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Mireille Knoll : Les versions des deux accusés

Le verdict est attendu mercredi ; les deux hommes, qui n'ont cessé de s'accuser du meurtre, encourent chacun la réclusion criminelle à perpétuité

Mireille Knoll, 85 ans, une survivante de la Shoah qui a été retrouvée assassinée dans son appartement parisien, en mars 2018. (Autorisation)
Mireille Knoll, 85 ans, une survivante de la Shoah qui a été retrouvée assassinée dans son appartement parisien, en mars 2018. (Autorisation)

Comme son co-accusé, avec lequel il n’a pas échangé un regard depuis le début du procès, Yacine Mihoub a nié lundi avoir porté à Mireille Knoll les onze coups de couteaux mortels, laissant le mystère entier sur le meurtre et son mobile, le 23 mars 2018 dans le huis clos du petit logement social de l’octogénaire juive.

Accoudé à la vitre surplombant le box, Yacine Mihoub, raconte avec assurance à la cour d’assises de Paris le déroulé des faits. Il dit avoir mis le feu au canapé, nie le meurtre et le vol et accuse en miroir son co-accusé, Alex Carrimbacus. 

L’homme de 32 ans et Mme Knoll entretenaient depuis des années une relation spéciale. 

Comme en a témoigné une ancienne auxiliaire de vie, Mme Knoll appelait « mon p’tit Yacine » ce fils de la voisine du 7e. Il l’aidait depuis qu’il était enfant, pour faire les courses notamment. Il lui changeait même les couches depuis qu’elle était physiquement très diminuée, notamment par la maladie de Parkinson. D’elle, M. Mihoub dit qu’elle était une « grand-mère spirituelle ».

Ce 23 mars 2018, il vient voir son « amie » chez elle. Il a pourtant interdiction de paraître dans ce HLM de l’Est parisien après une condamnation à deux ans d’emprisonnement dont 14 mois avec sursis prononcée en 2017 après une agression sexuelle sur mineure, la fille de l’auxiliaire de vie de Mme Knoll, faits commis chez cette dernière.

« Alcool, cigarette, j’avais tout ce qu’il fallait », ce 23 mars. Il boira « plus d’une bouteille de Porto » cet après-midi-là. Il invite Alex Carrimbacus rencontré en détention, 25 ans aujourd’hui, à le rejoindre. Puis, il le « perd de vue cinq minutes » et déjà les coups sont portés à la frêle dame de 85 ans par M. Carrimbacus. 

« J’ai eu peur de ce qu’il a fait », assure M. Mihoub à la cour. « Vous cherchez une raison au crime ? Moi j’en vois pas », explique-t-il à grand renfort de gestes, intarissable. 

Autant sa mère, Zoulikha Khellaf, accusée d’avoir nettoyé le couteau du crime et qui répond aujourd’hui de « destruction de preuve », s’était montrée à la barre prolixe et son langage fleuri, autant M. Mihoub s’exprime bien.

L’interrogatoire vire parfois à la discussion. Celui décrit par les experts comme impulsif, réactif, peu enclin au sentiment de culpabilité, rectifie, coupe, interrompt le président qui, à son goût « simplifie beaucoup », « interprète » ses dires. 

– « Tout s’aligne parfaitement pour vous, vous voulez me faire passer pour un antisémite », lance-t-il au président. 

– « Nous sommes saisis pour des faits de co-action (… ) Il n’y a pas de statut privilégié entre l’un ou l’autre » concernant les faits, rétorque le président.

L’appartenance à la communauté juive de la victime a été retenue comme une circonstance aggravante à l’homicide volontaire, en sus de la vulnérabilité de Mme Knoll. Comme M. Carimbacus, M. Mihoub est donc interrogé sur son rapport à la religion. 

Les inscriptions à la gloire d’auteurs d’attentats islamistes retrouvées dans sa cellule ? Des « détails de gamin » écrits selon M. Mihoub « dans l’euphorie du moment » en 2015 et « pour faire chier l’administration pénitentiaire ». 

La liste de livres dont Mein Kampf ou des ouvrages sur Mohammed Merah et la charia ? Le signe d’un « intérêt pour l’actualité », rétorque-t-il sans ciller.

Lundi comme aux autres jours du procès, la défiance de M. Mihoub dans les institutions revient en filigrane. Défiance dans les institutions de la petite enfance responsables selon lui d’avoir camouflé le viol qu’il a subi en internat à 12 ans, défiance dans celles de la justice à l’image, dit-il, du « jeu » des juges d’instruction et leur « enquête à charge ». 

