meilleure au sein du Likud. Il suffit de demander à Nir Barkat, Gilad Erdan, Moshe Feiglin ou Orly Levy-Abekasis, ou à la vingtaine d’autres politiques qui ont découvert que ses promesses n’avaient pas plus de durée de vie que leur influence politique sur lui.

Mais il y a une autre raison pour laquelle le pari de Silman est risqué. Il reste encore un long chemin à parcourir avant que le gouvernement Bennett ne tombe réellement.

Il ne suffit pas de faire chuter la coalition à 60 sièges sur les 120. Ce n’est même pas assez pour que Bennett perde tous les autres députés de Yamina au profit de Netanyahu. Pour remplacer le gouvernement sans élections, l’alliance droite-Haredi de Netanyahu doit trouver 61 voix pour former un nouveau gouvernement. Il est difficile d’imaginer que la Liste commune de l’opposition, un amalgame de factions politiques arabes profondément opposées à Netanyahu, soutiendrait une telle démarche. Ainsi, les factions dirigées par Netanyahu commencent cette aventure d’un éventuel retour au pouvoir avec – en comptant la défection de Silman – seulement 54 sièges.

Silman est la première fissure importante du barrage. Mais, comme l’a déclaré mercredi le député du Likud Tzachi Hanegbi à la radio militaire, « c’est un long chemin à parcourir. Je ne pense pas que nous puissions former un gouvernement national stable dans la Knesset actuelle. »

Le scénario le plus probable serait donc une nouvelle élection. La Liste arabe unie, avec seulement six sièges, le souhaite tout autant que  Smotrich.

Le leader du parti Sionisme religieux Bezalel Smotrich s’exprime lors de la conférence annuelle à Jérusalem de la Vingtième chaîne, le 16 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

C’est une mauvaise nouvelle pour Silman. Sa valeur pour Netanyahu s’estomperait rapidement, la laissant dépendante de sa bonne volonté lorsqu’elle rappellerait les promesses présumées de mercredi.

Mais c’est encore pire pour sa position. Le fait est que de nouvelles élections pourraient être la seule voie à suivre pour stabiliser la coalition chancelante. La plupart des factions de la coalition ne sont pas pressées de renoncer à leur mandat au pouvoir. Certaines, comme Tikva Hadasha et Yamina elle-même, ne sont pas sûrs d’être réélues à la prochaine Knesset. Tous doivent recadrer leur position avant de les affronter à nouveau.

En ce qui concerne le calendrier parlementaire, rien ne presse. Le budget de l’État adopté l’année dernière couvre le travail du gouvernement jusqu’à la fin de 2022, ce qui signifie que la coalition n’a pas légalement besoin d’adopter un autre budget de l’État pour éviter des élections anticipées jusqu’au printemps 2023.

Silman a peut-être mis fin à sa carrière politique – mais n’a pas nécessairement renversé le gouvernement Bennett-Lapid. Il y a ici un précédent. Le gouvernement Rabin du milieu des années 90, et le gouvernement Barak en 2000, ont survécu pendant un certain temps sans majorité parlementaire.

Si le gouvernement survit, Yamina aura la possibilité de déclarer formellement Silman comme étant une « député rebelle », un statut juridique qu’une faction politique peut appliquer à un législateur qui rompt avec ses rangs, ce qui le prive du droit légal de se présenter à la prochaine élection sur n’importe quelle liste existante.

Si le transfuge de Silman ne déclenche pas rapidement une avalanche de défections, elle constatera qu’elle aura sacrifié sa position pour une poignée de promesses qui ne pourront être tenues.

La politique et le sport

Le système politique est entré — ou est re-rentré — dans une période d’incertitude. Mais mais une chose n’est pas incertaine. Le gouvernement actuel, s’il survit, sera incapable de rassembler des majorités parlementaires pour une initiative significative.

Les réformes ou les grandes décisions budgétaires sont désormais toutes gelées. La paralysie de 2019-2021 est de retour.

C’était peut-être inévitable. Peut-être qu’il n’y a pas de chemin de retour pour Netanyahu sans éviter la paralysie qui l’a poussé à sa sortie en premier lieu.

Mais il y a des coûts réels à cette paralysie qui sont obscurcis par le style de couverture politique des reportages sportifs des médias d’information – des coûts qui ne seront pas payés par Bennett, Silman ou Netanyahu, mais par les nombreux Israéliens lambdas dans les années à venir.

Un important programme d’aide financière d’un milliard de shekels nécessaire de toute urgence pour les petites entreprises touchées par les fermetures pandémiques reste en suspens dans l’équilibre législatif, tout comme un nouveau cadre de retraite pour l’armée, une augmentation du salaire minimum et des allégements fiscaux pour les parents qui travaillent. La plus grande facture de dépenses de transport jamais réalisée, une mise à niveau spectaculaire des réseaux ferroviaires du pays, est désormais inscrite à la Knesset en attendant d’aller de l’avant. Un projet de loi révisé qui libérerait davantage les jeunes hommes haredi de leurs obligations d’études et leur permettrait de rejoindre le marché du travail à un plus jeune âge sera gelé.

Un restaurant fermé dans la rue Dizengoff à Tel-Aviv, pendant un confinement national, le 6 janvier 2021 (Crédit: Miriam Alster/FLASH90)

Il en va ainsi pour une dizaine d’autres initiatives majeures, la plupart soutenues de tout cœur par le Likud comme par les travaillistes et Meretz, mais qui se dirigent maintenant vers un gel politique profond.

La politique n’est pas un sport. Ni Silman, ni Netanyahu, ni Bennett ne sont leur sujet. Ils sont, d’abord et avant tout, responsables de la gestion des affaires du peuple – et ces affaires resteront en suspens, une fois de plus.

Silman a probablement déclenché le début de la fin du gouvernement Bennett-Lapid. Des rumeurs circulent selon lesquelles Bennett, Gideon Saar et Benny Gantz sont déjà en pourparlers sur la formation d’un bloc commun pour les prochaines élections. Pourtant, alors même que toutes les parties se préparent pour une nouvelle saison de campagne, la peur viscérale de la coalition de perdre le pouvoir peut accorder à ce gouvernement entravé une mort longue et interminable – suivie, très probablement, d’un retour aux élections indécises des trois dernières années.

Et tandis que les partisans célèbrent ou pleurent chaque rebondissement du feuilleton politique, ce seront les tous les Israéliens qui en subiront les conséquences.

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