Sa violence en état d’ébriété est un autre leitmotiv. Sa mère a déjà expliqué à la barre comment ce fils qui « leur pourrit la vie » a « le vin mauvais ». Son ex-petite amie a témoigné des coups reçus, raconté qu’il avait tenté de l’étrangler.

Cette violence est corroborée par la mère de la fillette qu’il a agressée en 2017. Il lui aurait lancé : « Si vous me dénoncez, je reviendrai, je vous tuerai tous. Je vais brûler ce bâtiment. »

La version d’Alex Carrimbacus

Alex Carrimbacus explique lui avoir croisé Yacine Mihoub, qu’il avait rencontré en prison en 2017, la veille des faits par hasard dans les locaux d’une association d’aide à la réinsertion dans le 11e arrondissement.

M. Mihoub le contacte le lendemain pour lui dire de venir le rejoindre à Nation. De là, il s’est laissé guider jusqu’à chez Mireille Knoll, où Mihoub l’attendait.

« Madame Knoll était assise sur son fauteuil », se souvient-il. Yacine Mihoub les présente alors : « Marcel, Mireille, Mireille, Marcel ». « Je lui ait dit, ‘Marcel ? Pourquoi Marcel ?’ Il m’a répondu ’T’occupe’. »

Selon lui, la discussion serait progressivement devenue tendue, et Mihoub aurait profité que Mireille Knoll aille aux toilettes, aidée de son déambulateur, pour faire faire un tour de l’appartement à son comparse.

Alex Carrimbacus comprend alors qu’il est là pour un « plan thunes » – un cambriolage –, et Yacine Mihoub lui demande de prétendre passer un coup de téléphone afin de pouvoir continuer à fouiller les lieux. Il revient, et la conversation se serait toujours plus envenimée.

Puis, M. Mihoub aurait « porté » Mireille Knoll jusqu’à sa chambre, laissant M. Carrimbacus seul dans le salon. « À ce moment-là, j’entends Mme Knoll m’appeler plusieurs fois, en disant ‘Marcel, Marcel’ », dit-il.

« Pensant qu’elle est tombée, je prends le déambulateur et là je vois M. Mihoub avec un couteau, mettre un coup à la gorge de Mireille Knoll en criant ‘Allah Akbar’. Puis, il a pris son cou, m’a montré qu’elle était morte et m’a dit ‘elle a payé pour ce qu’elle a fait’ », raconte-t-il. « J’ai été un voleur, non un tueur », dit-il à la cour.

Pourquoi avoir tendu un briquet à Mihoub pour qu’il mette le feu à l’appartement, être monté avec lui chez sa mère cinq étages plus haut, suivi Mihoub dans un bar, et jeté le sac plastique contenant la possible arme du crime, sans même regarder dedans ? « J’ai obéi parce que j’avais peur », répond-il.

« Vous constituez pour moi une énigme, monsieur Carrimbacus », lui a lancé Me Gilles-William Goldnadel, avocat de la famille Knoll. « Vous arrivez chez cette vieille dame vulnérable et modeste, vous pensez à la voler, alors même que vous êtes dans une logique de réinsertion… On veut bien imaginer que vous êtes tétanisé quand vous voyez Mihoub la tuer, mais pourquoi n’allez-vous pas le dénoncer le lendemain ? »

Là encore, la peur en aurait été la raison. « Tout cela fait de lui un complice inexcusable », répond Me Goldnadel.

Avec ces deux accusations en miroir, impossible pour la cour de déceler le vrai du faux, et magistrats et jurés devront s’en remettre à leur intime conviction. Outre les faits en eux-mêmes, M. Mihoub nie tout antisémitisme et jure n’avoir jamais prononcé les mots « Allah akbar » le 23 mars 2018. Selon l’accusation, si M. Carrimbacus n’avait pas de mobile, Yacine Mihoub avait lui le sentiment d’avoir écopé d’une peine de prison pour agression sexuelle à cause de Mireille Knoll, les faits étant survenus chez elle. Il se défend néanmoins d’avoir été animé par un sentiment de vengeance.

Le verdict est attendu mercredi. Les deux hommes, qui n’ont cessé de s’accuser du meurtre, encourent chacun la réclusion criminelle à perpétuité.

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